Tagaza : la terre touareg à nouveau ravagée par l’appétit minier du Niger et du Canada
L’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé 2026 « International year of rangelands and pastoralists » (YYRP) ou « Année internationale du pastoralisme et des pâturages ». Un superbe logo a été adopté à cette occasion. L’organisme international a souligné dans sa déclaration l’importance mondiale des pâturages et des éleveurs, plaidant pour des « politiques qui favorisent l’utilisation durable des terres, les moyens de subsistance et la conservation de la biodiversité grâce au pastoralisme » ainsi que « l’investissement dans les pâturages et les éleveurs comme solution climatique » (voir le développement de ces thèmes sur le site du cirad).

Au même moment, l’abîme se creuse, plus béant que jamais, entre d’un côté cette initiative internationale, soutenue par soixante États, qui souligne les vertus écologiques du pastoralisme pour la préservation de la planète, et de l’autre côté, les brutales réalités et les menaces qu’endurent les sociétés pastorales aujourd’hui.
C’est le cas au Sahara central, dans l’Aïr, au nord de l’actuel Niger où la spoliation, la destruction et la pollution des terres nomades touareg se poursuit. Le coup d’Etat de 2023 et l’accaparement du pouvoir par la junte nigérienne n’a rien changé aux appétits extractivistes des dirigeants. Elle les a même amplifiés. Depuis plus d’un an, un projet minier de grande ampleur, situé à 120 km d’Arlit en direction d’Agadez, se concrétise au pas de course avec la SOMIDA, entreprise créée dans le cadre d’un partenariat entre l’Etat du Niger et la compagnie canadienne Global Atomic Corporation. Les travaux de création de la mine d’uranium et d’une usine de traitement du minerai ont été autorisés sans consultation véritable des collectivités touareg ni contreparties acceptables pour la population locale. L’Etude d’Impact Environnemental et Social, produite par le Groupe nigérien ART&GENIE (reprenant les précédents rapports de 2020 et 2022 appelés « Projet Adrar Emoles » [1]) est truffée d’affirmations aussi erronées qu’infamantes – présentant notamment les pasteurs nomades comme de pauvres hères dirigés par leurs bêtes plutôt que l’inverse et laissant imaginer que la terre n’appartient qu’aux sédentaires. Sur la détérioration du milieu biophysique, l’impact annoncé est « négatif et de forte intensité » sur la qualité de l’air, sur la végétation et sur les eaux souterraines. Le captage à grande échelle des nappes aquifères concerne « principalement la nappe de la formation géologique du Téloua et accessoirement celle du Tchirozérine ... Les programmes hydrogéologiques exécutés sur le permis ont également mis en évidence la possibilité d’exploiter d’autres aquifères comme le Guézouman et le Tarat » (p. 37). Comme le rapport le signale : « le fonctionnement des nappes peut être perturbé de façon significative (abaissement du niveau piézométrique dans les galeries d’extraction du fait de l’exhaure, dénoyage des roches etc.), avec répercussions sur les puits et forages alentours » (p. 136). Ce sont donc toutes les ressources en eau de l’Aïr qui seront pompées et polluées au détriment de la population.

Des impacts dits d’intensité « moyenne » atteindront également le sol, l’ambiance sonore, le paysage, les eaux de surface et la faune. Pour les rédacteurs de ce rapport, ces atteintes à l’environnement seraient finalement compensées par des impacts positifs sur l’emploi et le revenu ainsi que sur l’économie locale. Mais ce sera clairement négatif du côté de la sécurité, de la santé (entre autres avec « l’inhalation du radon, l’ingestion des radionucléides et l’exposition aux radiations », p. 139), et en ce qui concerne « la population et les changements communautaires » avec l’arrivée massive de travailleurs recrutés hors de la région. Quant au « patrimoine archéologique et culturel », il est jugé « faible » car les rédacteurs ignorent tout de la richesse culturelle exceptionnelle de cette aire civilisationnelle où ils n’ont discerné que « quelques cimetières » (p. 24). Cependant, en contradiction avec cette allégation, quelques dizaines de pages plus loin, un changement de cap est opéré pour vanter les gains touristiques à venir : « la zone du projet dispose de potentialités archéologiques et culturelles locales riches et variées qui lui confère un très riche répertoire dans le domaine de prestations de service en matière de tourisme » (p. 89). Comprenne qui pourra. Dans ces supputations lucratives, les producteurs de ces richesses culturelles sont quant à eux complètement ignorés et n’ont pas leur mot à dire.

Ni la carence de ce dossier, ni les dangers toxiques auxquels sera exposée la population, ni la destruction des ressources végétales et hydrauliques locales qui la font vivre, ni la contestation civique et juridique menée en 2025 par une partie des habitants contre l’autorisation minière, n’ont permis de bloquer cette entreprise qui a reçu en réalité le permis d’annexer, de détruire et de polluer la terre et la source de Tagaza.
Tagaza est une vallée qui se situe dans l’ouest de l’Aïr. Elle fait partie du territoire ancestral des Ikazkazen dans sa partie sud et de celui des Kel Gharous dans sa partie nord. Les pâturages et la source de Tagaza offrent aux nomades et à leurs troupeaux les ressources végétales et l’eau précieuse qui leur sont nécessaires. La vallée est jalonnée de lieux historiques sacrés, elle contient de nombreux sites rupestres remarquables où des scènes pastorales et des écritures tifinagh sont gravées ou peintes sur roche. Des cimetières et des sanctuaires touaregs anciens, très fréquentés par les habitants, y sont implantés.
En 2006, un Touareg de l’Aïr anticipait la catastrophe prévisible qui découlerait de la stratégie minière forcenée du gouvernement nigérien si elle aboutissait. Les autorités de Niamey en effet avaient découpé en de multiples concessions les terres nomades de tout l’Ouest de l’Aïr, avec pour objectif leur cession à des compagnies minières internationales. Sans s’intéresser au sort des habitants qui d’ailleurs n’ont jamais profité des projets miniers antérieurs menés chez eux [2].

Quelle ironie ! C’est précisément en ce début d’Année internationale du Pastoralisme promue par l’ONU que la Global Atomic Corporation met en scène dans une vidéo la progression de son projet minier du 4e trimestre 2025. L’argument central déployé pour légitimer ces deux programmes – protection du pastoralisme dans un cas et destruction du pastoralisme dans l’autre cas au profit d’une activité dite d’avenir – s’appuient étrangement sur le même motif (ou leitmotiv) : la sauvegarde de la planète ! Pourtant, dès la prospection, la compagnie minière canadienne a pratiqué des injections de produits chimiques qui ont pollué la nappe sortant des forages nombreux et non obstrués creusés par les exploitants. Cette opération a provoqué la mort de tous les animaux qui ont bu cette eau empoisonnée. Sans aucun dédommagement pour les éleveurs.
Les images de la mine en construction et des infrastructures qui l’accompagnent montrent avec une précision blessante, outrageante pour les Touaregs si viscéralement liés à leur territoire, le ravage intégral de leurs lieux d’attache et de leurs ressources végétales, hydrauliques, historiques et culturelles. Car les nomades font corps avec leurs terres et souffrent dans leur chair de cette prédation et de cette dévastation du pays de leurs ancêtres. La source et le puits de Tagaza ont été annexés par la mine tout comme la carrière de pierre de talc utilisée depuis des siècles par les artisans touaregs. Escroquerie symbolique ultime : le site confisqué et défiguré par Global Atomic Corporation a été rebaptisé « Dasa » par l’entreprise minière, un nom inventé pour faire oublier l’appellation locale touareg de la vallée de Tagaza et de ses habitants qui n’ont pas eu leur mot à dire. A présent, c’est l’économie, le mode de vie, la société, les moyens de vivre et l’existence mêmes des pasteurs qui, en cette année du pastoralisme proclamée par l’ONU, sont condamnés à mort. Leur terre, leur eau, leurs pâturages, leur vie, leur passé, leur présent et leur futur sont assassinées et invisibilisés. Comme s’ils n’avaient jamais existé.
Rappelons que depuis un demi-siècle, des milliers d’hectares ont été ravagés et continuent de l’être autour des mines d’uranium dont la présence se concentre dans la région touareg d’Agadez, à 800 km de la capitale du Niger. Cela au profit d’intérêts essentiellement extérieurs (France, Russie, Canada et autres). Jusqu’à aujourd’hui, le désastre habite l’Aïr et tous les hauts lieux du pastoralisme et de l’histoire touaregs. La destruction du monde nomade à l’ouest comme à l’est, au nord comme au sud, se prolonge avec une intensité effroyable et accélérée, en continuité avec les perspectives coloniales de « mise en valeur » du désert comme s’il était vide... Dans la région de l’Aïr, l’une des plus peuplées du Sahara central, les nombreuses entreprises d’exploitation de minerais ont privé des milliers de foyers pastoraux de leurs activités nourricières. Traqués par les multinationales qui empoisonnent les sols, les eaux et les airs, abandonnés par la justice étatique et par les instances internationales de protection des droits humains, que deviendront les nomades spoliés de leur terre, comment pourraient survivre des pasteurs sans parcours, à qui transmettront-ils leurs riches savoirs qui ont servi à protéger les ressources de la terre en lien avec tous les êtres et les éléments qui l’habitent ?
Les politiques irresponsables de dévastation des activités pastorales menées au Sahara central et sur ses rives au détriment de leurs habitants et sans solutions de compensation équitable ne peuvent conduire qu’à la désespérance des populations violentées géographiquement, économiquement, politiquement, culturellement, psychologiquement. Celles-ci, traumatisées et expulsées de leurs terres, ont-elles un avenir en dehors de s’entasser, démunies de tout, dans les misérables banlieues des centres urbains ou dans des camps de réfugiés ? Finiront-elles par préférer la mort à la vie, avec tout ce que cela implique ? Quel futur leur prépare les appétits miniers des Etats héritiers de la colonisation ? Où situer dans tout cela le « développement local » absent depuis cinquante ans d’extractivisme, le « bien commun » ou « l’intérêt public » ?
Hélène Claudot-Hawad
12 janvier 2026
[1] https://s29.q4cdn.com/426815530/files/doc_downloads/2023/02/global-atomic-corp-etude-d%E2%80%99impact-environmental-et-social-projet-adrar-emoles-november-2020.pdf
[2] Sur le colonialisme minier dans l’Aïr, voir ce lien. Sur les effets de l’industrie minière, voir entre autres l’entretien avec le responsable de l’ONG Agher n iman sur Radio-France en 2017 ce lien et un rapport de 2012 de Médecins du monde. Voir également l’ouvrage de Raphaël Granvaud, Areva en Afrique : Une face cachée du nucléaire français, Agone, 2012.], ni en infrastructures, ni en embauches, ni en dédommagement. Rien pour eux sauf la pollution, les maladies, le pillage de leurs ressources et l’anéantissement de leur économie pastorale qui jusqu’ici leur a permis d’être autosuffisants. Dans ces terres, l’uranium mine les horizons touaregs
Un message, un commentaire ?
Dans la même rubrique
- Tagaza : la terre touareg à nouveau ravagée par l’appétit minier du Niger et du Canada
- Bonne année !
- Tamurt-iw, Aẓru
- Amahagh, Amajagh, Amazigh, aret iyen !
- Libye-Italie : Racines communes, visions d’avenir
- HAWAD, lauréat du Prix international du Poète résistant – 2025
- Dictionnaire raisonné berbère - français
- Hawad, le coude grinçant de la poésie
- La monarchie du mépris et de la répression
- "Un contexte répressif aux racines idéologiques anciennes"