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Folk rock kabyle
Ali Amran ou l'hirondelle qui fera le printemps*
Nouvel album "Xali Sliman"
dimanche 17 avril 2005
par Masin
A écouter la chanson dite folklorique, fortement médiatisée, on dirait que la chanson kabyle est entrée dans une forte léthargie. Les mêmes textes reviennent, les mêmes sonorités sont entonnées et les mêmes thèmes abordés. Pourtant, il faut bien le dire, même s’ils sont rarissimes, il y a de jeunes artistes qui font de merveilleuses choses et essayent de sortir des sentiers battus. Ali Amran est un exemple.



Pour les gens qui ont fréquenté les campus universitaires de Tizi-Ouzou, Ali Amran n’est pas un inconnu. Les étudiants avaient le plaisir de l’écouter lui qui les égayait à chaque occasion avec un répertoire très varié : les chansons d’Inasliyen pour la chanson kabyle, celles de Moustaki et de Paul Simon et Garfunkel pour la chanson occidentale étaient les morceaux fétiches. Ali, qui faisait à l’époque partie du groupe Tura, annonçait déjà son style et ses préférences.

Si l’exclusivité était réservée aux étudiants, le grand public a fini par découvrir Ali Amran avec son premier album Amsebrid édité, il y a deux ans, par Izem à Tizi-ouzou. Dans cet album qui a séduit beaucoup de jeunes en Kabylie, Ali a fait preuve de beaucoup de talent. Aidé par une voix rauque (et rock) originale, il a montré que l’on peut faire sortir la chanson kabyle de ses rythmes traditionnels obsolètes avec succès sans pour autant la dénaturer. Il faut rappeler que l’initiative d’introduire le rock dans la chanson kabyle est à l’actif du groupe Abranis. L’album Amsebrid recèle des chansons d’une beauté extraordinaire à l’image de H’ureyya qui traite du thème de l’amour et où l’énonciateur s’interroge sur les contours de la relation amoureuse, relation qui concerne deux personnes certes, mais ne peut être séparée de l’environnement où elle évolue. C’est l’occasion pour le poète-chanteur de revenir sur les dures conditions économiques et culturelles qui entravent l’évolution tant matérielle qu’affective des jeunes.

L’album qui sort ces jours-ci aux Editions Berbères constitue une réelle avancée pour la nouvelle chanson kabyle. Il contient sept titres dont l’un, Xali Sliman, est déjà connu car diffusé en clip par BRTV. Les autres titres sont : Anfet-iyi kan, Ma d awal, Kabylie, Ntenned’, Ntezzi, Acawrar et Bγiγ ad kem-h’emmleγ.
Anfet-iyi-kan est un cri, une complainte d’un être abandonné à son sort. L’image des feuilles d’automne quittant les arbres est réactualisée pour traduire l’état d’abandon dans lequel se retrouve le sujet de l’énonciation.


Amzun d afriw di lexrif
Comme une feuille d’automne [1]
Neγ d aclim yewwi wasif
ou un brin de paille que l’eau emporte
Taôwêt-iw la tettiééif
Mon âme erre
Nt’eôôeγ
Je me meurs
Ufiγ-d iman-iw di rrif
Je me suis retrouvé seul
Xedmeγ neγ qqimeγ kif kif
Que je trime ou que je m’abstienne
Ad yettnicci fell-i lh’if
Sans relâche le dénuement guette
Ugadeγ
J’ai peur


Ce cri d’une âme qui se meurt est resté sans écho. Ni l’entourage, ni même les amis ne semblent préoccupés par son sort.
Ssawleγ
Ulac wi d-yerran awal
Tγes’bem akk tesεam lecγal
Teğğam-iyi weh’d-i di tt’lam



Chacun semble plongé dans son propre monde, oubliant ainsi qu’on fait tous partie d’un seul et même monde et que l’on doit impérativement regarder autour de soi, ne serait-ce que de temps en temps.

La chanson Xali Sliman (Tonton Slimane), très heureusement médiatisée par BRTV, traduit les déboires de la jeunesse qui subit le système algérien. Xali Sliman est une sorte de témoin du quotidien trop morose.
Cette chanson a, avant même la sortie de l’album, reçu un très bon écho auprès de la jeunesse kabyle probablement parce que chacun y retrouve une description de son quotidien. Le trajet unique Seg wexxam ar Tizi, si Tizi s axxam marque la routine dans laquelle la jeunesse est plongée au quotidien. Les limites du monde semblent, ainsi, s’arrêter à Tizi-Ouzou. Les jours se suivent et se ressemblent, cultivant chez les jeunes un désarroi et un sentiment d’inutilité chaque jour croissants. Les expressions suivantes le résument bien :
Neqqim kan newhem
Negumma a nqeddem
Menwala a γ-yergem


Pour mieux achever une jeunesse plongée expressément dans la mal vie, on la fustige de tous les maux. Comme dit le dicton kabyle : "yečča taxabit wuccen, ixelles’ ur yexdim yilef".
L’idée de partir, comme alternative, semble effleurer tous les esprits. Est-ce la bonne solution ?
A xali Sliman
Dagi zzman yugi
A nbeddel amkan
Tawriqt ad tetti


Quant à Xali Sliman, il semble trouver refuge dans sa bouteille. Elle lui vient au secours... jusqu’au réveil. Et après ?

A travers la chanson Kabylie ou s’alternent des vers en kabyle et en français, Ali Amran rend à sa façon hommage à son terroir natal. La nostalgie de l’éloignement est ici exprimée à travers des mots simples mais touchants. Le vécu de la jeunesse est semblable à celui de leur terroir.
A tamurt-iw a yemma
Mačči d yiwet i nesεedda
Seg wsmi i d-necfa
Tegumma a γ-tebru twaγit


La Kabylie est incontestablement la région qui a consenti le plus de sacrifices. On continue pourtant à jeter sur elle l’anathème. C’est à juste titre que des voix s’élèvent contre les formes d’oppression qui s’abat sur elle. L’hommage de Ferhat à travers son texte de chanson Tamurt n Leqbayel en est l’exemple typique. Ali Amran joint sa voix à celles des autres artistes pour dénoncer le sort qui est réservé à la Kabylie.
Si le printemps est positivement connoté, depuis les événements qu’a connus la Kabylie, ce terme est chargé d’une connotation tragique.
D’ordinaire, au printemps on assiste à la floraison de la terre, métaphore de l’épanouissement et la beauté. A la même saison, la Kabylie, elle, assiste impuissante à l’écoulement du sang de ses enfants. Dans le passage suivant, la voix de l’énonciateur se superpose à celle de sa terre natale martyrisée :

« Quand tu souffres, moi je pleure
Une mélodie du cœur
Sous la douleur
Dans le silence alentour

Quand je souffre, toi tu cries
Tu refuses que l’on oublie la liberté
Graffiti de sang qui coulait »


On ne peut s’empêcher d’admirer les qualités vocales du chanteur Ali Amran quand on écoute la chanson Ntenned’ ntezzi. Est-ce pour revendiquer son admiration pour les Abranis qu’Ali Amran chante à leur manière ? En tout cas, il le fait admirablement bien. Il fait preuve d’une maîtrise de voix très rare chez les chanteurs kabyles. Probablement parce que Ali Amran est plus chanteur que poète ? J’entends par cela que chez lui la musique semble avoir le dessus sur les textes, sans pour autant les effacer.
Sur le plan thématique, la chanson traite du divorce de longue durée entre la classe politique et les classes populaires.
« Nnan-aγ ibeddel sselt’an
Nuzzel s ajdid ad t-néer
Ad s-nmenni ussan yelhan
Akken azekka a γ-d-ifekker’
Mi tefra tmeγra i γ-d-heggan
Kullec ad yuγal am zik neγ kter’


Cet extrait rappelle le scénario quasi rituel de la "cérémonie des élections". A la veille de chaque "élection", le peuple est gentiment convié à soutenir une nomination. Il accourt tout plein d’espoir que le nouveau nommé, car il n’est jamais élu, soit différent de ses prédécesseurs. Mais quand vient la fin de la cérémonie, le pauvre peuple est jeté aux oubliettes.
Le dicton "ay asmi teôεed ur tewwit, εamayen ur-tgir tiqit" qu’on pourrait traduire par "beaucoup de bruit pour rien", est réactualisé dans le texte pour traduire le statut quo : rien ne semble vouloir changer.
"Asmi akken terεe dur tewwit
Yuγal fell-aγ d imezgi
Tegumma ad d-teγli tiqit
Tamurt teffud tilelli
Neqqar kan d yir ddunit
Nek ugadeγ ay atma d nekkni


Au fatalisme auquel on se soumet chaque jour un peu plus, l’énonciateur oppose une alternative : et si le problème provenait de nous ? Ntenned’ ntezzi, qui signifie tourner en rond, traduit notre immobilisme. Au lieu d’agir et d’avancer, on continue à se cacher derrière le sort. Le texte est une invite à réfléchir objectivement sur notre situation. Et si on apprenait à agir !

Le titre de la chanson Ma d awal nous laisse deviner qu’il sera question du contraste qu’il y a entre le discours et les faits. Cet extrait le confirme :
Ma d awal
kul yiwen issen amek ad t-imsel
akken ad icebbeh’ iman-is
Ma d timsal
s wawal arkkel a tent-ndel
ad iγil lmal d ikfis


L’énonciateur interroge son compagnon, espérant trouver auprès de lui une explication à l’arbitraire dont ils sont tous deux témoins.
Twalad’ tielli mi tuffeg
Deg wafriwen-is tegla s talwit
Twalad’ times mi tenfufed
Ssurgen-as yemdanen zzit
Mi tewwed’ d ajajih’ meqqren
Yal wa yessired ifassen-is
Iseffev γer wid nnid’en
Yettgalla leεmer’ yumis


La liste est longue des actes d’arbitraire et les deux amis ne peuvent qu’observer leur impuissance. Ce texte est l’un des plus beaux textes poétiques de l’album. C’est avec plaisir qu’on écoute et lit des expressions comme : "twalad’ lh’ers mi d-iteddu, th’edred’ yerz’a-d tibbura"ou encore "mzun d taqett’it’ ger tuγmas". Dans cette chanson, la poésie l’emporte sur la musique. Le poétique semble suppléer au tragique sans pour autant pouvoir s’en débarrasser.


Les deux autres chansons Acawrar et Bγiγ a kem-h’emmleγ amorcent une approche et un regard plus gais sur les relations hommes/femmes. Une vision optimiste remplace le pessimisme qui est devenu presque caractéristique dans la chanson kabyle.
Acawrar est une chanson qu’on peut qualifier de légère vu son thème mais aussi la musique qui l’accompagne. Acawrar, qui rime avec urar, est une sorte de libertin qui trouve du plaisir à jouer à "provoquer" les filles et les inviter aux jeux amoureux.
Wwiγ-d abrid yiwet yiwet
Kecmeγ deg webrid d-tewwi yiwet
Nniγ-as yya-n a nurar
Tenna-k illa baba a γ-iwwet
Nniγ-as ma ilaq a neffer
Sdeffir ugellu a nexmet
Yerna d urar mačči d lεar’
Tenna-yi r’uh’ R’ebbi a k-icemmet
Nahanana nek d acawrar
H’emmleγ urar


Cette invitation au jeu amoureux, que nous avons tous connu dans notre enfance en jouant entre filles et garçons, est formulée en termes ludiques. Ce qui suggère une autre facette de la relation amoureuse, autre que celle d’un rapport de force. Acawrar est ce personnage qui a gardé sa nature bon enfant, que nous avons peut-être tous en chacun de nous.


Bγiγ a kem-h’emmleγ est une sorte de déclaration d’amour qui se heurte aux obstacles de tous ordres.

Bγiγ a kem-h’emmleγ a kem-awiγ
Seg ufus a kem-tt’feγ ad-nadiγ
Yid-em ddunit

Maεna amγar ur yebγi ara
Irgem-iyi-d mi yi-d-iwala
Yenna-k keč mači sseg-neγ


Le désir exprimé d’aimer, pourtant si noble, exprimé par la modalité du désir bγiγ se heurte au refus catégorique de l’autorité parentale incarnée par l’amγar, l’un des nombreux gardiens de la tradition. Notre société reste encore régie par les règles d’appartenances claniques qui étouffent toute expression individuelle. Celle-ci est souvent vue comme une menace pour la collectivité.
Quand ce n’est pas le refus parental, ce sont les dures conditions économiques qui s’érigent en mur empêchant la réalisation du désir.

Maεna axxam ur sεiγ ara
Xas laεtab ur ğğiγ ara
Tamurt-agi ur yi-d-terra ara
Tis εecr’a n wayen s-fkiγ


Parfois, c’est le partenaire qui est lui-même l’obstacle.

Kemmini ur tebγid’ ara
Neγ ahat ur tezmired’ ara
Tesseêsabed’ i tneggura
Leh’sab yenγa tayri


Lorsque le sujet se heurte au refus des parents, il réfrène (ssusmeγ). Quand ce sont les conditions économiques qui empêchent la liaison, il lâche (fecleγ). Mais le sujet désespère (uyseγ) dès lors que c’est le partenaire qui ne joue pas le jeu.

Nous avons toutes les raisons d’encourager Ali Amran. Son talent à lui seul suffit. Sa modestie ainsi que son sens de l’humour, deux marques de grandeur, ne font qu’accroître notre estime et notre admiration pour lui.

Bon vent à l’album Xali Sliman.


Amar Ameziane.

Xali Sliman
Album - 7 titres,
Editions Berbères, Paris, 2005.
Livret 16 pages en couleur avec textes des chansons en kabyle et traductions françaises.
<bSotie : 20 avril 2005


Xali Sliman
Anefet-iyi kan
Ma d awal
Kabylie
Ntenned’ ntezzi
Acawrar
Bγiγ a-kem-h’emmeleγ




Ecouter la chanson Xali Sliman

Savoir plus sur l’album :

-  Xali Sliman

Visiter le site d’Ali Amrane :

-  Site d’Ali Amran

A lire sur Ali Amran :

- Ali Amran : un nouveau souffle pour la chanson kabyle

- Le folk en aventure. Interview avec Ali Amran

P.-S.

(*) La dislocation du groupe Tura n’a entamé en rien la valeur d’Ali Amrane.

Notes

[1La traduction des textes a été faite par Ali Amran et Ameziane Kezzar connu pour son adaptation en kabyle des textes de Georges Brassens.

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5 Messages

  • > Ali Amran ou l’hirondelle qui fera le printemps* 17 avril 2005 20:51, par boussad
    je suis un jeune de 28 ans je compose des chansons rock et j’aimerai entrer en contacte avec slimane si possible peut etre que je cache quelque chose d’important vous ne perderez rien de me repondre je vous souhaite toutes les reussites

    Voir en ligne : proposition

  • > Ali Amran ou l’hirondelle qui fera le printemps* 23 septembre 2005 11:11, par achour de dunkerque
    avec toute sincerité je suis vraiment boulversé par sa belle voix qui peut briser le mur où la limite donnée a notre patrimoine artistique est paralisée !!!!je lui souhaite une très grande reussite qui est a mon avis certaine !!!!
  • > Ali Amran ou l’hirondelle qui fera le printemps* 25 avril 2006 02:37, par id hfa rachid
    que pensez vousc de AMMORI M’BAREK .la melodie/les armonies/les contre-tons.ce n’est pas facile de faire comme ammori .de faire une fusion . de mettre les contre-tons contre la melodie d’une façon armonique EXTRA .
  • Ali Amran ou l’hirondelle qui fera le printemps* 17 janvier 2008 16:29, par tafat’n t’mazirt

    Azul,

    Je suis tombée sous le charme en entendant pour la première fois ce chanteur.
    Le style est très différent de la tendance de chanteur kabyle actuelle et c’est ce qui fait son originalité.
    J’adore "le monde, il est fou, xali slimane ! tout le monde s’en fout." Je trouve que les paroles sont d’une justesse à notre époque actuelle !
    J’ai hâte d’acheter son album.
    Bonne continuation à Ali Amran !