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Canaries : l’indispensable soutien institutionnel aux études berbères.

Entretien avec Irma Mora Aguiar, co-directrice de la Chaire culturelle des études Berbères de l’Université de La Laguna à Tenerife (Canaries)

mercredi 29 septembre 2021, par Masin

La chercheuse canarienne et codirectrice de la Chaire culturelle d’études berbères à l’Université de La Laguna (Tenerife, Canaries), Irma Mora Aguiar, a soutenu sa thèse de doctorat en avril 2021, une thèse dans laquelle elle a eu à décortiquer et étudier quelques 1503 inscriptions libyco-berbères parmi lesquelles 114 découvertes sur l’île d’El Hierro. Afin de replacer ce patrimoine archéologique canarien dans son contexte historique et archéologique, la chercheuse a dû, en plus du travail de comparaison des inscriptions d’El Hierro avec les autres inscriptions nord-africaines, effectuer un intense travail de terrain sur cette île.
Pour en savoir plus sur ce travail de recherche et cette thèse exceptionnelle que nous offre Irma Mora Aguiar, nous lui avons posé un certain nombre de questions auxquelles elle a eu l’amabilité de répondre pour nous présenter son travail de recherche..
Nous tenons à la remercier et profitons de cette occasion pour la féliciter pour cet excellent travail qui ouvre de nouvelles perspectives pour les études berbères aux Canaries qui demeurent confrontées à des entraves et difficultés, selon Irma Mora qui plaide pour un soutien institutionnel qui doit être à la hauteur des besoins de la recherche et qui permettrait d’en finir avec la marginalisation que subissent les études berbères au sein de l’université canarienne.


Irma Mora Aguilar


Tamazgha.fr : Récemment, le 30 avril 2021, vous avez soutenu une thèse de Doctorat intitulée "La contextualización arqueológica y epigráfica de las inscripciones líbico-bereberes de El Hierro" ("La contextualisation archéologique et épigraphique des inscriptions libyco-berbères d’El Hierro"). Pourriez-vous nous dire très brièvement en quoi consiste cette étude ?

Irma Mora Aguiar : Dans ma thèse, j’ai comparé les 114 inscriptions libyco-berbères de l’île d’El Hierro avec 1389 inscriptions continentales appartenant à divers alphabets et périodes historiques. Cette comparaison aborde à la fois le contexte archéologique et l’analyse épigraphique. À partir du comportement des lettres (c’est-à-dire, leur fréquence ainsi que leurs variation et position à l’intérieur des mots) et de l’analyse grammaticale, j’ai pu transcrire cet alphabet et distinguer certains éléments grammaticaux des langues libyco-berbères. De plus, cette analyse épigraphique et l’étude du contexte archéologique m’ont servi à localiser l’origine des premiers habitants des îles Canaries : la vallée du Draa et le Sahara occidental.

Combien de temps vous a pris ce travail, et étiez-vous confrontée à des difficultés particulières ?

Ce travail m’a pris dix ans. En plus des difficultés auxquelles est confrontée toute thèse de doctorat, ma recherche a eu à subir les préjugés académiques qui existent aux Canaries au sujet de notre lien historique avec la civilisation berbère. Bien qu’il n’y ait aucun doute quant à l’origine nord-africaine des anciens Canariens, la recherche sur la langue et l’écriture libyco-berbère continue d’être négligée. Par la suite, les études berbères ne sont pas intégrées dans les programmes des universités canariennes et les axes de recherche, comme le mien, ne sont ni promus ni financés.

Inscription d’Hoyo Blanco (Valverde, El Hierro)
Irma Mora Aguilar

Qu’est-ce que cette étude apporte de nouveau, de plus, aux études berbères et à la connaissance de la langue berbère notamment concernant la datation ?

Ma thèse confirme que la langue exprimée dans les inscriptions canariennes est proche du berbère moderne et, en outre, reflète une variété méridionale. En ce qui concerne la datation, j’ai noté qu’il s’agit d’un alphabet tardif, qui s’est probablement répandu dans la région présaharienne à partir des Ier-IIIe siècles après J.-C., quand la romanisation de l’Afrique du Nord a été la plus intense. Donc, l’écriture a dû être étendue aux îles entre les IIe et IIIe siècles après J.-C., coïncidant avec les plus anciennes datations absolues sûres du peuplement canarien.

Vous avez donc pu réaliser la transcription et l’interprétation de 114 inscriptions anciennes trouvées sur les roches, les montagnes, dans les ravins ainsi que les plages de l’île El Hierro ?

J’ai pu reconnaître les valeurs phonologiques de l’alphabet libyco-berbère canarien. Cela m’a permis de distinguer les morphèmes grammaticaux (exprimant le genre, le nombre, la personne, le cas et la dérivation) et diverses prépositions et adverbes. Par ailleurs, les « fautes d’orthographe » (la variation libre des phonèmes */s/ */ʃ/ et */t/ */tˁ/) me paraissent comme l’une des plus importantes conclusions à laquelle je suis arrivée dans ma recherche. En effet, cela nous renseigne sur la provenance des anciens Canariens : certainement une région méridionale et périphérique de la berbérophonie. Quant aux textes, ils semblent contenir des noms propres de personnes et d’ethnies qui, sans doute, nous aideront à suivre les traces des anciens Canariens à travers le nord de l’Afrique.
L’étude lexicale et syntaxique, qui couvrira plusieurs années de recherche, reste à faire. Les chercheurs de la Chaire Culturelle d’Études Berbères disposent de la méthodologie et des moyens humains pour réaliser ce projet. Pour cela, nous avons besoin du soutien et du financement des institutions compétentes.

Y a-t-il d’autres inscriptions que vous n’avez pas pu explorer à El Hierro ?

Pas à ma connaissance. Mais je suis sûre que si nous continuons à chercher, plus d’inscriptions apparaîtront.

Y a-t-il des inscriptions libyques dans d’autres îles de l’Archipel canarien ?

Oui, des inscriptions libyco-berbères sont attestées et documentées à travers les sept îles canariennes et, selon les recherches de Dr. Renata Springer, toutes ont en commun le même alphabet. Par conséquent, la première arrivée libyco-berbère de l’archipel a dû se produire à partir du même endroit et à une période historique concrète. En raison de cette homogénéité, j’ai choisi le cas d’El Hierro pour ma thèse, car c’est l’île canarienne qui conserve le plus d’inscriptions (plus de la moitié).

Inscription de la Centinela (Ténérife)
Irma Mora Aguilar

Comment classez-vous les caractères libyques ? Sont-ils, comme certains l’affirment, vraiment le résultat de l’apport punique en Afrique du nord ou sont-ils plus anciens et sont plutôt l’œuvre des Berbères eux-mêmes ?

Selon l’analyse historique et épigraphique, le premier alphabet libyco-berbère (le libyque officiel de Dougga) est le résultat d’une adoption et d’une adaptation de l’alphabet phénicien à la langue libyenne. Donc, c’est une œuvre des Numides eux-mêmes, qui est inventée sous l’impulsion de leurs propres circonstances historiques.

Certains mettent en doute l’appartenance de l’Archipel canarien au monde amazigh. Au-delà de ces inscriptions libyques qui sont une manifestation de la présence de l’amazighité sur ces îles, y a-t-il d’autres éléments qui montrent le lien de l’Archipel au monde amazigh ?

Depuis l’Antiquité, l’écriture et la langue libyco-berbère ont structuré des populations nord-africaines très diverses sur le plan génétique, sociopolitique et économique. Ainsi, l’écriture et la langue ont constitué le marqueur ethnique berbère par excellence. Dès lors, nous pouvons assurer que les îles ont été peuplées par les anciens Berbères en raison de ces inscriptions et de la toponymie. Après la conquête castillane, l’alphabet et la langue guanches ont été perdus, mais ce patrimoine resta fossilisé dans quelques 200 inscriptions et plus de 2000 toponymes d’origine berbère.

Inscriptions de La Candia (El Hierro)
Irma Mora Aguilar

Vous êtes codirectrice de la Chaire culturelle des études Berbères de l’Université de La Laguna à Tenerife. Pourriez-vous nous dire un mot sur les études amazighes aux Canaries ?

Les études berbères à l’Université de La Laguna dépendent essentiellement du dynamisme et de l’autofinancement des membres de la Chaire Culturelle d’Études Berbères. Notre institution est un espace modeste, avec un très petit budget annuel, lié au Vice-Rectorat de Culture, Participation Sociale et Campus Ofra et La Palma. Sa fondation en 2012 répondait à la nécessité de combler l’absence de ces connaissances à l’Université. Malgré les limitations, grâce à notre chaire culturelle, nous avons pu organiser des cours, des journées et des séminaires qui ont servi à former de nombreux étudiants, professeurs et des personnes non universitaires. Toutefois, les études berbères ne peuvent continuer à être marginalisées et confinées dans une modeste chaire culturelle. Au contraire, elles doivent être intégrées dans les programmes académiques des universités et lycées canariens. La marginalisation des études berbères aux Canaries a favorisé, en premier lieu, sa politisation ; puis, la prolifération de la pseudo-science et le dilettantisme ; et, avec tout cela, la méfiance et les préjugés académiques à leur égard. C’est un cercle vicieux qui est implanté aux Canaries depuis 1970. Malheureusement, toutes ces attitudes ont comme résultat la stagnation de la recherche scientifique, l’adoption de positions académiques ethnocentriques et la totale décontextualisation historique et culturelle de l’étude de notre passé.

Propos recueillis par
Masin Ferkal.

 Chaire culturelle des études berbères - Universidad de La Laguna (ULL)



[rouge]Irma Mora Aguiar en conférence à Las Palmas (Gran Canaria), le 7 octobre 2021.[/rouge]

Ya puedes inscribirte en la primera conferencia del ciclo “Migraciones : miradas desde una arqueología insular”, que será el 7 de octubre a las 19:00 h con la intervención de Irma Mora Aguiar, que disertará sobre el alfabeto líbico-bereber, su origen e introducción en Canarias. Puedes disfrutar de la conferencia presencialmente o en línea a través de Zoom, siendo esta modalidad accesible en lengua de signos española.

Las conferencias están reconocidas con 10 horas lectivas por la ULPGC. No puedes faltar. Necesaria inscripción previa.
Inscripción presencial : https://cutt.ly/NERUdyA
Inscripción en línea : https://cutt.ly/YERUDoy