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Peut-on accorder crédit aux lois des Etats en Afrique du Nord ?
Interview de Salem Chaker, accordée à "Liberté"
lundi 20 mai 2013
par Masin
Dans un entretien accordé au quotidien algérien Liberté, Salem Chaker évoque maintes questions relatives à la question amazighe.
Concernant la reconnaissance de Tamazight, il estime que "la vraie et unique question est de savoir si nous voulons nous contenter d’une reconnaissance "patrimoniale", "folklorisante", qui peut se limiter à une tolérance dans les marges, ou si nous voulons pour tamazight une reconnaissance pleine et entière en tant que langue vivante et langue d’avenir de communautés linguistiques". Et, par la suite, "tout dépendra de la mobilisation et du rapport de force avec la société et la militance berbère".


Nous reproduisons ci-après l’intégralité de l’entretien paru dans l’édition du 19 mai 2013 du quotidien "Liberté".

La Rédaction.



Interview accordée par Salem CHAKER à Mohamed Mouloudj, parue dans Liberté (Alger) du dimanche 19 mai 2013.


Professeur émérite de tamazight, Salem Chaker traite, dans cet entretien, plusieurs questions relatives d’abord à la revendication, ensuite au statut de tamazight, sur lequel il estime que les avancées enregistrées par la revendication sont pour le moment essentiellement symboliques et que les concessions faites par le pouvoir restent purement formelles. Dr Chaker évoque aussi la graphie et la codification de la langue.

Liberté : Nous venons de célébrer le 33e anniversaire du Printemps amazigh. La mobilisation citoyenne était au rendez-vous d’Avril, quel regard portez-vous sur cet engagement citoyen pour tamazight et qui ne faiblit pas trois décennies après Tafsut imazighen ?

Salem Chaker : A l’évidence, cette mobilisation récurrente, qui ne faiblit pas, manifeste la profondeur de l’ancrage social de la revendication amazighe, surtout en Kabylie ; et aussi le fait qu’elle a résisté à la répression, aux manœuvres permanentes de neutralisation et récupération. En un mot, qu’elle n’est pas soluble dans les faux-semblants et les pseudo-réponses de l’Etat central.


Quel constat faites-vous de l’état de la question amazighe avec, notamment, la reconnaissance de tamazight en tant que langue officielle au Maroc, la pression populaire exercée par les Amazighs libyens sur les nouvelles autorités de leur pays pour sa reconnaissance, et aussi votre appréciation de la gestion de cette question par les pouvoirs des pays nord africains, notamment par le pouvoir algérien qui reste réfractaire à toute idée d’officialisation ?

On ne peut nier qu’à l’échelle de l’Afrique du Nord, la question a connu des avancées significatives. Mais ces avancées sont pour l’heure, même au Maroc, essentiellement symboliques. Sur le terrain des traductions concrètes, celui des mesures susceptibles d’assurer la survie et le développement réels de tamazight, on reste très loin du compte. Les résistances, dans la plupart des pays, demeurent puissantes : l’idéologie arabiste, caractérisée par une profonde hostilité à tout ce qui n’est pas arabe, conserve des positions tout à fait dominantes dans les appareils d’Etat et dans les milieux intellectuels proches du pouvoir, même s’il est évident qu’elle ne constitue plus aujourd’hui un horizon politique. Sa capacité de blocage et de nuisance demeure grande : c’est très nettement le cas en Algérie et en Libye, certainement aussi au Maroc.
Dans le cas algérien, il est bon de rappeler que toutes les lois et décrets, postérieurs à la reconnaissance de 2002 de tamazight en tant que "langue nationale", ont systématiquement réaffirmé le caractère exclusif de l’arabe (classique) en tant que langue officielle (notamment : ordonnance de 2005 relative à l’enseignement privé ; loi de 2008 relative au code de procédure civile et administrative, sans oublier la loi linguistique de 1991/1998, toujours en vigueur !).


Malgré l’introduction de tamazight à l’école depuis les années 90 et sa reconnaissance en tant que langue nationale en 2002, suite aux événements tragiques du Printemps noir, son enseignement reste marginal et facultatif. Quelle appréciation faites-vous de la gestion de cet enseignement et surtout du statut qui lui est réservé ?

Il me paraît évident que l’Etat algérien, en tolérant un enseignement facultatif de tamazight, puis en l’introduisant dans la constitution en tant que "seconde langue nationale" a fait une concession purement formelle à la contestation kabyle. Pour le législateur et l’Etat, l’arabe demeure la langue exclusive des espaces institutionnels et publics, même non-officiels. Concrètement, en Algérie, le statut de "langue nationale" se réduit à la reconnaissance d’une légitimité patrimoniale – tamazight et l’amazighité font partie du patrimoine historique et culturel de l’Algérie − et à la tolérance d’un enseignement facultatif là où une demande existe.
La vraie et unique question est donc de savoir si nous voulons nous contenter d’une reconnaissance "patrimoniale", "folklorisante", qui peut se limiter à une tolérance dans les marges, sur le modèle de ce qui se pratique en France pour les langues et cultures régionales (breton, occitan, basque…), ou si nous voulons pour tamazight une reconnaissance pleine et entière en tant que langue vivante et langue d’avenir de communautés linguistiques, selon un modèle plutôt espagnol, dans lequel le catalan, le basque sont la langue propre de la Catalogne, du Pays basque et jouissent d’un statut de co-officialité avec l’espagnol. Avec bien sûr des implications lourdes et structurelles : l’éducation de base est donnée dans la langue de la région, l’administration, la justice… utilisent systématiquement la langue de la région, etc.


L’Algérie s’apprête, encore une fois, à réviser la Constitution. Pensez-vous que tamazight y figurera cette fois-ci et quelles sont vos recommandations pour sa véritable prise en charge institutionnelle ?

Je ne suis pas dans le secret des Dieux et ignore totalement les intentions du législateur ! On peut cependant faire l’hypothèse qu’il sera très difficile à l Algérie de ne pas s’aligner, maintenant ou dans quelques années, sur le Maroc et de ne pas reconnaître un statut d’officialité à tamazight. Cette évolution me paraît inéluctable, de même qu’il était, depuis 2002, inéluctable que le Maroc introduise tamazight dans sa constitution.
Ceci étant, nous savons ce que valent les constitutions et les lois dans nos pays… Les principes qu’elles affirment haut et fort ont été et sont bafoués quotidiennement : liberté de pensée, liberté religieuse, égalité des sexes, indépendance de la justice et subordination de la police et des services de sécurité à la justice… J’en passe et des meilleures ! Il est donc parfaitement possible d’avoir un statut d’officialité et le voir vidé de tout contenu réel. Tout dépendra de la mobilisation et du rapport de force avec la société et la militance berbère.


La graphie est l’un des problèmes soulevés ces dernières années. Alors que les spécialistes optent pour la graphie latine, certains parlent de Tifinagh, d’autres encore proposent la graphie arabe. En tant que spécialiste de la langue, quelle est la graphie adéquate pour tamazight ?

Je me suis exprimé à de nombreuses reprises sur le sujet, qui pour moi est clos depuis longtemps ; encore récemment dans le cadre d’un colloque du HCA. Ce sont la pratique réelle et l’histoire sociale qui règlent ces questions : depuis plus d’un siècle, l’immense majorité des textes sont notés en caractères latins, la quasi totalité des créateurs littéraires écrivent en latins – y compris au Maroc ou les néo-tifinagh ont pourtant été choisis par l’IRCAM…
Ceci étant, de nombreuses langues dans le monde sont écrites avec plusieurs systèmes d’écriture, selon que l’on est d’un côté ou de l’autre d’une frontière politique (serbe/croate, ourdou/hindi, langues turques et langues iraniennes…). Une situation "poly-alphabétique" pour le berbère n’aurait rien d’extraordinaire. Et le temps fera, éventuellement, son œuvre d’harmonisation.


L’on évoque aussi l’idée d’une norme pan-amazighe. Est-ce que tamazight a-t-elle une forme commune codifiée. Qu’adviendra-t-il des spécificités socio-historiques et identitaires propres à chaque région amazighe si l’on opte pour cette norme pan-amazighe ?

Actuellement, une forme standard commune de tamazight est une chimère, qui ne peut avoir d’ancrage social et culturel. Sur ce point aussi, je me suis exprimé clairement depuis 1983 : on ne peut envisager qu’une "standardisation convergente" des variétés régionales de tamazight. Et c’est, de fait, largement ce qui s’est produit. Les conditions et moyens d’une norme commune n’existent pas, à la fois pour des raisons linguistiques, culturelles et géopolitiques. Pas même à l’intérieur d’un seul pays : l’IRCAM a les plus grandes difficultés à faire accepter son "standard amazighe commun" aux Rifains qui ne s’y reconnaissent pas… En Algérie, allez définir une norme commune au kabyle, au chaoui, au mozabite, au touareg ! Ou bien vous créez une abstraction linguistique, concevable, mais qui sera très éloignée de tous les usages réels, ou bien, derrière "l’amazighe standard", vous imposez en fait une forme démographiquement / culturellement dominante, le kabyle en Algérie, le chleuh au Maroc…
Il ne faut pas se leurrer ni "raconter des salades" : tous les producteurs culturels, écrivains, gens de théâtre, cinéastes, poètes et chanteurs "de langue amazighe", sans la moindre exception, écrivent, produisent et chantent dans une variété régionale déterminée, kabyle, rifain chleuh… Et c’est parfaitement normal parce qu’ils s’adressent à un public donné, dont ils partagent la langue, les référents culturels etc.
De toute façon, à la fragmentation géographique et linguistique de tamazight, s’ajoute la fragmentation géopolitique : nous reparlerons sérieusement d’un standard amazighe commun le jour ou existera au plan politique une "Union du Grand Maghreb Amazighe", c’est-à-dire Tamazgha !


Propos recueillis par
Mohamed Mouloudj

P.-S.

Entretien repris avec l’autorisation de Salem Chaker.

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