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Au pays Mzab, la fiction a dépassé la réalité !
Entretien avec Kamaldine Fekhar
lundi 5 mai 2014
par Masin
Après plusieurs mois de violences ayant vu des bandes de voyous (soutenus et souvent appuyés par des membres des forces de police et de gendarmerie algériennes) s’attaquer aux populations amazighes de la vallée du Mzab, le calme semblait subitement revenir à la mi-avril à Tagherdayt et ses alentours. Si nous ne pouvons que nous réjouir du retour à l’accalmie, même précaire car semble tomber du ciel plutôt que construite sur une solution réelle et juste des causes à l’origine des violences, de nombreuses questions restent cependant soulevées par la nature, la durée et l’ampleur des dernières attaques subies par les populations amazighes du Mzab et dont le lourd bilan, faut-il le rappeler ici, s’élève à plusieurs morts et blessés parmi les Mozabites qui ont subi également d’importantes pertes matériels (biens pillés, saccagés et incendiés).
Profitant du passage de Kamaldine Fekhar à Paris, la Rédaction de Tamazgha.fr a tenu à le rencontrer et il a eu l’amabilité de nous accorder un entretien par lequel nous avons essayé de faire le point sur la situation dans la Vallée du Mzab et sur les enjeux de cette barbarie qui vise les Mozabites des mois durant.



INTERVIEW.

Tamazgha.fr : Il y a environ une semaine, vous étiez à Tagherdayt. Pourriez-vous nous décrire la situation qui y règne ?

Kamaldine Fekhar : Après les derniers événements survenus, la population vit dans un désarroi total. Des centaines de familles ont fui leurs maisons et ne peuvent toujours pas y revenir, une grande partie sinon la majorité des écoliers ne peuvent pas regagner les bancs de leurs écoles, ni mêmes les universitaires ne peuvent poursuivre leurs cours en raison de l’insécurité. De plus, aujourd’hui, la population a conscience que ce sont les autorités qui sont derrière ces événements dramatiques et cette insécurité. Sinon, comment expliquer que le calme ne soit pas revenu alors même que plus douze mille hommes des forces de l’ordre (policiers et gendarmes) y ont été dépêchés ? Pire encore, comment expliquer qu’à l’intérieur même de la ville de Tagherdayt se juxtaposent trois barrages : au milieu de deux barrages de policiers, s’installe un troisième tenu par ces mêmes bandes de voyous qui s’attaquent aux populations amazighes ? La population a donc compris que ce sont les autorités, le pouvoir algérien par le biais de ses forces de l’ordre, qui est derrière le drame qu’elle vit. Elle a totalement perdu confiance. Il y a une rupture.


De ce que l’on a compris des événements, faut-il le rappeler, ce sont des bandes de voyous des tribus châamba qui s’attaquent en toute impunité aux familles amazighes. Ces attaques se poursuivent-elles encore aujourd’hui ? Si oui, comment les populations amazighes s’organisent-elles pour y faire face ?

Alors comme par enchantement, comme en un claquement de doigts, les choses se sont "calmées", les attaques se sont arrêtées à l’approche de la réélection de "sa majesté". Il y a environ une semaine, le calme total est revenu, comme si de rien n’était. Tout le monde est beau et tout le monde est gentil. Les Arabes n’attaquent plus personne et les policiers font bien leur travail de "veiller à la sécurité des biens et des populations" en ville.
Alors que, une ou deux semaines auparavant, lors de la grande attaque contre les champs agricoles des Mozabites à la localité de Laâdira, nous avons des photos et des vidéos attestant l’implication des forces de l’ordre dans ces attaques. On y voit des gendarmes ouvrant la voie aux bandes de voyous de la commune avoisinante qui détruisent et incendient les champs des Mozabites, qui s’attaquent à mort au bétail, qui se comportent en sauvages et détruisent tout sur leur passage. Ces bandes de voyous sont couvertes par les forces de l’ordre, la gendarmerie en l’occurrence. Et pire encore, lorsque les agriculteurs concernés se sont organisés pour faire face à ces attaques, en faisant appel à l’aide de la population mozabite sur place, ces gendarmes les ont réprimés en utilisant gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc.
Je vais vous raconter une scène que vous prendrez peut-être pour un récit de sciences fiction, mais souvent la réalité dépasse la fiction. Lorsque les jeunes mozabites se sont organisés en rangs et ont défendus les champs de leurs parents en repoussant les bandes de châambis vers leur ville (Daya), un hélicoptère a survolé le lieu et au mégaphone on s’est adressé aux jeunes mozabites pour leur demander de reculer et soi-disant mettre fin aux violences, en proférant des menaces bien évidemment. Sauf que dès que les jeunes mozabites ont reculé, les Châambas ont repris leurs attaques de plus belle, et là plus personne n’intervient : on les laisse faire.


Lorsqu’on regarde quelques années en arrière, nous nous apercevons que ce type d’événements se déroule selon une certaine périodicité. Pourriez-vous revenir, en quelques mots, sur le caractère cyclique de ces agressions ?

Oui, à vrai dire avec les derniers évènements, le puzzle est en train de se reconstituer ; le tableau est complet. En 1962 déjà le pouvoir a commencé par la spoliation des terrains appartenant aux populations mozabites que ce soit des propriétés individuelles ou collectives. Puis l’État y installe en masse des populations arabes châambies. Le déséquilibre démographique (à l’avantage des Châambas) aidant, les premières attaques à l’encontre des populations amazighes de la région Mzab sont perpétrées dès 1975. Depuis, les violences sont cycliques. Elles avaient lieu tous les dix ans au début. À Tagherdayt après 1975, il y en a eu en 1985 par exemple. De plus, les violences ne duraient alors que quatre ou cinq jours. On aurait dit que nous, Amazighs du Mzab, on ne devait pas oublier la fragilité de notre situation. Or, plus récemment, les cycles de violences sont de plus en plus rapprochés (Berriane en 2008, Tagherdayt en 2010 puis 2013) et la durée est passée de quelques jours à quelques semaines puis à quatre, cinq mois cette année. Tout cela nous laisse penser qu’il s’agit d’une véritable stratégie et non le fait d’un malheureux hasard. Contrairement à ce qu’on nous fait croire, il ne s’agit pas d’une "simple dispute" religieuse ou ethnique. Ces facteurs existent et ils alimentent ou accentuent la haine des arabophones et leur racisme envers les populations mozabites. Par ailleurs, les violences, les destructions et le désordre font, peut-être, partie de leur mode de vie, que sais-je ? Et ça n’est franchement pas ma préoccupation. Nous sommes cependant sensés vivre au sein d’un pays où un État est en place et l’une des prérogatives de ce dernier est bien d’assurer la sécurité du citoyen et de ses biens. Nous ne souhaitons pas vivre comme si nous étions au Moyen-âge, dans l’obligation de monter la garde et barricader sa maison toutes les nuits pour se protéger des violences. Donc pour le côté cyclique, il est vrai que cela fait maintenant trente ans que ça dure. Le même scénario. Les mêmes méthodes d’attaques sauvages sur les champs, le bétail, les personnes. Chaque fois avec des morts et des blessés du côté des Mozabites.


Peut-on supposer que la mémoire collective qu’a la société mozabite de ces événements permet de mieux y répondre ?

Il n’y en a malheureusement pas une. Les soi-disant notables mozabites qui, pour moi, sont des relais du pouvoir algérien mettent les moyens pour que ces événements s’effacent. Ils présentent les choses de sorte à ce que les jeunes mozabites aient honte de leurs parents et de leurs frères. Au nom du devoir de l’ordre et du calme, nous devrions donc éviter de nous défendre, selon eux.


Parlons du pouvoir et de ses relais justement. Vous aviez dit qu’à la veille de la mascarade électorale organisée par l’État algérien, le calme est revenu à Tagherdayt et les localités avoisinantes. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?

Je pense, en effet, qu’en ce moment quelque chose échappe aux tenants du pouvoir en place. Ils n’arrivent plus à cadrer les choses. Je pense qu’avec les derniers événements, l’image est plus nette, le but final est de réussir à chasser les Mozabites de leur territoire. Tagherdayt, à titre d’exemple, est une ville stratégique, c’est la porte du désert et donc du pétrole et du gaz. La mettre à feu et à sang est le meilleur moyen d’en chasser les habitants, notamment les commerçants, qui se trouvent être des Mozabites.


Dans quel état d’esprit se trouve aujourd’hui la jeunesse mozabite qui subit ces attaques mais qui se défend y compris en montrant la sauvagerie de celles-ci ?

Cette fois-ci j’ai l’impression que les choses sont quelque peu différentes. Bien sûr, il faudra prendre le temps du recul nécessaire pour analyser profondément ces événements et la réaction des jeunes, mais, d’une manière générale, je les trouve extrêmement déterminés. Ils se défendent, ils s’organisent, ils n’attendent l’ordre de personne et ils n’écoutent de toute façon personne. Ils s’organisent eux-mêmes, tous seuls. Il y a par ailleurs une réelle prise de conscience vis-à-vis de leur identité amazighe, et j’en veux pour preuve la commémoration du 20 avril pour la toute première fois sous les couleurs du drapeau amazigh et dans ces conditions. Au final, on en est à se dire qu’il y a du positif qui ressort de ces événements malgré leur caractère dramatique. Et le peuple amazigh, habitué à résister, continuera de résister. Et même après de nombreux siècles d’envahissement, il reste là. Il n’y a qu’à voir nos frères Amazighs en Libye, après quarante-deux ans d’une dictature comme on a rarement vu, ils ont résisté, ils sont toujours là, fiers, et en force. Donc c’est pareil pour les jeunes mozabites. Les voyous appuyés par le pouvoir algérien ont dépassé la limite. Rendez-vous compte qu’ils se sont attaqués aux cimetières ?! Donc certaines limites dépassées, les jeunes mozabites se sont réveillés, ils ont leur fierté eux aussi, ils sont tout de même les descendants de Massinissa, de Jugurtha et de Takfarinas (le rebelle) ! Et vous le savez aussi bien que moi, c’est une jeunesse rebelle. Les jeunes amazighs sont les mêmes, en Kabylie, en Libye, en pays chaoui ou dans le Mzab. Il n’y a aucune différence, ils parlent le même langage, ils ont la même mentalité, les mêmes codes : c’est le même peuple.


Vous avez dit que les jeunes se sont organisés pour défendre leurs familles. Y a-t-il une structuration, même naissante, d’un mouvement pour cela ?

A vrai dire, les derniers événements ont permis l’accélération d’un mouvement dont nous avons amorcé le travail il y a maintenant douze ans, à savoir la sensibilisation des populations amazighes afin de lutter pour leur identité. Ces événements ont permis aux jeunes de comprendre qui disait vrai et qui disait faux, entre nous et les relais du pouvoir algérien. Je pense, maintenant, que les choses sont comprises, et nous pourrons mieux retourner aux pratiques de nos ancêtres : redécouvrir l’autonomie de gestion de nos affaires que nous avions pu exercer même du temps de la colonisation française. En 1853, les Mozabites ont signé un traité avec les troupes françaises qui leur assurait l’autonomie de gestion des affaires de la cité. Après 1962, la colonisation prend une nouvelle forme : elle est plus grave, plus destructrice, plus déstructurante. Ils ont placé leurs relais dans toutes les structures de la société mozabite, nous en avons une nouvelle fois la preuve lors de ces derniers événements au lendemain desquels les soi-disant notables Mzab ont appelé à voter massivement pour faire réélire la momie vivante qui sert de président aux Algériens. D’ailleurs, ils ont eu le culot de clamer leur joie de cette réélection. Je pense qu’ils ignorent le potentiel de la jeunesse et les capacités de résistance du peuple amazigh, sans chauvinisme aucun.


 


Pour finir, que souhaitez-vous dire ou qu’attendez-vous des autres composantes de notre peuple amazigh ?


D’abord, je voudrais exprimer ma fierté d’appartenir à ce peuple amazigh. Les seuls « algériens » qui ont manifesté leur solidarité avec nous lors des tragiques événements de Tagherdayt, ce sont nos frères amazighs, surtout les Kabyles. De même à travers le monde, ce sont là encore nos frères Amazighs, qu’ils soient Kabyles, Chaouis, Libyens ou Marocains qui nous ont soutenus. Je pense que cela signifie que nous devons prendre notre destin en main et qu’il est temps de séparer l’action identitaire de l’action politique. La question identitaire ne doit pas être la propriété d’un parti politique. Tout le monde, tout le peuple doit se sentir concerné par la question de l’identité. Nous devons multiplier les occasions de faire se rencontrer notre peuple, travailler à l’unification de notre langue même si nous avons tous les mêmes racines, faire le travail pédagogique d’explication de ce qu’est véritablement la citoyenneté… Bref, l’avenir est prometteur pour le peuple amazigh.


Propos recueillis par
Tamilla At-Ali.

Entretien réalisé le 23 avril 2014 à Paris.

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1 Message

  • Au MZAB, le DRS JOUE la MANIPULATION à FOND !

    C’est bel et bien le DRS qui est derrière les manipulations, provocations et violences au Mzab...

    Sauf que nos agitateurs politiques sont liés à cette " organisation criminelle et mafieuse " qu’est le DRS, ou la " main de fer " des Généraux criminels et prédateurs.... et ne diront rien dans leurs Déclarations et Communications....bidon !

    Quelle honte !

    repondre message

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