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Le pain des corbeaux
Un roman de Lahoussain Azergui
lundi 29 avril 2013
par Masin
"Le pain des corbeaux" [1] est la traduction française du roman "Aghrum n Ihaqqaren" de Lhoussain Azergui. Paru aux éditions Casa Express à Tamesna (Rabat). Le roman retrace l’histoire d’un journaliste qui voyage clandestinement dans la montagne pour enquêter sur une révolte d’habitants dont personne ne parlait. Le journaliste est également à la recherche d’un personnage pour un livre qu’il voulait écrire. Sauf que voilà qu’à chaque fois qu’il tente de décrire la situation qui prévaut dans son pays et de dénoncer la dictature et l’oppression du régime en place, il tombe entre les griffes de terribles cauchemars qui le paralysent et l’empêchent d’écrire et de réfléchir dans sa langue : Tamazight.



Le personnage entame dans ce livre un voyage interne à travers des doutes, des peurs cachées et des histoires vécues par des personnes broyées par la répression politique par ce qu’elles pensent différemment, par ce qu’elles s’opposent à un régime arabo-islamiste qui ne laisse aucune place à tamazight ni à la liberté. C’est également un voyage externe à travers des villes et des villages dont les habitants semblent complètement paralysés par la peur et dont certains, des plus instruits, ont préféré prendre les armes pour se battre contre l’intégrisme religieux et la dictature imposée au nom de l’islam.

C’est, en quelque sorte, le quotidien de tout un peuple malmené et brimé par la religion que le roman relate à travers ce voyage. Un voyage inspiré par la lutte des journalistes contre la censure, le terrorisme et l’islamisme barbare. Les "historiens" de service adeptes du mensonge ont eu pour leur compte dans ce mensonge.
Dans sa préface, Moha Souag écrit, à propos de Lahoussain Azergui, "Le lecteur assiste au réveil brutal d’une conscience étouffée par des siècles de mensonges au nom d’Allah, au nom de la Patrie, au nom d’une Fraternité qui n’ont servi qu’à ceux qui détenaient la Parole sacrée, la langue sacrée et le bâton sacré du pouvoir !"
Pour savoir plus, nous avons rencontré Lahoussain Azergui et nous vous livrons ci-après l’entretien qu’il a accordé à Masin Ferkal.

La Rédaction.

Tamazgha.fr : Vous assimilez l’autocensure exercée par certains journalistes sur eux-mêmes à un champignon empoisonné, Aghrum ihaqqaren (le pain des corbeaux), pourquoi ?

Lahoussain Azergui : Par ce que l’autocensure est un champignon qui ronge les journalistes et les auteurs de l’intérieur et qui les empêche de s’exprimer librement. Si la censure est définie comme étant l’examen critique de publications ou d’œuvres littéraires ou autres que fait réaliser un gouvernement ou une institution étatique avant d’autoriser ou de refuser leur diffusion au public, l’autocensure est plus intime. C’est la censure que l’on s’applique à soi-même sur ses propos ou ses actes pour des raisons morales, politiques ou idéologiques. Elle peut être motivée par la peur d’une censure ou de représailles des autorités. Le plus dangereux dans l’autocensure c’est qu’elle est une forme subtile de censure qui donne l’illusion de la liberté d’expression. Un auteur ou un journaliste qui s’autocensure contribue à entretenir cette illusion et à pervertir la vérité pour plaire à des décideurs ou à des organismes étatiques. Dans mon entourage, je connais des auteurs qui ont été obligés de supprimer des paragraphes ou des expressions de leurs ouvrages en langue amazighe pour être publiés. Journaliste, j’ai regardé à plusieurs reprises dans les yeux de la censure et de l’autocensure. J’ai vu son visage hideux, mais j’ai toujours refusé de m’y soumettre. J’ai toujours écrit ce que je pense. Je n’arrêterai pas de le faire.
Je rappelle que Aghrum n ihaqqaren est tiré de « Aghrum n Tbaghra, connu dans le Rif. C’est un champignon qui tue les humains et le bétail qui le consomment.

A la quatrième page de la couverture de la traduction du roman au français il est dit que votre œuvre « témoigne d’une époque révolue au Maroc où l’amazigh est devenue une des langues officielles en 2011 ». Peut-on vraiment dire que cette époque est aussi révolue que cela ?

Elle n’est pas aussi révolue que ça. Si le Maroc ne compte plus actuellement de prisons secrètes (à notre connaissance) qui hantent le personnage de mon roman, la situation des droits humains, des libertés publiques, de la presse, de la femme et de l’amazighité est tout sauf satisfaisante. Le Maroc n’est pas un exemple à suivre dans ces domaines précis. Il est à la traîne et l’arrivée des barbus à la tête du gouvernement n’a fait que compliquer la situation. Il faut dire que les décideurs communiquent mieux actuellement avec l’appui d’agences spécialisées, d’acteurs, de comiques et de médias (parmi lesquels plusieurs journaux et magazines français) dont plusieurs chefs de rédaction et de chroniqueurs ont été « piégés » à la Mamounia [2] et dans d’autres somptueux hôtels. Ils présentent le pays comme « stable », « ouvert » et démocratique », alors que la réalité est autre. L’autre face de la médaille est sombre. Il suffit d’ouvrir les yeux pour tout voir. Les rapports des organisations des droits humains parlent de la persistance des cas de torture, de procès injustes et autres dépassements dont certains nous rappellent les années de plomb.

Concernant l’amazighité, les choses ont évolué par rapport aux années 1990, c’est du moins ce que le régime essaye de nous faire comprendre à travers la création de l’Ircam, l’introduction de l’amazigh dans les médias et les autres « acquis » dont on nous parle souvent, mais tout ça n’a pas été décidé pour protéger et développer la langue amazighe, mais pour perpétuer la domination exercée sur Imazighen au nom de l’arabo-islamisme. Je rappelle que les tenants de cette idéologie qui avaient programmé notre disparition pure et simple sont toujours au pouvoir, à la tête des formations politique. La dernière constitution est là pour nous rappeler que les Imazighen ne sont autres que des « sujets » de seconde zone.

La langue amazighe est certes devenue « officielle » depuis juillet 2011, ce qui lui permettra de survivre linguistiquement, mais ses locuteurs, Imazighen, sont toujours étrangers sur leur propre terre. Ils sont dominés, écrasés et privés de leurs droits politiques et sociaux. Je rappelle qu’on fait toujours face à l’interdiction de parler l’amazigh au sein des administrations publiques, dans les tribunaux et même au parlement. L’interdiction des prénoms amazighs est toujours en vigueur. Des agriculteurs sont victimes d’expropriation en vertu d’une loi d’arabisation, pour la simple raison que les actes prouvant leur propriété sont écrits en amazigh, et sont de ce fait non reconnus officiellement. Faudrait-il rappeler que deux jeunes militants, Mustapha Oussaya et Hamid Ouadouch, croupissent toujours dans la prison de Toulal à Meknès ? Ils ont été condamnés à dix ans de prison ferme chacun pour servir d’exemple. Je rappelle également que les habitants d’Imider manifestent depuis bientôt deux ans pour leurs droits et peinent à être entendus. Des enfants amazighs crèvent chaque hiver de froid et de maladies alors que des aides sont envoyés à Gaza et autres régions du monde. Personnellement, j’ai toujours l’impression que très peu de choses ont changé. J’espère avoir tort.

Vous le dites dans l’avertissement de l’auteur qui introduit le roman, mais pouvez-vous nous dire ce qui vous a inspiré pour l’écriture de ce roman ? Et pourquoi en tamazight ?

Comme je l’ai souligné dans l’introduction, ce roman, écrit au début des années 2000 et publié en langue amazighe en 2006, est la synthèse de vies de plusieurs personnes broyées au cours des années 1970 et 1980 par la répression politique notamment Maroc. Certaines de ces personnes sont de ma région et j’avais l’occasion de les croiser et de discuter avec elles.

Quant à la langue, j’ai choisi l’amazigh par ce que pour moi le fait d’écrire en langue amazighe est avant tout un acte de résistance face à l’idéologie arabo-islamiste et à l’arabe sacralisé. Ecrire, c’est résister. L’écriture est mon arme. C’est aussi pour témoigner, dénoncer et espérer dans ma langue. Il s’agit dans ce roman de parler de sujets tabous et sensibles en utilisant une langue qui était aussi interdite et destinée à disparaître.

Votre roman, en tamazight, est transcrit en caractères greco-latins. Pourtant la monarchie marocaine et l’Ircam ont adopté le tifinagh comme alphabet de transcription de tamazight. Qu’est-ce qui motive votre choix ?

J’ai toujours publié en caractère latins par ce que je considère cette graphie comme la plus adaptée à la notation de la langue amazighe. Plusieurs autres auteurs, que je considère comme des esprits libres par ce qu’ils agissent en toute indépendance des institutions de l’Etat marocain, ne publient, eux aussi, qu’en caractères latins.
Personnellement, j’ai choisi les caractères latins par pragmatisme. Je considère l’adoption par l’Ircam de la graphie tifinaghe comme dangereuse pour l’avenir et le développement de Tamazight au Maroc, d’autant plus qu’aucun débat scientifique et sérieux n’a eu lieu dans ce pays sur la question de la graphie. Je crois que le véritable objectif derrière l’adoption de Tifinagh, sous pression du palais, n’est autre que d’orienter d’emblée le passage à l’écrit et l’enseignement de la langue amazighe dans un cul-de-sac assuré. Salem Chaker, l’un des meilleurs spécialistes de la question, avait écrit que le tifinagh pourrait avoir de sérieuses incidences négatives et ralentir voire bloquer le processus de diffusion de l’écrit. Je suis tout à fait d’accord avec lui.
Je rappelle que la graphie Tifinagh a été décrétée officielle alors qu’elle n’a jamais été mise en pratique et qu’elle n’a pas fait ses preuves, alors qu’un travail scientifique d’aménagement de la graphie latine a été mené depuis au moins 50 ans. De ce fait, presque toute la documentation scientifique disponible actuellement est en graphie latine. Aussi, l’essentiel de la production destinée au grand public (production littéraire, revues, etc.) en Afrique du nord comme en Europe utilise les caractères latins.
Cette adoption de Tifinagh a également pour but de creuser un fossé entre les Imazighen des différents pays. Je signale que presque toute la création littéraire en Kabylie et dans la diaspora est publiée dans la graphie latine. Autre problème : l’Ircam a créé sa propre graphie Tifinagh différente de toutes celles qui existent déjà. Je ne crois pas un seul instant qu’un auteur de Kabylie utilisera cette graphie pour écrire en Tamazight. Les Libyens ont certes opté pour le tifinagh-Ircam et cette adoption est, de mon point de vue, une erreur stratégique.
Ceci dit, le tifinagh est l’écriture historique des Imazighen. Elle ne peut avoir qu’une fonction identitaire et emblématique et ne saurait servir de base à une écriture fonctionnelle, facilement diffusable. Une diffusion large de la langue amazighe passe nécessairement par la graphie latine qui est un acquis irréversible pour les raisons que j’ai déjà évoquées.

Où en est l’état de la création littéraire en tamazight notamment à Tamazgha occidentale ?

On observe depuis quelques années un développement dans la création littéraire en langue amazighe. Plusieurs dizaines de livres sont publiés chaque année, mais la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Peu nombreux sont les textes bien travaillés. Plusieurs auteurs ne font pas l’effort de travailler leurs récits et leur langue. On se retrouve parfois face à des textes bruts, sans aucune saveur, et très pauvres sur le plan littéraire, lexical et esthétique. Certains auteurs n’arrivent pas à se défaire des tracas de l’oralité, ce qui altère leurs textes, notamment de prose. Je pense notamment à certains textes publiés par l’Ircam. Je me demande, en les lisant, s’ils avaient été lus avant publication.

Je crois que l’anarchie qui règne dans le secteur, l’absence d’une véritable politique du livre et l’inexistence de maisons d’édition spécialisées dans le livre en langue amazighe sont derrière cette situation. Cette absence pousse la plupart des auteurs à s’adresser directement à des imprimeries et non à des maisons d’édition disposant par exemple de comités de lecture. Je ne conteste pas à des personnes le droit d’éditer leurs textes aussi médiocres soient-ils, chacun est libre, mais je parle de la nécessité de faire comprendre à certains auteurs que la qualité des textes publiés prime sur tout.

Je note aussi que les problèmes liés à la distribution empêchent les livres amazighs d’atteindre leurs cibles. Tous les auteurs en langue amazighe font face à ce problème. Un livre édité par exemple dans le Rif n’atteindra pas des villes comme Rabat, Casablanca, Agadir. Un autre qui sort à Imtghren n’aura pas plus de chance d’être acheté dans une ville voisine. Un livre mal distribué est comme inexistant. Et c’est l’un des malheurs du livre amazigh. Il est inexistant … sur le marché.

Propos recueillis par
Masin Ferkal.

Le pain des corbeaux, Lahoussain Azergui, Casa Express Editions, Rabat, 2013, 120 dhs/16 euros.

Notes

[1Le pain des corbeaux, Lahoussain Azergui, Casa Express Editions, Rabat, 2013, 120 dhs/16 euros.

[2La Manounia est un hôtel mythique à Marrakech où sont souvent reçus les « amis du Maroc ». Plusieurs politiques, industriels, journalistes et auteurs français et d’autres nationalités sont des habitués de ce lieu où ils peuvent passer plusieurs nuits sans débourser un seul centime. Ils sont souvent pris en charge gracieusement par les autorités en contrepartie d’une défense des intérêts du Maroc.

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6 Messages

  • Le pain des corbeaux 30 avril 2013 05:44, par La Mecreante !

    - l’autocensure = une indignité.
    - la censure = un crime.

    ce serait plutôt "le pain quotidien" des dictateurs mahométans sanguinaires. Du côté de là-bas ils sont formatés à la méthode soviétique.

    ne reste qu’une voie de sortie : l’exil. ou... mourir.

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  • Le pain des corbeaux 30 avril 2013 15:29, par Nicos

    Très bon roman en prévision ! C’est une très bonne initiative ! Merci de la traduction

    Nicos

    site des code promo la redoute

    code promo la redoute

    reduction la redoute

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  • Le pain des corbeaux 2 mai 2013 18:45, par boycott
    dommage que la kabylie,en ce moment,ne possede pas d’intelectuel de la trompe de gmat ne&,lhoussain azergui !pendant que l’élite kabyle soutien l’officialisation de tamazight,version bouteflika,lui,il dit clairement,en homme averti,que l’officialisation n’est pas une fin en sois.bien au contraire,c’est pour mieux noyer l’amazighité dans l’islam et l’arabité,surtout dans un systeme jacobin comme celui de l’algerie,a moins que le maroc va encore plus loins dans sa politique de regionalisation,en dotant chaque entité de pouvoirs politiques et démocratiques,c’est dans ce seul cas que nous pourrons parler de l’officialisation de tamazight au maroc.autrement,c’est un autre echec a assumer.

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  • Le pain des corbeaux 9 mai 2013 23:09, par amazigh
    azul ayyuz i umara mass Azrgi f ungal a. macca ur idd ungal amzwaru ittusgheln s tfransist, illa yan ungal nnidn s tmazight ittwagg usughl nns s tfransist qbl nns ; c un youyou dans la mosquée, traduction de tawargit d imikk de mohamed akunad

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    • Le pain des corbeaux 14 mai 2013 16:48, par Bassu
      Ce livre d’Akounad est-il est en vente dans les librairies au Maroc ? Si Oui, pourquoi, on ne le trouve pas ?. Merci.

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  • Le pain des corbeaux 25 février 2014 14:05, par Livre au Salon de Casa ?
    Il parait que ce livre n’est plus en vente au Maroc. Je ne l’ai pas trouvé sur la stand de l’éditeur au salon du livre de casablanca. Un ami m’a informé qu’il a été retiré. Il parait que ca a gêné.

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