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La "Zimuthérapie"
samedi 19 mai 2012
par Masin

Nous n’irons pas, ce dimanche printanier en randonnée comme à l’accoutumée, sur les crêtes de la Sainte-Victoire ou les Calanques. C’est ainsi que mon fils en a décidé car occupé à écouter une musique qui le captive. La musique de Zimu. Et nous nous sommes tous mis à ré écouter du Zimu pour ne pas s’exposer au Mistral. Bref, indubitablement et non pas apipri kan, cette musique émane des tripes ; elle s’arrache à l’âme avec force, comme le magma de son volcan, imprégnée et irriguée de tendresse, comme la caresse d’une brise matinale d’un printemps tranquille, pour tout simplement nous émerveiller un tant soit peu. Un matin comme celui-là -et je le dois en partie à l’apathie matinale de mon fils - est non seulement merveilleux mais magique. Il est fait de musique et de poésie, de parfum et d’extase au sens vrai du mot. C’est une musique où les mélodies de la montagne haute se conjuguent à quelques notes des plaines du monde pour se confondre comme les couleurs d’un arc en ciel, elle nous convie à une fête de mots, une sorte de procession pour Tislit n wenzar pour nous rappeler encore une fois que la musique est universelle, qu’elle est tout simplement sans frontières. Cette fête des mots guérit les maux, elle restitue, comme dans un tableau de Cézanne ou d’Issiakhem la promenade des pauvres gens ou la balade des hommes avides de rêves. Ces mots aux tournures familières ramassés dans les sentes villageoises, ce verbe dru et abondant et le souci permanent de la rime offrent à la composition de Zimu un caractère singulier et particulier, une composition soucieuse du réel et obsédée par le détail. L’écrivain-artiste semble savoir laisser libre court à son inspiration poétique, quelque fois avec une certaine « retenue ».



Il nous joue surtout de la musique, la musique d’un peuple aux déchirures et déchirements multiples comme pour nous rappeler et marteler encore que la mémoire ne doit pas céder à l’oubli. Nous avons alors, sans modération, bu ses mots. Des mots d’une poésie exaltante et magnifiée par cette voix d’enfant. Sublimissime tout simplement ! Dans la mythologie Grec, on a coutume de lire que, quand dans l’odyssée, on voit un prêtre et un poète tomber à genoux devant Ulysse pour le supplier d’épargner leur vies, le héros, sans la moindre hésitation, tue le prêtre mais fait grâce au poète et Homère rapporte qu’Ulysse redoutait de frapper un homme auquel les dieux avaient enseigné son art divin. C’était le poète- et non le prêtre- qui avait les liens les plus étroits avec les dieux et qui méritait le respect de chacun.

Les chansons de Zimu transpercent les murs, ceux du silence assourdissant, ceux du silence qui tue. Comme le chante si bien et si justement un des grands chanteurs de Jazz américain Pat Metheny [1] : c’est du « zero tolerance for the silence ». En d’autres termes, quand on écoute « du Zimu » on ne peut se permettre le luxe de rester indifférent ou silencieux. On réagit. Forcément ! Car, la chanson de Zimu obéit à la théorie scientifique du stimulus – réponse. Elle suscite du même coup, quelque part dans le corps comme dans l’esprit, une sorte de démangeaison. Tafsut Taberkant, entre autre, est une chanson de « geste » [2], un véritable récit historique dans lequel l’histoire d’un drame, d’une tuerie collective d’un peuple est fixée sous forme de vers. La chanson Kabyle entame alors, avec Zimu en particulier, sa renaissance et, pourquoi pas, une relève assurée.

Le délabrement et à l’avarie de la chanson contemporaine dite à texte et chère à Matoub, Ait Manguellat, Ferhat, Cherif Kheddam, Idir conduisent inexorablement depuis un certain temps à une sorte de « Bollywoodisation » de la chanson kabyle. Nous nous installons insidieusement dans une confortable médiocrité, jusqu’à l’épuisement. Passivement nous assistons alors à sa déperdition et à son extinction, comme une poignée de braises d’une fin de soirée d’un rude hiver kabyle. Mais, c’est justement là qu’il nous vient comme une faveur du ciel, un chant propre et juste. Il a pour nom Zimu. Son nom rime avec musique.

Zimu, comme tous les musiciens interprètes et poètes kabyles, n’est probablement pas né avec une « Floyd Rose » à la main et que peut-être lui, aussi, a dû galérer avec une guitare de fortune. Enfant, nous l’imaginons alors, dans un de ces villages Kabyle braver le temps sec et chaud n Ssmayem à bidouiller « sa » guitare : un bidon d’huile de voiture vide en guise de caisse, une simple planche plate d’une vielle chaise coloniale faisant office de manche et du fil de fer ou peut-être même de l’« asbaylu » pour les cordes. A chacun son propre « objet transitionnel » dirons –nous ! C’est justement à ce moment-là et à cet âge-là que s’exprime la passion, celle de la musique entre autres.

La musique dont Zimu nous fait la grâce ne tolère pas le chant faux et lui, le sait. Gratouiller les cordes ne suffit pas, faudrait-il encore avoir le sens de l’audace et de la rigueur pour le respect du métier. Ce caractère qui fonde l’Artiste n’est pas en vente et ne tolère guère la triche, il est partie intégrante de la construction de soi, du socle personnel hérité d’un vécu, d’expériences. Tout cela nous le retrouvons chez Zimu, il se dissimule derrière son sourire d’enfant mais surtout derrière ses textes. Aussi intéressant qu’il puisse paraître, lorsque Zimu nous « joue » un « morceau », il le fait avec une telle simplicité qu’il n’a nul besoin d’un « potard » pour esthétiser sa musique, elle vient au rythme d’une rosée d’un matin doux d’un automne kabyle, celui qui annonce le soleil timide mais sûr des jours « n lexrif ». Les merveilleuses combinaisons des mi, la, ré, sol, la, fa, si, et avec des dièses en plus-ahlili ahlili- !, Zimu fait éclore de sublimes accords sous ses doigts, pour une alchimie musicale qui emporte très haut. Si les cordes vibrent et produisent de la musique en mettant les notes appropriées côte à côte, Zimu produit aussi une voix, si fidèle, si concise et si précise qu’elle se confonde avec les « frettes »- de sa guitare. Loin de la boite à rythme, musique truffée de trop d’effets « larsen », qui a pignon sur rue » en ces temps de désert intellectuel extrême et d’intellectualisation du « Kitsch ». Si chaque corde possède un « diamant » différent, la voix de Zimu, quant à elle, en possède un seul. Un timbre unique. S’il lui arrive d’accorder sa guitare en « open tuning » c’est par ce qu’il a le souci de l’authenticité. Pour signifier « tayri » ou chanter l’amour, Zimu le fait avec une très douce « Chanterelle », mais pour dire « la3jeb » ou dénoncer l’ignominie, il le fait avec un gros « bourdon ». Pour faire un disque, disait D. Balavoine, « il faut avoir fait tant de chemin, juste un peu d’ivresse et beaucoup de chagrin. » Somme toutes avec la musique de Zimu on s’y sent parfaitement bien. C’est le ton qui fait la musique, nous dit-on ! Le mistral est tombé et dans le regard de mon fils, abandonné par son apathie matinale, on pouvait lire ce désir de partage, celui de partager la musique de Zimu et de la faire écouter, nous avions oublié de finir le petit déjeuner, et, si cette indolence matinale persistait, je l’aurai conseillé sans doute de finir sa « Zimuthérapie ».

Tanemmirt i Zimu.


Mestafa G’Idir
Aix-en-Provence (octobre 2008)

Notes

[1Patrick Bruce Metheny, né le 12 août 1954 à Lee’s Summit dans le Missouri aux États-Unis, un guitariste américain de jazz et leader du Pat Metheny Group.

[2Le terme « chansons de geste » vient du latin « Gesta » pris au sens de « récit historique ». Au moyen âge, au temps de Charlemagne, les chansons de geste étaient des romans de chevaleries écrits sous la forme de vers. Un roman (textes du XII et du XIII siècle) compte environ 8000 à 10000 vers.

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4 Messages

  • La "Zimuthérapie" 20 mai 2012 20:32, par thala
    le texte de Masin est aussi magnifique que les chansons de zimu.merci à vous deux. tanamirt

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    • La "Zimuthérapie" 20 mai 2012 22:59, par Masin
      Azul, Juste une petite précision. Le texte n’est pas de Masin. Il est de Mestafa D’Idir. Masin n’a fait que mettre en ligne le texte. C’est donc Mestafa qu’il faut remercier. Masin.

      repondre message

  • La "Zimuthérapie" 20 mai 2012 23:14, par Anunimus
    Houla ! C’est un Dithyrambe à la Pindare. Cituh’ illa cituh’ yerna !

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    • La "Zimuthérapie" 29 mai 2012 22:50
      Cher Ami, azul ; Avant tout, cher ami, un texte est fait pour être lu et critiqué. Bien entendu, une critique objective si cela est possible, et moi comme disait K. Yacine, « je vous accorde le préjugé de la sympathie » le reste…. Enfin, le problème ne se pose ni pour l’amateur de papyrus qui cite Pindare, dont il faut par ailleurs éclairer le lecteur sur l’identité, ni même pour celui qui fait usage du terme « dithyrambe » qui nécessite également une définition. En revanche, le problème se pose pour l’analyste Kabyle qui juge-probablement vrai- que « cituh’ yerna », au lieu d’apporter une contradiction, mais qui de mon point de vue s’apparente plus à un mensonge qu’à un excès de l’auteur. Mais, cher ami, Je vous laisse la liberté d’écrire « ayen yernan » et par la même de corriger le mensonge que vous sous-entendiez, vous me rendrez un énorme service dont je vous serai par ailleurs infiniment reconnaissant. D’autres avant vous l’ont fait dans un site qui excelle dans l’auto-flagellation, alors entre nous « kabyle » nous ne gênons surtout pas !!! Sinon, croyez-moi, loin de mon esprit de considérer Zimu comme un Pindare kabyle,- d’ailleurs Zimu ne chante pas avec un chœur comme ce fut le cas pour Pindare !- et le texte ne me semble pas un éloge exagéré et démesuré. Il s’agit d’un sentiment sincère que n’importe quel primate humain peut éprouver à la vue (en terme de perception) d’une toile ou à l’écoute d’une poésie avec ou sans chant. Mais libre à vous d’écrire ce qui vous viens à l’esprit à loisir et sans gêne, après tout, de la discussion jaillira la lumière, dit le proverbe… Tanemmirt ; Note/ Cher lecteur : Pindare est un célèbre poète de la Grèce antique. De nombreux détracteurs qualifient le style d’obscure et de compliqué (l’inintelligible et boursouflé Pindare, disait de lui Voltaire). Quant au terme « dithyrambe », nous ne savons pas dans quel sens l’auteur l’utilise : Étymologiquement, dithyrambe signifie obscure. Par extension il désigne une fervente louange, et le plus souvent exagérée et excessive. Tout mon respect. Mestafa G’idir

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