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Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur.
vendredi 9 novembre 2012
par Masin
A l’occasion du centenaire de l’engagement anti-colonialiste de Mohand Saïd Lechani (1893-1985), figure pionnière kabyle, le quotidien français L’Humanité a consacré une page sur l’œuvre et la vie de ce précurseur engagé au parcours pluriel.
De la famille des At Qadi du village d’Aït-Helli (Irjen, Kabylie), Mohand Saïd Lechani est décédé en 1985 à l’âge de 93 ans. Il est l’un des premiers instituteurs sortis de la section "indigène" de l’École normale de Bouzaréah (promotion 1912) où il fut élève de Boulifa. L’un de ses engagements, même s’il fut discret, a été la sauvegarde du patrimoine berbère. Ainsi, en 1918, il obtient à Rabat le certificat de berbère marocain, et en 1948, il obtient le diplôme de berbère de l’Université d’Alger.
Nous publions ci-après l’article de Rosa Moussaoui intitulé "Mohand Saïd Lechani, 
un jaurésien dans l’Algérie coloniale" publié dans l’édition du 26 octobre 2012 du quotidien l’Humanité.




Mohand Saïd Lechani, 
un jaurésien dans l’Algérie coloniale

Figure singulière du mouvement ouvrier en Algérie, 
Mohand Saïd Lechani fut l’un de ces instituteurs «  indigènes  » animés par la passion du progrès. Réformiste, féministe, pionnier des pédagogies nouvelles, il traversa le XXe siècle avec pour seul horizon l’émancipation de tous.


Il y a cent ans, un jeune berger des montagnes de Kabylie, devenu instituteur, embrassait l’idéal socialiste. Dans cette Algérie coloniale marquée par l’exclusion sociale et politique des indigènes, la lecture des articles de Jean Jaurès dans l’Humanité provoqua chez Mohand Saïd Lechani une révolution intérieure. La découverte des idées de progrès, de liberté, de justice sociale le poussa dès lors à s’engager, à la SFIO et à la Ligue des droits de l’homme. Né en 1893 à Aït Halli, dans l’actuelle commune d’Irjen, accrochée au massif du Djurdjura, Mohand Lechani est une figure singulière du mouvement ouvrier en Algérie. Sans doute son engagement s’est-il forgé, à l’orée du XXe siècle, dans le traumatisme encore à vif de la conquête coloniale et de la féroce répression qui répondit à l’insurrection de 1871.

Enfant, il fréquenta, contre l’avis de son père, partisan de la résistance culturelle, l’une des toutes premières écoles coloniales ouvertes en vertu de la «  politique kabyle  ». Il fut ensuite de ceux qui inaugurèrent la section indigène de l’école normale de Bouzareah. Nommé à dix-neuf ans instituteur dans la plaine de la Mitidja dominée par les grandes fermes coloniales, il s’y lia d’amitié avec l’orientaliste et linguiste Émile Laoust, spécialiste des parlers berbères d’Afrique du Nord, qui l’initia aux thèses de Jaurès. Très tôt, Lechani se confronta aux murs érigés par la société coloniale. S’il put passer, en 1915, le certificat d’aptitude pédagogique, fermé aux Algériens non naturalisés, ce fut à condition de rester dans le corps séparé des instituteurs indigènes. En 1919, fuyant ces discriminations, il rejoignit, au Maroc, Émile Laoust, dont il suivit l’enseignement à l’École supérieure de langue arabe et de dialectes berbères de Rabat. Sans cesser de militer  : d’après le linguiste Salem Chaker, Lechani participa en 1920 au Congrès de Tours comme délégué d’Afrique du Nord, aux côtés de Charles-André Julien [1]. Les deux hommes optèrent pour l’adhésion à la IIIe Internationale, jugée plus attentive aux questions coloniales. Mais Lechani prit, peu après, ses distances avec le mouvement communiste, pour emprunter la voie réformiste.

C’est surtout sur le terrain de l’éducation qu’il mena d’abord ses combats. En 1921, il participa à la fondation de la Voix des humbles, la revue des enseignants indigènes. «  Alors que la majorité des indigènes étaient analphabètes, plongés dans le plus grand dénuement, il était convaincu que leur émancipation passait par l’éducation, remarque son petit-fils, Méziane Lechani. Comme Mouloud Feraoun ou Mouloud Mammeri, c’était un homme de progrès, un homme de la synthèse entre la culture berbère ancestrale et la culture moderne introduite par l’école.  » Féministe dans l’âme, Lechani plaida aussi sans relâche pour la scolarisation des petites filles. Sur bien des terrains, il fut un pionnier. Militant de l’éducation nouvelle, il expérimenta ainsi, dès le début des années 1930, à Alger, les méthodes pédagogiques novatrices mises au point par Decroly, Piaget, Freinet.

Dans la colonie, les espoirs suscités chez les progressistes par le Front populaire furent vite douchés par la pusillanimité du projet Blum-Violette, qui prévoyait de n’accorder la pleine citoyenneté qu’à une infime minorité de sujets coloniaux.Lechani, lui, défendait l’élargissement de ce projet à tout le peuple. En 1938, l’enseignant participait, avec d’autres figures libérales algéroises, à la création du journal Alger républicain. La même année, il brossait, dans le bulletin du Syndicat des instituteurs, un tableau noir de la condition indigène  : «  Partout règne la faim  ! Partout la misère est atroce  ! Cette armée de pouilleux, de loqueteux, de va-nu-pieds (…), ces femmes, ces enfants, ces vieillards malheureux, qui ont faim, ces fouilleurs de poubelles, ces habitants des bidonvilles, ne les voit-on donc pas  ?  »
Dès lors, dans son combat contre l’administration coloniale vichyssoise, dans son travail, dans les fonctions électives qu’il occupa après-guerre, Mohand Lechani n’eut de cesse de défendre la cause des siens. À la Libération, il fut élu conseiller général du canton de Fort-National, avant d’être désigné membre de l’Assemblée financière algérienne, puis membre de la Commission supérieure des réformes musulmanes, créée par le gouverneur Chataigneau. En 1947, il fut élu à l’assemblée de l’Union française sous l’étiquette socialiste. Tout au long de son mandat, il plaida sans relâche pour la fusion des enseignements et l’école unique pour tous, sans distinction d’origine ou de religion. Il remporta en 1949 ce long combat contre l’apartheid scolaire.

Las, sa passion réformatrice se heurta à l’intransigeance et aux impasses d’un système colonial condamné. Un an à peine après le début de l’insurrection, Lechani, révolté par la violence de la répression, démissionna de tous ses mandats. Comme 61 autres élus algériens, il répondit ainsi à l’appel du FLN. Il resta toutefois proche de socialistes acquis à la cause anticoloniale, comme Alain Savary, Charles-André Julien, Robert Verdier.

Lechani rejoignit Rabat où il participa à la mission du GPRA chargée des questions d’information et d’éducation. Il revint en Algérie en 1962, pour y rester jusqu’à sa mort, en 1985. Dans la jeune Algérie indépendante, il participa comme conseiller pédagogique à l’élaboration du programme d’alphabétisation et de formation des maîtres. Sollicité par Ben Bella pour occuper de hautes fonctions, il préféra la discrétion. Peut-être aussi sentait-il déjà se creuser l’abîme entre ses idéaux et le futur système éducatif algérien, livré à l’arabisation forcée. «  L’Algérie est maintenant indépendante. La souveraineté nationale reconquise. L’appareil colonialiste détruit. Mais ce n’est pas tout de détruire. Il faut reconstruire, écrivait-il à l’été 1962 en développant sa vision d’une Algérie moderne, laïque, démocratique et multiculturelle. (…) L’enseignement sera assuré par l’État. Ce service public est si important que l’État ne peut l’abandonner aux religions  ». Toujours la passion de la modernité et cet horizon de l’émancipation des siens…


Rosa Moussaoui

- Lire l’article sur le site de l’Humanité

Notes

[1Hommes et femmes de Kabylie. Dictionnaire biographique, historique et culturel, tome I, Salem Chaker (dir.), Edisud, Aix-en-Provence, 2001.

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16 Messages

  • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 9 novembre 2012 07:58, par La Mecreante !

    au final et en peu de mots, cet idéaliste a consacré sa vie entière au...néant. Pauvre Don Quichotte...

    l’islamo-araberie a marché sur ses fleurs, craché dans sa source, et égorgé ses idéaux. Les kabyles en sont les premiers responsables.

    PS : Admin, ouvre le forum d’Insi STP. Merci.

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  • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 9 novembre 2012 20:21, par aguellid
    J’ai eu l’immense honneur d’avoir connu ce grand personnage ainsi que son fils Idir (Que Dieu ait leur âme)et ses petits enfants que je salue. C’est avec une vive et profonde émotion que j’ai lu ce bel article qui rapporte fidèlement les faits relatés.

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    • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 7 janvier 2013 11:51, par Akli
      Azul fellwen Dda Muhend Said LECHANI est une des plus grandes figures de l’Algérie contemporaine.C’est le Gandhi Algérien.Son oeuvre à exhumer sera un exemple pour nous surtout par ces temps d’incertitudes et de décomposition de la société. Akli

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    • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 10 février 2013 20:33, par Mhend
      Tanemmirt ik ay agellid.Tu portes bien ton nom.Zigh mazal lasel !Dda Muhend Sssaid LECHANI est le Gandhi Kabyle c’est un amousnaw dont il faut relayer l’oeuvre et ce si bel hommage du journal L Humanité.Mhend

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  • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 12 novembre 2012 11:25, par Saga des Gémeaux

    Dommage qu’il n’ait pas mis toute son énergie à lutter pour l’indépendance de la Kabylie. Depuis notre défaite de 1871, nous avons préféré nous allier à des gens qui ne vuelent qu’une chose : retourner au moyen-âge. Le résultat est que nous sommes dans la merde à l’actuel. Et comme l’a dit la Mécréante, il a dépensé tout son énergie pour le néant. Ceci dit, je ne doute pas qu’il fut un grand amoureux de l’amazighité.

    Saga des Gémeaux

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    • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 13 novembre 2012 21:57, par La Mecreante !

      salut Saga des Gémeaux,

      heureusement pour lui qu’il n’en ait rien fait !

      il a ainsi pu vivre jusqu’à son grand âge, sinon l’islamo-araberie enragé l’aurait soit étranglé, soit égorgé, ou estouffadé.

      Lounès Matoub a pris la relève et...

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    • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 19 janvier 2013 17:51, par Hava
      Azul ce grand Homme Mr Lechani a consacre toute sa vie a la defense des notre de notre culture alors je dis Respect .Il est temps de connaitre notre histoire et nos grands Hommes qui l ont fabriquee A bon entendeur salut !!

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    • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 17 février 2013 22:07, par Rabah
      Azul Dda Mohand est l’auteur d’une oeuvre émancipatrice et féconde à plusieurs titres. Tous ceux qui l’ont connu et approché n’ont conservé qu’estime et considération pour sa personne.Les Hommes comme lui nous manquent tant !!

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  • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 12 novembre 2012 19:39, par lurcher
    Tout a fait d’accord avec la mecreante. Nos ancestres, arrieres parents , grands parents et parents nous ont mis et laisses dans la merde jusqu’au coup. Pendant la guerre contre le colonialisme francais, ils se sont battus comme de vrais heros, malheureusement ils nous ont livres aux mains des arabes, pires colonialistes que les Europeans. Ils n’ont meme pas ete capables de nous garantir le droit a une simple autonomie. Les Berbers sont les seuls Autochtones sur la planette a qui l’on interdit de donner un nom de leurs choix a leurs enfants avec une langue qui n’est pas reconnue officiellement par les colonialistes Arabes. Les berbers malgre chez eux vivent comme des citoyens de deusieme classe. Nos heros berbers sont bien a la guerre, malheureusement zero a la politique. Les Arabes sont plus malins ils savent quand il faut faire la guerre avec l’ennemi European, mais ils savent aussi quand il faut deposer les armes et profiter d’une situation pour faire la paix et des negocitions avec l’ennemi. En Algerie les leaders berbers n’ont rien laisse a leurs descendants et au Maroc ils ont fait pareil.

    Voir en ligne : Mohand Said Lechani, un kabyle precurseur

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    • ... et toi qu’as-tu fais, comparé à tes [ancestres, arrieres parents, grands parents et parents] ?
      Ramener de l’eau au moulin de (La Mecréante), qui ne fait que raler à mesure que des écris sur Tamazgha.fr se succedent ?

      Bonne chance

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      • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 7 janvier 2013 11:45, par Mennad
        Azul fellawen.Merci de nous faire partager cette belle page d’histoire.Mohand Said LECHANI fut un de ces Hommes qui ont le plus fièremenr porté les couleurs de la Kabylie contemporaine et des Droits de l’Homme.Les intellectuels de sa trempe nous manquent cruellement. Tanemmirt i Tmazgha

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  • Mohand Saïd Lechani, un Kabyle précurseur. 9 janvier 2013 12:10, par Yur
    Azul fellawen,tanemmirt af usmekti de Dda Muhend LECHANI agerruj n Leqbayel. LECHANI est le Gandhi Kabyle. Gedha s wakal n At Yiraten i tid yefkan.Yur

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