Le berbère au bac : un parcours d’obstacles
16 juin 2004
Entretien avec Rékia
Nous reproduisons ci-après un entretien réalisé par Marielle Rispail, paru dans le numéro 423 de la revue "Cahiers Pédagogiques" qui a consacré un dossier aux langues de France.
Dans cet entretien, Rékia explique "le parcours de combattant" que doit affronter un candidat à l’épreuve de berbère au baccalauréat en France. Cette épreuve ainsi que l’ensemble des lycéens qui la choisissent comme option au Bac, et la langue berbère de manière générale, restent victimes de la politique du gouvernement français qui sacrifie les intérêts des langues et leurs locuteurs car il y a des intérêts économiques à protéger. La France ne voudrait certainement pas, également, froisser ses relations avec les dictatures en place en Afrique du Nord : sa politique arabo-islamique oblige...
Le berbère au bac : un parcours d’obstacles
Entretien
Rékia est déjà intervenue dans les Cahiers en 1999, elle était à l’époque en "trinôme" pour passer un bac S. À présent, bac en poche, elle est en licence de psycho et se souvient de l’épreuve de berbère...
Bonjour Rékia, tu as passé l’épreuve de berbère au bac ; plus de deux ans ont passé depuis. Quelle impression en gardes-tu ?
C’était agréable parce que tu fais reconnaître quelque chose de toi. Le côté désagréable, c’est le parcours pour y arriver. Il ne faut pas compter sur les profs pour nous renseigner. Ni sur l’administration d’un lycée. Même au rectorat il faut chercher la bonne personne pour s’inscrire et ce n’est pas facile. En fait il faut passer par les structures associatives.
Par exemple une association berbère ?
Oui, à Paris il y a des associations spécialisées. C’est là que j’ai pu me procurer les codes de transcription du berbère en alphabet latin : certaines lettres sont les mêmes qu’en français, d’autres diffèrent un peu pour restituer les sons berbères. Grâce à l’association, j’ai pu également prendre connaissance des anciens sujets. Mais tout ça il faut le payer.
En quoi consiste l’épreuve ?
Il y a des questions simples de compréhension sur un texte ; puis on nous demande de donner un avis. Ce texte utilise la manière dont on parle à l’oral. Pour moi dont le berbère est la langue maternelle, c’est très facile. Je me rappelle que cela parlait d’une femme qui revenait de France ; elle était dans un taxi... c’était de la vie courante. Le jour de l’épreuve, on réunit tous les élèves du département qui passent une langue minoritaire ou rare. Il y avait là des Turcs, des Roumains, etc. Beaucoup ne savaient pas à quoi ils devaient s’attendre, si ce serait de l’écrit ou de l’oral. La plupart ignoraient les règles de transcription. Pour eux ça devenait une devinette.
On dit qu’il y a plusieurs berbères ou plusieurs dialectes, est-ce une difficulté pour l’épreuve ?
Non c’est une richesse en plus. On nous propose plusieurs dialectes : il y a le chleu (côté Maroc du sud), le rifain (côté Maroc du nord), et le kabyle (pour la majorité de l’Algérie).
Et tu as su ta note ?
Oui j’ai eu 18.
Sans t’être particulièrement préparée ?
On ne peut pas dire tout à fait ça, je me suis mise au courant.
Que souhaiterais-tu pour que ça se passe mieux ? Pour ton frère par exemple cette année, qui veut aussi présenter cette épreuve ?
D’abord qu’on arrête de confondre arabe et berbère. Quand mon frère a voulu se renseigner à son lycée, on l’a envoyé voir le prof d’arabe, ce qui montre qu’il n’y a eu aucun progrès depuis 3 ans. Mais j’ai ouvert la voie, et je parle de cette épreuve à tout le monde autour de moi et je pousse les jeunes du quartier à s’y inscrire.
Que regretterais-tu donc en priorité ?
Le fait que l’école ne reconnaît pas les gens dans leur intégralité. Les lois existent, mais, s’il y a un manque d’information, ce n’est peut-être pas par hasard. Et c’est la même chose pour toutes les langues minoritaires.
Que pourrait-on faire ?
Pourquoi ne nous proposerait-on pas des cours de berbère au lycée ? Il y a bien de l’arabe, et de l’arabe dialectal. Je connais plein de gens compétents, dans des associations, qui ne demanderaient pas mieux que de prendre cet enseignement en charge, même bénévolement. Pourquoi ne nous aide-t-on pas à nous familiariser avec l’épreuve au moins ? Ce serait une façon de nous intégrer, par les examens français, avec nos différences. Parce que nous intégrer, c’est aussi nous reconnaître avec nos langues et nos cultures et les chances qu’elles peuvent nous donner à l’école.
Propos recueillis par Marielle Rispail,
Grenoble, novembre 2003.
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