L’indignité́ de la junte malienne et de ses alliés
1er juillet 2026
Les militaires maliens et leurs alliés russes de l’Africa Corps s’illustrent par des actes toujours plus abjects et dégradants. Les violations systématiques des droits humains, documentées avec précision [1], démontrent l’indignité́ absolue de la junte malienne, de son armée et de ses auxiliaires russes. Ces troupes au service du pouvoir sont des escadrons de la mort. Ils ont pour spécificité́ d’instaurer la terreur parmi la population civile plutôt que d’affronter les groupes d’opposition armés – les indépendantistes touaregs et alliés de l’Azawad (FLA), et les groupes jihadistes (JNIM et Etat islamique) qui comprennent toutes les composantes de la société́ malienne. Dans le scénario répressif du pouvoir malien, trois communautés sont ciblées. Elles ont pour trait commun le mode de vie nomade qui s’exerce d’ailleurs en liens avec les foyers sédentaires. II s’agit des Touaregs, des Maures et des Peuls.
Créer une terreur sans nom
Au sol, le mode opératoire des militaires maliens et de leurs soutiens russes est de tuer de manière indiscriminée tous les êtres vivants rencontrés en chemin dans les zones désertiques - hommes, femmes, enfants et leurs troupeaux -, piller leurs biens, saccager et brûler les maisons, les tentes, les pâturages, les champs, les infrastructures vitales, les écoles, les lieux de culte. L’objectif est ici de détruire la vie, toute vie et toute possibilité́ de vie.
L’autre spécificité de ces escadrons maliens de la mort est de créer non seulement la terreur mais une terreur sans limite et sans nom, qui produit un état de sidération car les sévices sont si monstrueusement inimaginables qu’ils n’appartiennent plus au domaine du concevable.
Je prendrai pour exemples trois images insoutenables récentes – entre des centaines d’autres – qui en moins d’un mois illustrent la brutalité pathologique des actes de ces tortionnaires au service de la junte malienne. La première image provient de la caserne malienne de Tessalit abandonnée par les Russes et les Maliens en mai 2026 après l’assaut des indépendantistes du FLA (Front de Libération de l’Azawad). Ces derniers lorsqu’ils pénètrent dans le camp découvrent avec horreur quarante langues coupées et embrochées sur un fil de fer, macabre guirlande accrochée à un tiroir, aux yeux et au su de tous. La deuxième image diffusée le 26 mai 2026 est celle d’un bébé, retrouvé les jambes repliées en arrière sur le dos et attachées par une corde étranglant le cou de l’enfant, empêché de changer de position par une grosse pierre. Un bébé, donc, torturé à mort pour le fait d’appartenir à une communauté qui selon le pouvoir en place serait donc à exterminer à la racine. La troisième image, prise le 23 juin 2026 à Zarho dans la région de Tombouctou, montre le cadavre d’un jeune homme touareg, dont les membres et la tête ont été coupés pour reproduire en matériaux humains de chair, d’os et de sang, le signe nazi de la croix gammée. Des lunettes de soleil ont été de manière sinistre remises en place sur le visage de la victime décapitée.
Le deuxième mode opératoire de ces escadrons de la mort est de lancer des bombes ou encore des drones tueurs sur des proies enturbannées, repérées dans des convois de véhicules, des marchés, des maisons... Peu importe le rôle de ces victimes. C’est une communauté qui est visée. Les débris de ces frappes aériennes dévastatrices prouvent qu’il s’agit de bombes à sous munitions interdites par la Convention d’Oslo (Nations Unies) mais utilisées par l’Etat russe notamment dans la guerre en Ukraine. Tueries aveugles et sans risque pour les auteurs de ces frappes qui assassinent quotidiennement et de manière indiscriminée beaucoup de civils. Ainsi, le Collectif pour la défense des droits du peuple de l’Azawad (CD-DPA) dénonce le carnage perpétré ce vendredi 26 juin 2026 dans la région de Ménaka :
« Aux alentours de 8 heures du matin, un drone des Forces Armées Maliennes (FAMa) et de leurs partenaires paramilitaires russes d’Africa Corps a délibérément ciblé un véhicule de transport de forains à Tinnerane, localité située sur l’axe routier Ménaka-Tidermène (environ 70 km au nord-est de Ménaka). Le véhicule, en provenance d’Intadeyné, transportait des civils innocents qui se rendaient pacifiquement à la foire hebdomadaire de Tidermène. La frappe a entièrement calciné le véhicule, tuant instantanément une dizaine de citoyens dont l’identité de huit d’entre eux a pu être formellement établie ».
Or cet événement tragique est mentionné sur les réseaux sociaux maliens de manière dégradante, de la même la façon que les nazis se réjouissaient de l’arrestation et de l’extermination des juifs. La mise en scène ci-dessous, censée être hilarante, a été abondamment commentée sur Facebook par des Like et autres marques de satisfaction et de joie face à la tuerie affreuse de ces civils portant turban.
Crimes contre l’humanité et silence international
Ces crimes contre l’humanité perpétrés au Mali sont le fait d’un gouvernement putschiste, celui d’Assimi Goïta, un obscur militaire qui a confisqué personnellement le pouvoir suite à deux coups d’Etat en 2020 et 2021. Les exécutants de ces atrocités sont des militaires maliens des FAMA et leurs comparses russes de la troupe de l’Africa Corps qui a pris la succession de la milice russe Wagner connue pour ses références nazies.
Qui sont les individus capables d’accomplir de tels gestes d’horreur ? Sont-ils des hommes ? Il est difficile de le prétendre. Par leurs actions, ils sont assimilables à des monstres, à des pervers sanguinaires qui déshonorent l’humanité. Qui déshonorent leurs familles. Et qui déshonorent l’Etat malien, ses actuels dirigeants et tous leurs soutiens inconditionnels, qui dans les réseaux sociaux déchainent leur haine et leur frustration contre des communautés diabolisées par la propagande raciste dont ils sont abreuvés. Trouver un bouc émissaire, criminaliser des communautés entières, voilà l’exploit aisé que les politiques de la haine déployées par les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont engendré. C’est si facile de s’en prendre à des individus vulnérables.
Et pour quel projet ? La rhétorique creuse du « souverainisme » se confond au Mali, au Burkina Faso et au Niger avec l’exercice brutal d’un pouvoir dictatorial soutenu par des puissances étrangères, pouvoir aveugle de putschistes qui se sont arrogé le droit de vie ou de mort sur leurs peuples, sur les opposants, sur tout individu qui conteste leur désastreuse politique d’effroi et la suppression de toute institution démocratique de justice, de respect des droits humains et d’Etat de droit. Les juntes qui se targuaient de ramener l’ordre, s’avèrent totalement impuissantes face aux attaques des groupes qu’elles ont taxés de « terroristes ». Leurs prétentions au souverainisme équivaut à l’instauration d’un terrorisme d’Etat, au renforcement du pouvoir absolu des chefs et de leur exercice de la violence hors de tout cadre légal, avec le soutien rémunéré de forces russes et autres alliés étrangers, tous grassement rétribués pour leurs « services » de mort, au détriment du peuple.
Que fait la communauté internationale ? Pour l’instant, rien de vraiment visible ni audible. Elle se dit « préoccupée ». Les courriers envoyés en 2024 à deux reprises au bureau de l’Organisation des Nations Unies pour la prévention des génocides sont restées lettre morte. Les entreprises internationales et leurs gouvernements guettent au contraire les opportunités minières de ces régimes ravagés par l’injustice et les sévices contre le peuple et par le profit des détenteurs de la terreur dont la silhouette s’est fortement épaissie depuis qu’ils ont pris le pouvoir.
Des pratiques génocidaires anciennes
La répression aveugle exercée par l’armée malienne contre une grande part de la population relève-t-elle d’une fureur cyclique qui serait due à la crise sécuritaire au Mali, à l’incapacité du régime à endiguer l’avancée des groupes armés, à l’étouffement économique et social de toute la société, à la paupérisation extrême des gens ? En réalité, ces pratiques de terreur ont une histoire. Elles caractérisent la conquête coloniale française et les directives de leurs troupes recrutées localement, dans toute l’Afrique subsaharienne. Ceux qui ont été appelés les tirailleurs « sénégalais » (à cause de la première unité créée au milieu du XIXe siècle au Sénégal) ont servi sous l’autorité française à coloniser l’Afrique de l’Ouest, décimant les pays, y semant désolation et terreur. Les nouveaux Etats créés dans les années 1960 sont les héritiers directs de l’ordre colonial, de ses visées économiques, de ses structures de pouvoir, de son armée d’occupation et du dessin de ses frontières répondant aux intérêts de l’Empire français.
Peu après l’indépendance du Mali, les tendances génocidaires de l’armée devenue malienne s’exercent à nouveau dans la répression du soulèvement des Touaregs de l’Adagh en 1963. Avec l’indépendance proclamée de l’Algérie en 1962, les habitants de l’Adagh se trouvent brutalement coupés de leur réseau d’échanges et de proximité avec les Touaregs de l’Ahaggar. Leurs parcours nomades sont amputés de leurs ressources pastorales désormais de l’autre côté de la frontière. La répression malienne se traduit par un bain de sang et de terreur sur l’ensemble de la population de l’Adagh, sévices dont le traumatisme traversera des générations entières. Les hommes sont exécutés en public devant leurs parents, leurs femmes et leurs enfants qui sont tenus d’applaudir, les tortures les plus inhumaines sont infligées aux civils sans défense, les familles réduites en majorité aux veuves et aux orphelins se réfugient à la frontière algérienne dans des camps de misère.
C’est toujours dans le contexte des nouvelles formations étatiques que le discours, mis en place par les autorités coloniales en butte aux résistances touarègues, est recyclé et adopté. La direction des Etats sahéliens est confiée en effet aux bons élèves de la France coloniale, à ceux qu’elle a elle-même formé dans ses écoles et qui proviennent des milieux qui ont le mieux collaboré avec les occupants français. La doctrine coloniale sur la « non valeur du nomade » (comparé à l’Indien d’Amérique), servira de base idéologique à tous les régimes qui se succèderont au Mali, depuis la dite indépendance jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de contraindre les nomades à la sédentarité pour pouvoir les contrôler et les assujettir. Les charges mensongères et les calomnies habituelles contre toute communauté stigmatisée (reprenant les grands thèmes de l’antisémitisme transposés aux dits « Rouges », c’est-à-dire ici à ceux qui ont le teint clair) se déploient pendant près d’un siècle sur les habitants du Sahara central et du Sahel au mépris des réalités historiques. Cette narration raciste est très présente, reprise souvent terme à terme, sur les réseaux sociaux.
Obéir ou le syndrome de l’irresponsabilité des bourreaux
L’obéissance à la hiérarchie évite à un individu de penser la portée de ses actes. Cette obéissance est d’ailleurs incarnée depuis les putschs militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger par l’omniprésence du salut militaire que les pouvoirs mettent en scène à tout instant et en toute occasion. Obéir. Ce garde-à-vous est devenu le signe fétiche des putschistes en place. La psychologue Françoise Sironi qui a étudié les conditions de fabrication des bourreaux [2], montre que les méthodes des tortionnaires se ressemblent. De la dictature des colonels grecs aux dictatures sud-américaines, des cruautés contre-insurrectionnelles de l’armée coloniale française en Algérie ou au Vietnam, aux techniques des Khmers Rouges, il y a beaucoup de similarités. Les pratiques déshumanisantes utilisées sont liées au conditionnement psychologique des futurs tortionnaires. Par exemple, le fait d’avoir été déshumanisé soi-même par des actions avilissantes et humiliantes. Ou par le passage à l’acte de torture, découlant de l’adhésion totale à un prêt-à-penser idéologique qui fait croire à l’infériorité de l’autre : « Dans toutes les idéologies totalitaires, rappelle F. Siboni dans l’entretien cité, on apprend à penser l’autre comme non humain, comme radicalement différent ». Une telle conduite nécessite le clivage avec la famille et les proches, pour se soumettre entièrement à l’autorité extérieure, intégrer une nouvelle identité « désempathique » avec le désir d’être apprécié et adoubé par le groupe, par son chef et par ses camarades.
Les réseaux sociaux et la propagande professionnelle de désinformation qui s’y exerce contribuent à fabriquer un ennemi fantasmagorique qui devient un être à part, un étranger menaçant, radicalement différent du « nous » auquel s’identifient ceux qui finissent par trouver normal l’assassinat et l’éradication de leurs voisins. Au plus haut sommet de l’Etat, les autorités se chargent de réinventer une histoire « ethnique » et ancestrale de la « nation », une nation inexistante. Les noms de lieux, les noms des communautés, la promotion d’Empires fictifs au bénéfice des chefs putschistes, la démographie, la cartographie, sont transformés, ajustés et acclimatés à l’idéologie ambiante du pouvoir.
C’est dans ce contexte d’anesthésie de l’entendement et de la réflexion sur la situation socio- politique de ces Etats, gangrénés par la corruption et le népotisme, que s’est opérée la transformation de toute revendication politique pour les droits civiques, en guerre de races, d’ethnies, de tribus ou de religion. Les conditions ont été créées depuis longtemps pour que s’activent régulièrement des lynchages visant les malheureux civils des communautés désignées par le pouvoir comme coupables.
Depuis 1990 au Mali, après chaque riposte des fronts armés du nord face à la situation de marginalisation de leur région, ce sont des civils à peau claire qui ont été lynchés, torturés, dénudés, mutilés et tués atrocement dans les villes par des miliciens ou des foules en furie, encouragés par les forces de l’ordre.
Très récemment, le mal a gagné le Niger. Après l’attaque de l’aéroport de Niamey le 18 juin 2026 par le groupe jihadiste du JNIM, des scènes affreuses se sont déroulées dans la ville : des individus soupçonnés, avant toute investigation, d’être des « terroristes » ont été lynchés par la foule gagnée d’une frénésie sanguinaire. On voit des individus s’acharner sur un cadavre à la tête fracassée, au corps en partie dénudé, éventrant la dépouille, la perçant, triturant ses intestins et ses organes internes. Plus loin, d’autres badauds s’en sont pris à des hommes, des femmes, des enfants peuls effrayés, ils se saisissent des corps maigres de ces personnes – y compris les infirmes – pour les entasser dans la rue et les livrer aux coups de gourdin assénés par deux hommes dont un représentant des forces de l’ordre en uniforme. Dans une autre vidéo confuse, cependant, quelques soldats semblent protéger de la horde de lyncheurs, une personne terrorisée, peut-être une femme. Si tel est le cas, leur geste les élève au-dessus de la mêlée des hommes qui ont exercé ce châtiment communautaire. Une brutalité et une haine aveugles, nourris par le climat de guerre raciale entretenu dans les réseaux sociaux, avant même l’attaque.
Quelques jours plus tôt, la junte nigérienne, au pouvoir depuis 2023, avait officiellement déposé sa demande de retrait de la Cour pénale internationale (CPI), une annonce faite il y a près d’un an en compagnie de ses alliés du Mali et du Burkina Faso. On comprend parfaitement pourquoi.
Wanek Tellent
30 juin 2026
cebook
[1] Voir notamment les rapports mensuels produits par l’association Kel Akal (https://kal-akal.com/)
[2] Voir Un monde tortionnaire. Rapport ACAT 2013. Analyse du phénomène tortionnaire, pp. 231-240.
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