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Le Rif subit encore les conséquences des armes chimiques
Le taux de certains cancers atteint un pic alarmant auprès des populations originaires du Rif
jeudi 6 février 2014
par Yafelman
Né à Melilla dans le Rif en 1956, Mimoun CHARQI est docteur d’Etat en droit. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de droit et d’histoire. Il enseigne le droit dans plusieurs grandes écoles et institutions. Analyste politique et juridique, M. Charqi est aussi président de la commission scientifique du Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif.
Pour en savoir plus sur la guerre du Rif et des effets de l’utilisation des armes chimiques lors de cette guerre, nous avons sollicité Mimoun Charqi qui a bien voulu répondre à nos questions.


Mimoun Charqi



Interview.


Tamazgha.fr : Racontez-nous la guerre du Rif. Comment s’était-elle déroulée ?

Mimoun CHARQI : En fait, il y a eu plusieurs guerres du Rif. La plupart des gens connaissent ou ont entendu parler d’Annoual, en juillet 1921. Mais bien avant, en 1893, il y a eu la guerre de Sidi Wariach, puis en 1909 celle de Melilla avec l’épopée de Chrif Mohamed Ameziane et le désastre que subirent les militaires espagnoles à Ighzar En Ouchen que les espagnoles appellent "el baranco del lobo". Cependant, la plus connue et celle à laquelle il est fait implicitement référence, lorsque l’on parle de "la guerre du Rif", est celle qui a eu lieu entre 1921 et 1926, avec à sa tête le Président Mohamed Abdelkrim El Khattabi. Les rifains se sont retrouvés à affronter deux puissances européennes omnipotentes dont l’une venait de remporter la première guerre mondiale. Les espagnols y subirent une véritable débâcle. Les rifains y ont développé les techniques de la guérilla qui furent reprises des années plus tard par le Che, Ho Chi Minh et d’autres encore. Raconter la guerre du Rif et comment elle s’est déroulée requiert beaucoup de temps. Les batailles sont nombreuses. Chacune mériterait que l’on s’y arrête. D’har Oubarane, Sidi Driss, Igheriben, Sidi Brahim, Ben Tayeb, Driouch, Nador, Aït Chichar, Chaouen,...

Abdelkrim est souvent présenté à tord comme un chef de guerre, ce qu’il ne fut pas. Le chef de guerre fut son frère M’Hamed, le commandant en chef de l’armée rifaine. Abdelkrim, quant à lui, fut un chef d’Etat. Devant les défaites subies par l’armée espagnole, il a été décidé, au plus haut niveau, par le Roi Alphonse XIII lui-même, mais avec l’assentiment de quasi-totalité de la classe politique, d’utiliser les armes faisant le plus de mal possible ; les armes chimiques de destruction massive.


Parlez-nous justement de l’utilisation de ces armes lors de cette guerre.

Les armes chimiques de destruction massive en question sont de type ypérite (gaz moutarde), phosgène, diphosgène et chloropicrine. Il en a été fait usage contre les rifains, tout particulièrement entre 1923 et 1927, principalement par l’Espagne et accessoirement par la France. Au début, les bombes furent utilisées par l’artillerie. Par la suite, pour la première fois dans l’histoire de l’aviation, les bombes chimiques furent larguées par des avions. Le premier bombardement par voie aérienne, à base d’Ypérite, a eu lieu les 14, 26 et 28 juillet 1923. Avec le régime de Primo De Rivera, à partir de 1924, l’usage des armes chimiques de destruction massive s’intensifie. L’approvisionnement n’est plus un problème puisque l’Espagne assure elle-même sa production et la manipulation de ce type d’armement est rodée. Les cibles visées étaient non pas les belligérants, les guérilleros, mais la population civile, sans distinction aucune. Les lieux de bombardement furent les marchés et le jour des bombardements les jours où se tenait le marché hebdomadaire où rappliquaient les populations pour leurs transactions, achats et ventes.

Le secret est tel que plutôt que de désigner ces armes par leurs noms : Ypérite (ou gaz moutarde), chloropicrine, phosgène et diphosgène, il était question de "bombes spéciales", de "bombes X", ou de "gaz". Aujourd’hui d’aucuns parlent encore de "gaz toxique", de "poison",... L’appellation consacrée de nos jours dans le langage militaire pour la désignation de ces armes est celle d’armes chimiques de destruction massive.


Quels sont les effets de l’utilisation de ces armes sur la population du Rif ?

A l’époque, les victimes ont été nombreuses. Il y en a eu aussi du côté des techniciens et militaires espagnols suite à des accidents de manipulation. Les victimes de ces armes chimiques de destruction massive ne sont pas seulement les guérilleros rifains, engagés dans le combat. Ce sont aussi et en grand nombre, surtout, des populations civiles, les animaux, la végétation, l’environnement, l’eau…

Ces armes chimiques de destruction massives n’avaient aucune incidence immédiate sur ceux qui se trouvaient loin des explosions. Mais, par la suite, ils souffraient de douleurs intenses dans leurs corps et organes internes. Outre les hommes et les animaux, la végétation et l’environnement en souffraient aussi.

Actuellement, il se trouve que les victimes ne sont pas seulement celles qui ont pu subir, il y a des décennies, directement les effets de ces armes, mas il y a aussi leurs descendants. L’utilisation de ces armes chimiques est d’actualité en raison de la relation de cause à effet entre ces mêmes armes de destruction massive et des maladies diverses telles que le cancer du larynx dont sont atteints les habitants de la région du Rif. Les statistiques des hôpitaux marocains attestent que le taux de certains cancers atteint un pic alarmant auprès des populations originaires du Rif. Ce taux est sans commune mesure avec ceux des autres régions. La raison mise en évidence par l’histoire et les experts est précisément l’utilisation de ces armes chimiques de destruction massive. En ce qui concerne l’ypérite, divers rapports et études faits par des scientifiques de renommée internationale affirment, notamment, les effets cancérigènes et mutagènes de cette même ypérite.

Les travaux scientifiques menés par les experts confirment les effets mutagènes et cancérigènes des armes chimiques employées. Le caractère mutagène signifie qu’il y a une mutation génétique. Tandis que le caractère cancérigène signifie que ces armes ont pour conséquence des cancers qui sont ainsi transmis de génération en génération.




Qu’attendez-vous en tant qu’Amazighs du Rif des autorités marocaines, françaises et espagnoles pour leur implication dans la guerre chimique contre le Rif ?

La reconnaissance historique est là. Plus personne ne peut nier sérieusement ce qui s’est passé. Par contre, la reconnaissance officielle du génocide et des crimes commis est encore attendue. Le Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif, qui s’est créé, suite au colloque international de Nador en 2005, oeuvre pour que chacune des parties impliquées assume ses responsabilités historiques. Le Rif demeure une région pauvre, écartée des décennies durant, après l’indépendance politique du Maroc, de tous les plans de développement. Les Rifains ont été exclus, marginalisés et condamnés à l’exil.

Cette affaire doit bien trouver une issue un jour. Déjà, aujourd’hui ce n’est plus un tabou, puisque nous avons pu en parler non seulement au Maroc, mais aussi au parlement espagnol, grâce à l’appui de Joan Tarda et Maria Bonas, des députés de l’ERC. Je tiens d’ailleurs ici à leur rendre hommage. Demain, il faudra que chaque partie assume ses responsabilités et reconnaisse son implication dans les crimes commis. Il doivent, bien évidemment, s’engager à apporter les réparations nécessaires pour le Rif et ses habitants. Bien sûr, cela peut se faire à l’amiable. A défaut, le recours aux tribunaux s’imposera. Il faut noter par ailleurs qu’il y a lieu de pointer la responsabilité des sociétés Schneider et Stoltzenberg qui ont leur part de responsabilité.


Propos recueillis par
Axel Azergui

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