Accueil > Actualité > L’Etat algérien et l’enseignement de Tamazight
L'Etat algérien et l'enseignement de Tamazight
Entretien avec Kamal Bouamara, enseignant à l’Université de Bgayet.
jeudi 3 janvier 2013
par Tamilla
Profitant de son passage à Paris, nous avons rencontré Kamel Bouamara, Professeur des Universités, enseignant de tamazight à l’Université de Bgayet. Nous avons essayé d’avoir avec lui une idée de l’état actuel de l’enseignement de tamazight après sa mise en place "institutionnelle" par l’État algérien.


Kamal Bouamara



Dans un premier temps pourriez-vous nous dire en quelques chiffres ce qu’il en est de l’enseignement de tamazight dans les cycles primaire et secondaire ?

D’emblée, il convient de préciser que le tamazight est, comme "matière", dispensé au niveau des trois paliers de l’éducation nationale : le primaire, le collège et enfin le lycée. Je ne dispose pas de toutes les statistiques mais, à titre indicatif, en voici quelques unes qui concernent quelques wilayas (départements) de Kabylie et qui datent de l’année scolaire 2011/12.

Pour le département de Tizi-Ouzou, le nombre d’enseignants permanents au primaire était de 263, de 326 au collège et de 58 au lycée. Pour le même département, le nombre d’élèves au primaire était de 30 809, de 80 666 au collège et de 37 786 au lycée. Ces chiffres ont été publiés par la revue Tamaziɣt Tura (n° 8/9, 2011, p. 79).
Pour le département de Bgayet, le nombre d’enseignants au primaire était de 210, de 196 au collège et de 56 au lycée. Le nombre d’élèves était de 18 631 au primaire, de 29 336 au collège et de 9 202 au lycée. Ces chiffres, je les tiens d’une source orale.

Autres données : le département de Bouira compte approximativement 300 enseignants tous paliers confondus ; celui de Sétif compte une trentaine environ. Dans les Aurès, seul le département de Batna compte environ 135 enseignants, dans les autres départements chaouis (Khnechla et Oum El Bouaghi) les enseignants se comptent sur les doigts d’une seule main. Dans le sud algérien, on compte quatre enseignants touaregs et dans la wilaya d’Alger il y aurait un seul enseignant.

Par ailleurs, il manque ici les chiffres concernant les autres départements kabyles, comme Boumerdès et Bordj Bou Aâraridj où tamazight est bel et bien enseignée dans les régions kabylophones. Il convient également de connaître le taux de généralisation de cet enseignement aux différents paliers et dans chaque département.

Quels sont les outils (manuels, programmes etc.) sur lesquels s’appuient ceux qui dispensent cet enseignement ?

Depuis quelques années, les enseignés de tous les paliers (primaire, collège et lycée) disposent de manuels élaborés par les services du Ministère de l’éducation nationale (MEN). En plus du manuel officiel, des recommandations et autres directives émanant des inspecteurs, les enseignants en poste disposent d’un document officiel (dont j’oublie le nom exact) qui les aide à utiliser le manuel à bon escient. Nous reviendrons sous peu pour parler un peu plus sur ces manuels.

Quels sont les organismes ou les institutions chargés de créer ces outils et programmes

Je crois qu’il y a, au niveau du MEN, et pour chaque matière (enseignement) dispensée, des équipes composées d’enseignants et d’inspecteurs qui sont mises en place pour élaborer les programmes et les manuels.

Quels sont les organismes ou institution chargés de former les enseignants ? Et dans quelles conditions se fait cette formation ?

Il y a eu trois types d’enseignants. Entre l’année 1995/96 (première année de l’intégration de tamazight à l’école publique ) et l’année 2000/2001 (année de la première promotion des licenciés sortant des départements amazighs de Bgayet et de Tizi Ouzou), il y a eu d’abord deux promotions : la première est celle qui a été formée par le Haut commissariat à l’amazighité (HCA) durant le stage de formation de l’été 1995 (juillet et août) et durant les autres stages organisés soit par le même organisme ou alors par le ministère ; la seconde est composée d’enseignants "reconvertis" ; cette "reconversion", opérée par le Ministère de l’éducation en organisant des stages de formation de quelques semaines durant les périodes de vacances, était destinée aux enseignants berbérophones qui étaient déjà en poste, c’est-à-dire qui dispensaient d’autres "matières" auparavant.
A partir de la fin 2001, les deux départements (UFR) amazighs des Universités de Tizi Ouzou et de Bgayet, chargés de former, entre autres, des licenciés destinés à l’enseignement, ont commencé à produire leurs effets en livrant au MEN des promotions de licenciés chaque année. Il y a eu donc au total 11 promotions de licenciés sortant de ce deux départements de langue et civilisation amazighes (DLCA) depuis 2001 jusqu’en 2012.

L’université est-elle associée à cela ? Si oui selon quelles modalités ? Sinon, qu’en pensez-vous ? Et pourquoi à votre avis ?

Durant les années 1990, l’inspecteur chargé du dossier amazigh au MEN faisait appel aux enseignants de l’Université, et il le faisait, je crois bien, beaucoup plus pour légitimer ce que ses équipes élaboraient comme programmes d’enseignements, comme manuels et enfin comme épreuves d’examens. Depuis quelques années, il n’y a, pour ainsi dire, aucune communication entre ces équipes du MEN et l’Université, du moins de façon officielle. Par "officielle", je veux dire une relation établie, interministérielle, inter-institutionnelle.
Pourquoi ? On ne le sait pas bien.
Est-ce de l’autosatisfaction ? Est-ce parce que ces équipes estiment ou prétendent qu’elles sont intellectuellement "autonomes" ? Dans tous les cas, ces équipes auraient gagné en connaissances diverses et ces manuels en fiabilité, si le MEN avait pris la peine de solliciter, de façon officielle, les spécialistes universitaires en littérature, en linguistique, en didactique, etc. Hélas ! Les choses sont ce qu’elles sont !
Ceci étant dit, il y a de grandes failles dans ce qu’elles élaborent, à commencer même par le choix des textes insérés dans les manuels scolaires. On y trouve des textes-supports qui ne sont signés par aucun auteur. Par ailleurs, dans certains manuels, on a du mal à comprendre sur quelle base certains textes ont été choisis et par qui.

Mais je crois que le gros problème est celui qui a trait à la codification graphique de tamazight. L’équipe chargée du dossier amazigh au ministère de l’éducation natioanle, dont le chef est par ailleurs le même depuis 1995, fait de la politique (au lieu de la pédagogie, s’entend) – assurément sur ordre de sa hiérarchie, laquelle obéit à une idéologie trop connue –, en maintenant, contre vents et marées, les trois alphabets "en usage" en Algérie : l’alphabet latin, l’arabe et le tifinagh. La conséquence est malheureusement double, notamment pour les enseignés : au niveau des manuels scolaires, on trouve dans un même livre un même contenu écrits en 3 caractères différents. Outre le fait qu’ils coûtent trois fois plus chers et qu’ils pèsent trois fois plus lourds que les manuels ordinaires, ces outils pédagogiques, destinés aux élèves, désavouent encore plus cet enseignement et créent dans l’esprit des enseignés du désarroi, voire de la méfiance à l’égard de cette langue.

En matière de codification graphique de cette langue, le "terrain" a pourtant offert des solutions très claires : la Kabylie a opté, depuis fort longtemps, pour l’alphabet latin. La région des Aurès a une "préférence" pour les caractères arabes, et on le sait bien comment et pourquoi. J’y reviendrai.
Dans le sud, les Touaregs utilisent les tifinaghs.
En ce qui concerne la région des Aurès, il faut le dire sans ambages, il n’y avait aucune tradition d’écriture de tamazight (variante chaouie, s’entend) en caractères arabes, jusqu’à ce que les Arabo-islamistes décident, par le truchement des différentes instances de l’Etat algérien, dont le MEN où ils sont particulièrement nombreux, de contrer, très souvent à visage couvert, le processus de réhabilitation de la dimension amazighe en Algérie dont le début de l’enclenchement remonte au milieu des années 1990 et, plus précisément, au moment de son intégration dans la constitution de 1996 dans laquelle il est dit, paradoxalement, que "l’amazighité est l’affaire de tous les Algériens" ; paradoxalement, ai-je dit, parce que juste avant cette soi-disant "consécration", les Algériens étaient considérés, officiellement, comme "des Arabes", puis comme "des Berbères arabisés par l’islam", et parce qu’on n’osait pas encore accorder à tamazight le statut de langue. Il fallait attendre le début des années 2000 pour que la constitution (2002) lui octroie le statut ambigu de "langue nationale également".

A ce problème éminemment politico-idéologique, qui relève en réalité plus des hautes instances de l’Etat algérien, que du premier responsable du dossier amazigh au niveau du MEN, dont les prérogatives qui lui ont été attribuées sont limitées, on citera celui de la terminologie usitée dans les établissements relevant du MEN, laquelle est différente de celle qui est en usage à l’Université. Le moins qu’on puisse dire à ce propos est que nous ne savons pas qui (les personnes et leurs profils) élabore cette terminologie et pour quelles raisons on n’utilise pas (ou peu) les termes déjà évalués, reçus et avalisés par la "communauté berbérisante".

Au vu du caractère "national" de la langue tamazight, diriez-vous que l’enseignement l’est aussi ? Si oui, cela est-il assuré de la même manière sur l’ensemble du territoire ?

Cela dépend de ce que l’on entend par le terme "national". On peut accorder à ce mot plusieurs acceptions, mais son seul sens "vrai" est celui que nous offre la réalité du terrain. Pour l’heure en effet, l’enseignement de cette langue n’est dispensé que dans les régions berbérophones (essentiellement en Kabylie, puis dans les Aurès et accessoirement, au sud, dans le pays des Touaregs) ; ce qui ne signifie pas d’ailleurs que les Arabophones algériens ne s’y intéressent pas, contrairement à ce que la propagande officielle répand. En effet, les petits Arabophones qui font leur scolarité en Kabylie, par exemple, suivent cet enseignement sans difficulté et, au dire de certains enseignants, ils sont plus motivés que certains Berbérophones.
A ce propos, il faut oser poser les vraies questions : serait-ce vraiment les Arabophones algériens qui ne veulent pas de l’enseignement de cette langue ancestrale, ou est-ce simplement le pouvoir en place, par le truchement de ses différentes institutions, qui n’en veut pas, pour des raisons qui sont par ailleurs faciles à deviner ?
Je pense que si on dispensait cet enseignement à l’échelle du territoire algérien – chose qui ne peut se réaliser d’ailleurs qu’à long terme – et que si on réhabilitait tamazight à tous les niveaux de la vie socioculturelle, le pouvoir en place courrait de gros risques, pour la bonne et simple raison que ce serait l’un des piliers sur lequel il s’appuie idéologiquement … qui s’écroulerait. Beaucoup de clans du pouvoir algérien ont en effet une peur bleue d’aller à la rencontre de leur histoire vraie et de recouvrer leur identité réelle.

Quelle appréciation générale avez-vous de l’état de l’enseignement de cette langue tel qu’il est organisé par l’État algérien ?

Beaucoup reste à faire, malgré sa relative réhabilitation dans le secteur de l’enseignement public. Au niveau du MEN, les problèmes à résoudre sont déjà connus. D’abord, il faut commencer par éclaircir ce statut d’"enseignement facultatif" sans plus tarder.
Certains enseignants et inspecteurs de cette langue estiment que la règlementation en vigueur n’en parle même pas. Mais si certains administrateurs des écoles et des académies relevant de ce ministère, à l’instar de ceux de Bouira, trouvent des prétextes fallacieux, comme les autorisations dites paternelles ou toutes autres "dispenses" par le biais desquelles ils "dispensent" les élèves de ne pas suivre cet enseignement, c’est qu’il y a bien ambigüité dans les différentes circulaires qui émanent du ministère de tutelle.

Le second problème a trait au déblocage des postes budgétaires pour cet enseignement : si le MEN n’accorde pas plus d’importance à cet enseignement, s’il n’en fait pas l’une de ses priorités, en lui octroyant plus de postes budgétaires chaque année, du moins là où les conditions sont réunies (demande sociale, disponibilité des enseignants, …), il ne sera pas généralisé d’’ici quelques décennies !

Le plus gros problème dans ce secteur est son statut de "langue tierce", puisqu’on commence à le dispenser au primaire à partir de la quatrième année, c’est-à-dire après l’arabe et le français qui sont enseignés respectivement en première année (voire au préscolaire) et en deuxième ou en troisième année, selon le vœu du ministre en poste.

Il s’agit là d’une décision politico-idéologique de l’Etat algérien dont les conséquences pour les Amazighophones sont très lourdes de sens : on agit comme si tamazight est une langue étrangère pour les Amazighophones et, mieux encore, plus étrangère que le français. Le pouvoir en place doit se rendre à l’évidence que la langue première des Amaziphophones est le tamazight.


Propos recueillis par
Tamilla At Ali.


Novembre 2012.

Articles dans la rubrique :

Actualité
02/12/16
0
Samedi 3 décembre 2016 à 15h, à Place de la République à Paris. Le Comité international pour la (...)

Lire l'article

26/11/16
0
Rmexzen aɛuṛubi n ccuṛfa di Rbaṭ, i dinni yegga ufṛansis d uṣpanyu, lebda ixes ad yarz tagrawla di (...)

Lire l'article

11/11/16
0
Le président du MAK, Bouaziz Aït-Chebib, qui devait animer un meeting du MAK à Timizar ce vendredi (...)

Lire l'article


Rejoignez nous


4 Messages

  • Les kabyles ont lâché, ils se sont lâchés. Ils ne veulent plus rien. Ils valent pourtant, normalement, mieux que ça, non ? Que dire

    repondre message

  • L’Etat algérien et l’enseignement de Tamazight 10 janvier 2013 21:30, par aqjunamsud
    Il est peut-être temps de songer à créer des écoles privées en tamazight. Bien sûr ce ne sera pas facile à mettre en oeuvre (financement, légalité, etc.) mais ça ne sera pas en pure perte car l’Etat colonial d’Alger opposera un NIET catégorique et montrera ainsi sa vraie face. Être ou disparaître voilà ce qui attend les Berbères. Vive la guerre frontale.

    repondre message

    • L’Etat algérien et l’enseignement de Tamazight 12 janvier 2013 10:11, par La Mecreante !

      salut aqjunamsud,

      - « Il est peut-être temps de songer à créer des écoles privées en tamazight. »

      n’y compte pas. ils sont trop bien dans leurs madrasas et leurs couffins du mois de famine. c’est leur opium.

      parle leur de panse et de boyaux et de ce qu’on peut y mettre dedans. Il n’y a guère plus de place dans les trois neurones d’une cervelle.

      Ils s’accrochent au kamis de l’ângérie pour mendier le droit d’ouvrir la gueule en kabyle pour bouffer des loukoum et boire la pisse de chamelle.

      repondre message

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.