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Zouara la rebelle lybienne prépare sa renaissance berbère
La Croix, le 19 septembre 2011
lundi 19 septembre 2011
par Masin
Les habitants de Zouara, bastion historique d’opposition au régime Mouammar Kadhafi, savent que la reconnaissance de la minorité berbère dans la Libye nouvelle ne sera pas une mince affaire.

Le même port du béret, les mêmes boucles noires qui ornent son visage, à n’en pas douter Choukri Nail a cultivé un air de Che Guevara. « Mais je ne suis pas aussi célèbre », ironise-t-il. Choukri Nail est né il y a quarante-deux ans, l’année où Mouammar Kadhafi a pris le pouvoir. Il avait une revanche à prendre et s’est rapidement imposé parmi les leaders des révolutionnaires de Zouara, cette ville 100 % berbère de 40 000 habitants située sur la côte libyenne entre Tripoli et la Tunisie et détestée par l’ancien régime qui niait l’existence d’une minorité berbère dans le pays. Dès le début du soulèvement en février dernier, le révolutionnaire n’a pas tergiversé. Il a pris les armes, fermé son restaurant et envoyé femme et enfants en Tunisie.

Dans Zouara libérée, la « piazza », la grand-place centrale qui avait gardé son appellation italienne, a été rebaptisée « place des Martyrs » comme un peu partout dans le pays, en hommage aux dizaines de morts de la révolution dans la ville. Mais la place a surtout changé de couleur. Dès les premiers jours de la libération, des volontaires ont réalisé le premier chantier d’urgence : repeindre toutes les portes des nombreuses échoppes qui bordent la place en bleu.

Une ville repeinte en bleu, en opposition au vert de Kadhafi

« La couleur de la mer », argumente Choukri Nail en humant l’air du large et de la liberté. Car le vert a beau être la couleur de l’islam, les habitants l’ont subie jusqu’à la nausée. Mouammar Kadhafi avait badigeonné de vert toute la Libye et les portes se devaient d’arborer la couleur du petit livre vert en adhésion à sa théorie du pouvoir du peuple.

Zouara parée de bleu, de drapeaux de la révolution et de drapeaux berbères, savoure sa libération. La ville a été nettoyée, quelques étals de légumes annoncent la réouverture du marché fermé depuis six mois. « On contrôle la frontière avec la Tunisie et le terminal gazier qui n’a pas été endommagé ; nous sommes fiers d’avoir libéré nous-mêmes notre ville », fait valoir Essa Elhamisi, chargé du tout nouveau comité culturel et du centre des médias de la ville, quartier général de la rébellion. La petite exposition photo des blessés et des combattants montre que la ville et la minorité berbère ont largement payé leur tribut pour la libération du pays.

Mais la guerre n’est pas encore tout à fait finie. L’école d’hôtellerie de Zouara abrite les stocks d’armes et de munitions. L’école d’ingénieurs sert de cantine pour les combattants et de nombreux volontaires s’activent dans la cour du lycée transformée en atelier de réparation pour les véhicules et l’armement. « Peut-être faudra-t-il user de la force pour libérer les villes voisines de Zaltan, Al-Jamil et Raqdalin toujours aux mains des pro-Kadhafi », redoute Choukri Nail.

Ici, toute la population parle le berbère

Surtout, Zouara prépare une deuxième libération, la fin de la relégation de la ville et la reconnaissance de la minorité berbère. « Zouara a souffert d’un embargo pendant quarante ans », explique Othman Bensasi, représentant de la ville au Conseil national de transition (CNT), la nouvelle et provisoire organisation politique libyenne. En l’absence d’hôpital, les enfants naissent dans les villes voisines. « Ils y sont enregistrés, ce qui permettait de minimiser le nombre d’habitants de Zouara et de réduire en conséquence son budget », poursuit-il. Typique du manque d’infrastructures, les réseaux informatiques ont été installés dans des villes plus choyées, notamment Al-Jamil, ville de l’ancien premier ministre Baghdadi Mahmoudi. « Ces villes sont toujours hostiles, on ne peut rien débloquer, ni payer les salaires », s’attriste Othman Bensasi.

En dépit, ou plutôt à cause de quarante ans de combat anti-berbère dans une Libye qui se voulait purement arabe, « à Zouara 100 % des habitants parlent le berbère », assure Essa Elhamisi, qui rappelle que la langue et la culture étaient interdites, y compris les prénoms berbères. Pendant sa tournée de la ville, Choukri Nail fait une halte devant la maison d’un chanteur jeté en prison pour avoir osé faire un disque en berbère. Pas étonnant que les Berbères aient fourni de gros bataillons de combattants.

« C’est triste, les Libyens ne savent même pas que leur histoire et leur culture sont largement berbères », déplore Nir Alzabi, ardent défenseur de la cause depuis que son père a passé huit ans en prison dans les années 1980 pour avoir fait partie d’un mouvement favorable à l’autonomie. « Pourtant la Libye est truffée de noms berbères de villages, d’oueds, de patronymes ; qui sait que Syrte veut dire “golfe” en berbère ? » interroge-t-il. « Il faut exhumer notre histoire, enseigner la langue dans les écoles, revendique Essa Elhamisi, mais ce sera difficile, il va falloir se battre. »

Reconnaître la minorité et la langue dans la nouvelle Constitution

Au cours des mois d’insurrection, le CNT a vu émerger la « question berbère » et a dernièrement accordé une heure quotidienne de berbère à la télévision. À Zouara, on trouve la reconnaissance un peu maigre. « Il faut reconnaître la minorité et la langue dans la nouvelle Constitution, éviter des débats interminables, pour se concentrer sur le développement du pays », tente de faire valoir Othman Bensasi.

Reste à savoir qui sera le mieux à même de défendre la ville et la cause berbère. « Zouara sera la première ville à élire le responsable de son CNT local », s’enorgueillit Mounir Abousoud, ingénieur, qui brandit la liste des 21 personnes formant le comité d’observateurs garant de la bonne tenue des élections : des représentants des quartiers, un avocat, un révolutionnaire, un religieux, deux policiers, etc.

Les deux derniers rangs de la liste sont vides. « Deux places pour les femmes au cas où il y aurait des volontaires », s’excuse Mounir Abousoud. Les quatre femmes présentes dans les lieux s’y opposent formellement. « C’est trop difficile pour les femmes de faire le pas tout de suite », justifie la jeune avocate Rabab Mohamed Halab. « On va se préparer pour les échéances électorales qui auront lieu dans vingt mois », poursuit-elle.

Mais les élections, prévues le 10 septembre à Zouara, ont dû être repoussées… faute de candidats. « Je suis révolutionnaire, pas politicien ! » Choukri Nail n’ira pas. « À Benghazi, ils ont six mois d’avance sur nous », argumente Mounir Abousoud, déterminé à convaincre des candidats pour que la ville berbère soit la première à défricher le terrain démocratique en Libye.

MARIE VERDIER

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