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Asmi lligh d askuti !
lundi 13 juin 2016
par Masin
Insi et Timecriwect, de passage en Kabylie, se rendent à Ighil n Wammas pour rendre visite au chanteur-philosophe kabyle, Aït Menguellat, et ainsi profiter de leur séjour pour lui poser quelques questions sur les derniers événements survenus à Alger.



Insi : Azul a Dda Lounis. Comment allez-vous ?

Menguellat : Saḥit. Je vais très bien, surtout maintenant que mon fils Mounir est sorti de prison.

Insi : C’est toute la Kabylie qui fête avec vous ce grand événement.

Menguellat : Je ne pense pas que ce soit tout le monde qui soit ravi de me voir heureux !

Insi : Ah bon, à ce point ?

Menguellet : Et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’accueillir mon fils au seuil de ma porte au village avec un fusil entre les mains.

Insi : Je ne comprends pas…

Menguellet : Dans l’inconscient collectif kabyle, le fusil représente un symbole phallique. Mon fils m’a donc offert une belle occasion pour le montrer à tous mes ennemis.

Insi : Les kabyles sont restés discrets et solidaires, tu vas donc leur montrer quoi ?

Menguellet : Ne t’inquiète pas. Ils l’ont bien reçu.

Timecriwect : Je vois que tes métaphores, ce n’est pas que par la poésie et la chanson, mais par le fusil aussi. Qui tiens-tu symboliquement dans la ligne de mire ?

Menguellet : La guitare pour ceux qui m’aiment et le fusil en signe symbolique de ma virilité pour tous ces énergumènes kabyles du Net.

Timecriwect : Vous faites allusion à la déception du public kabyle et à ses réactions violentes suite au piège qui vous a été tendu par l’ONDA et les services du premier ministre ?

Menguellet : Qui vous dit que j’ai été piégé ? C’était consentant ! Et puis, j’ai quand même le droit d’aller où bon me semble, non ?

Timecriwect : Oui, mais en même temps vous avez entraîné Idir avec vous ! Il parait que c’est vous qui l’avez convaincu de vous accompagner.

Menguellet : Ce n’est pas tout à fait ça.

Timecriwect : Expliquez-nous alors !

Menguellet : Vous vous rappelez de la conférence de presse donnée par mon ami Idir au forum du quotidien Liberté, quand il a conditionné sa reconnaissance de son identité algérienne par l’officialisation de tamazight ?

Timecriwect : Oui, cela fait quelques mois de cela. D’ailleurs, d’aucun trouvaient incroyable que le pouvoir toléra cette conférence en raison des accointances avérées d’Idir avec Ferhat, qui n’es pas du tout du goût de la junte au pouvoir !

Menguellet : Eh bien, il faut croire que l’appel d’Idir est entendu par le président.

Insi : Et vous, vous êtes sûr que vous n’y êtes pas pour quelque chose ?

Menguellet : Ecoutez, Idir est un géant de la chanson kabyle comme moi. Imaginez ce qui risque de se passer en Kabylie si je le laisse récupérer par les indépendantistes : je passerai pour le seul dindon de la farce vu mon refus ferme et répété de cautionner cette question d’autodétermination !

Insi : Tu veux parler d’indépendance ou d’auto-détermination ?

Menguellet : Du pareil au même, à partir du moment où c’est l’intégrité de l’Etat algérien qui est remise en cause.

Insi : C’était donc la raison principale de votre déplacement en France, l’année passée.

Menguellet : Il était vital pour moi de convaincre Idir de rentrer en Algérie, lui organiser en urgence une conférence de presse au forum de Liberté pour demander, symboliquement, l’officialisation de tamazight. Le reste allait venir. Je le savais déjà.

Insi : Et moi qui pensais que Yidir d ayanniw yerna yeɣra… Je ne vois pas comment il peut se faire piéger.

Menguellet : En même temps, il n’y a pas un individu qui n’ait pas de point fable…

Insi : Et pour finir, se retrouver à l’ONDA [1], quelque temps après, entrain d’applaudir Sellal pour avoir répondu favorablement à son appel. Comme si tout a été donc prémédité.

Menguellet : Je rends grâce à Sir Ould Ali Lhadi !

Insi : Pourquoi, c’est lui qui vous a chargé de cette mission ?

Menguellet : Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Timecriwect : Vous n’êtes pas obligé de donner plus de détails compromettants. En tout cas, les faits parlent d’eux-mêmes.

Mengullet : Cela ne me dérange pas. J’assume mes actes. C’est dommage que certains Kabyles aient mal interprété mes applaudissements à Alger. Comme tout philosophe qui a dépassé son époque, je n’attends pas de remerciements aujourd’hui. C’est l’avenir qui le fera un jour.

Timecriwect : Ah bon !

Menguellet : Suivez mon regard ! Il a juste fallu que nous applaudissions le premier ministre au salon de l’ONDA pour le voir le lendemain à At Yanni, région natale d’Idir, en compagnie du Sir Ould Ali et de l’inévitable ministre des affaires religieuses entrain de réciter la fatiha sur la tombe de Mouloud Mammeri. Je considère que la seule façon de combattre ces aventuriers d’indépendantistes est d’amener le pouvoir sur nos terres, en Kabylie, et de lui demander de marquer les esprits par une série de gestes forts et symboliques. Ce n’est pas merveilleux ça !

Insi : Vous avez toujours affirmé que vous êtes “apolitique”, mais là force est de constater que votre chanson "A mmi", inspirée du Prince de Machiavel, prend tout son sens.

Menguellet : C’est vous qui le dites, pas moi.

Timecriwect : Bon, mais il faut reconnaître, tout de même, qu’avec votre caution, le pouvoir n’aura aucun soucis à entériner le danger de la poudrière kabyle. Vous avez réussi à la dompter, à calmer ses ardeurs indépendantistes. Du moins à les estomper !

Menguellet : Vous savez, qu’est-ce que la Kabylie sans l’injustice du pouvoir ? Elle ne représenterait rien pour moi. Toute ma philosophie artistique puise sa sève du malheur kabyle. C’est grâce à lui que je vis. L’ennemi est un besoin vital pour moi. C’est l’incertitude du devenir kabyle que j’aime chanter qui me fait exister. Je réponds à un besoin, c’est une thérapie. Une Kabylie libre, émancipée et solidaire ne m’intéresse pas. Je suis né du malheur kabyle, je vis du malheur kabyle et je mourrai en léguant la symbolique du malheur comme héritage artistique et un fonds de commerce sûr.

Insi : Nous vous remercions pour cette belle leçon de sagesse existentialiste. Et comme vous êtes le seul philosophe kabyle existant, nous n’avons d’autre alternative que celle qui consiste à vous écouter goulûment et à vous suivre têtes baissées sous peine de nous faire passer pour des énergumènes aveugles qui passent leur temps à se tromper de cible ! Je vous remercie pour ces illuminations salvatrices sans lesquelles nous serions à jamais perdus.

Timecriwect : Une dernière question s’il vous plaît. Si Bouteflika décide de vous attribuer une légion d’honneur, seriez-vous prêt à la refuser comme celle que voulait vous attribuer l’Etat français ?

Menguellet : Je n’en serais que très fier d’être distingué ainsi par le président de mon pays, l’Algérie.

Insi : Encore merci, ay Askuti.

Insi et Timecriwect .

Notes

[1ONDA : Office national des droits d’auteur.

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