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Amazighs de Libye : une voix sans écho
vendredi 15 avril 2016
par Masin
Peut-on dire que les puissances internationales qui prétendent vouloir trouver une solution au "problème libyen" ignorent la particularité des Amazighs et leur message de paix ? Difficile de le croire. Ces puissances savent très bien que les Amazighs sont la seule alternative à la situation chaotique que vit la Libye depuis la chute de Kadhafi. Elles sont également conscientes de la force, y compris militaire, des Amazighs. Pourtant, ces puissances feignent d’ignorer ces Amazighs et leur voix est étouffée. La communauté internationale a fait le choix de donner écho aux voix de ceux qui sèment la barbarie et la terreur.
Nous publions ci-après une contribution de Fethi N Khalifa, un militant amazigh de Libye, qui revient sur les principaux événements qui ont marqué la Libye depuis 2011 et la position des Amazighs. C’est un appel lancé à la communauté internationale mais aussi une mise en garde, car la patience des Amazighs aura, peut-être, des limites.

La Rédaction.


Fathi N Khalifa



Je ne m’attarderai pas à expliquer qui sont les Amazighs (Berbères) de Libye, pas plus qu’à relater leur rôle actif dans la guerre de 2011 contre le régime de Kadhafi. Tout observateur de la Libye doit être familier de ces deux éléments importants.

Aujourd’hui, j’écris car je me demande pourquoi personne ne nous écoute. Pourtant, quasiment tout ce que nous avons dit s’est avéré être une analyse correcte de la situation en Libye, depuis la période du Conseil national de transition (CNT) jusqu’à présent.

En août 2011, les Amazighs ont pointé du doigt les faiblesses de la déclaration constitutionnelle intérimaire. Ils ont souligné ses aspects dangereux, tel que le fait que pas un seul article ne mentionnait le rôle d’une armée nationale et de services de sécurité dans le nouvel Etat. Ils expliquèrent qu’à cause de cela, tous les groupes militarisés se transformeraient en milices n’obéissant à aucune loi, chacune affirmant sa légitimité.

Ce document constitutionnel ne traitait pas du système judiciaire, d’une justice de transition, ni de réconciliation nationale, qui demeure une question très sensible. Ce document n’a fait que cimenter la discrimination ethnique, culturelle et linguistique. Le manque d’égalité entre les langues et cultures des différents groupes a créé un gouffre entre Libyens. Tout ceci, ainsi que bien d’autres oublis et erreurs constitutionnelles, a conditionné l’épineuse situation politique actuelle. Les Amazighs l’ont régulièrement souligné. Personne n’a daigné les écouter.

En 2012, un certain nombre de voix amazighes, dont la mienne, ont averti que les élections au Congrès national général obstrueraient la transition vers la reconstruction d’un Etat. Nous n’étions pas prêts à franchir ce pas. Nous avions besoin davantage de temps, car la démocratie commence par la connaissance et l’éveil plutôt que par l’attribution de fonds électoraux et la propagande. “Pourquoi devons-nous nous presser ?”, demandai-je dans un de mes articles de 2012. Mais, une fois de plus, personne ne s’en est préoccupé. Quelques mois plus tard, lorsque la situation s’est complexifiée et que la guerre civile entre les factions Aube de la Libye et Opération Dignité a débuté, M. Tarek Mitri, envoyé spécial de l’ONU en Libye entre 2012 et 2014, a écrit dans son livre sur la Libye (Difficult paths, 2015) que l’élection du Congrès national était “une des plus grandes erreurs en Libye, une erreur due à la précipitation et à l’urgence”.

En 2014, les Amazighs ont boycotté l’élection du Comité constitutionnel, du fait d’une atmosphère de conflit et du règne du concept de domination totale de la majorité. Hors, sans une conception de l’intercompatibilité entre Libyens, on ne construira pas de constitution démocratique, consensuelle et civile. Là encore, le temps a montré que le point de vue des Amazighs était le bon. Le plus triste dans cette affaire est que plusieurs parties prenantes internationales soit-disant “démocratiques” ont, plutôt que de comprendre leur point de vue, ont tenté de faire pression sur les Amazighs afin qu’ils modifient leur position.

En 2014, les Amazighs ont également boycotté les élections parlementaires, car nous ne voulions pas participer à la répétition des mêmes erreurs, à nourrir des luttes et des batailles de pouvoir, d’argent et d’influence. Cependant, personne ne nous a soutenu, alors que les Etats du Golfe et les gouvernements européens ont largement aidé d’autres groupes libyens.

A la fin de l’année 2014 et au début de l’année 2015, un dialogue politique a débuté sous les auspices des Nations Unies. L’ONU a-t-elle invité les Amazighs ? Non, bien évidemment ! Ce processus a seulement impliqué les parties qui avaient pris les armes ; celles impliquées dans la destruction de la Libye, le meurtre de sa jeunesse et le pillage de ses ressources. Ce qu’elles appelaient “dialogue” n’était rien d’autre que leur manière de prendre leur part du gâteau, et pas un dialogue amenant une intercompréhension qui apporterait la paix au pays. Il suffit de jeter un bref regard aux conséquences de ce “dialogue” pour comprendre ce que je veux dire.

Pourquoi la détresse des Amazighs est-elle systématiquement ignorée ? Parce qu’elle s’exprime de façon pacifique, et non par des armes ou par le blocus des puits de pétrole ? Reste-t-elle ignorée parceque nous avons pris des mesures pour combattre l’immigration illégale vers la rive nord de la Méditerranée ? S’il en est ainsi, quel message nous envoie la communauté internationale ? Devrions-nous parler le langage des armes pour être reconnus politiquement ?

Les Amazighs possèdent un organe représentatif légitime : le Haut conseil des Amazighs de Libye (HCAL). Créé en 2013, ses membres ont été élu lors d’une élection démocratique en septembre 2015. Pourquoi aucune organisation internationale ou local n’a consulté le HCAL ni l’a invité au dialogue ? Cette question ne s’adresse en réalité qu’aux instances internationales, étant donné qu’on peut comprendre la réticence des organisations locales à négocier avec les Amazighs, ces derniers ne faisant partie d’aucun des puissants groupes politiques ou religieux œuvrant pour l’avènement d’un “califat” islamique. Les Amazighs sont des Musulmans modérés et ouverts d’esprits. Ils adhèrent à l’ibadisme, une branche de l’Islam qui précède la séparation entre chiites et sunnites. Les Amazighs ne prennent pas non plus le parti du parlement de Tobrouk, qui proclame à grand bruit son idéologie nationaliste arabe et bénéficie exclusivement du soutien de grandes familles, de tribus, ainsi que de régimes militaires arabes. Nous n’avons finalement rien à voir avec les autoproclamées “Armée arabe libyenne” de l’Est et “Armée des nobles tribus arabes” de l’Ouest.

Nous restons patients, mais cela ne signifie pas que nous soyons faibles ou impuissants. En plus d’idées solides et de convictions fortes, nous nous appuyons sur nos propres forces armées. Si notre message pacifique n’est pas entendu, devrons-nous entamer une lutte armée pour donner de l’écho à notre voix, comme tous les autres le font en Libye ?


Fathi N Khalifa
- Réfugié politique libyen aux Pays-Bas sous Kadhafi,
- Conseiller juridique auprès du
Conseil National de Transition libyen, durant la révolution de 2011.

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