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Catalogne : l'inéluctable indépendance ! [Interview]
Entretien avec Carles Castellanos
mardi 10 octobre 2017
par Masin
Qu’est-ce qui peut, aujourd’hui, entamer la détermination du peuple catalan à accéder à son indépendance ? Qui pourrait remettre en cause des décennies de lutte ? Les relents franquistes de l’Etat espagnole n’ont, en tous cas, pas l’air d’impressionner les Catalans qui gardent leur calme et qui, malgré toutes les provocations et la violence de l’Etat espagnol, continuent à agir pacifiquement et à observer une attitude de non-violence exemplaire. Les violences qu’a connues la manifestation des anti-indépendantistes du 8 octobre montrent la haine véhiculée dans certains milieux à l’égard des Catalans. Cela montre aussi le degré de dérive de l’Etat espagnol qui joue avec le feu et qui, par son attitude et ses pratiques qui alimentent la haine, est entrain de menacer la stabilité de la région et compromet toutes les chances d’un dialogue constructif.
Les Etats européens, quant à eux, et à leur tête le voisin français, font preuve d’irresponsabilité. En soutenant aveuglement l’Etat espagnol, ils cautionnent les injustices et les violences commises par ce dernier sur des populations qui mènent des actions pacifiques. L’Europe a-t-elle peur de la démocratie dont elle se targue à travers la planète ? Quels intérêts sont menacés pour rester, à ce point, indifférents devant des attitudes dignes de régimes autoritaires ?
Par ses positions l’Europe devient-elle ainsi un instrument contre les peuples européens ? Cela ouvre-t-il la voie, en Europe, vers une autre forme de dictature qui ne dit pas son nom ? Ce qui est sûr, aujourd’hui la rupture est consommée entre l’Etat espagnol et la Catalogne décidée à exercer son droit à l’autodétermination qui a vu le référendum du 1er octobre donner l’indépendance largement majoritaire. Si pour les Catalans, les choses sont claires et ne comptent pas compromettre les efforts de décennies, l’opinion non-catalane est entretenue dans la confusion et le mensonge de l’Etat espagnol et des idéologies nationalistes des Etats européens qui entendent étouffer toutes les expressions nationales authentiques en Europe.
Pour mieux appréhender ce qui se passe en Catalogne et les motifs qui animent les indépendantistes catalans, nous avons donné la parole à Carles Castellanos, un indépendantiste de la première heure. C’est dans le souci notamment de contribuer à la compréhension de la question catalane et lutter contre les clichés qui favorisent les malentendus et les idées reçues que nous avons sollicité Carles Castillanos qui a eu l’amabilité de répondre à nos questions.



En 1960, alors que Franco est au pouvoir, Carles Castellanos adhère au Front National de Catalogne, un parti nationaliste catalan. En 1968, il crée, avec d’autres camardes, le Parti Socialiste d’Alliberament Nacional (Parti socialiste de libération nationale). En 1985, il s’engage dans le Moviment de Defensa de la Terra [1] (MDT) qui est l’expression politique de la lutte indépendantiste de l’époque marquée par l’existence d’une organisation armée "Terra Lliure" (Terre libre). En 2012, il fait partie des fondateurs de l’Assemblea Nacional Catalana [2] (ANC) dont il a assumé les fonctions de Vice-président entre 2012 et 2013.
En 1965, Carles Castellanos est arrêté et emprisonné pendant un mois. En 1974, il retourne en prison pour un séjour de huit mois. En 1981, il est "seulement" torturé pendant trois jours et trois nuits avant d’être relâché. Arrêté en 1982, il passe de nouveau un mois en prison. Enfin, en 1989 il séjourne huit mois dans les prisons espagnoles.
Carles Castellanos a également connu l’exil. Ainsi, en 1975 il s’exile à Perpignan et en 1992 il est contraint de partir dans le Nord. En l’absence d’accusation pouvant l’inculper, la Guardia Civil (gendarmerie espagnole) multiplie ses intimidations envers le militant qui trouve l’exil comme solution temporaire.
Carles Castellanos est par ailleurs engagé dans les mouvements de défense de la langue et il s’investit beaucoup dans l’action culturelle.
Mais Carles Castellanos est également un universitaire qui s’intéresse particulièrement aux langues. Ingénieur industriel de formation, il a exercé chez IBM durant les années 70 avant de perdre son emploi suite à ses différentes arrestations et ses périodes d’exil. C’est le travail qu’il avait déjà effectué sur les langues, notamment le dictionnaire catalan-français qu’il avait réalisé, qui lui a permis d’intégrer l’université dans la filière littéraire. Il a exercé en tant que professeur à l’Université Autonome de Barcelone où il a enseigné la traduction.
Il a effectué des études de traduction catalan-français, il a étudié la Méditerranée, les langues afro-asiatiques et s’est intéressé à la question de standardisation des langues.
En 1995, il publie, en collaboration avec Mohand Tilmatine, Hassan Banhakeia et Abdelghani El Moghly, un dictionnaire, assorti d’une grammaire intitulé "Tutlayt tarifit" (la langue rifaine). En 1997, il soutient une thèse de doctorat ayant pour titre "Les processus de standardisation des langues et application à la langue amazighe". La thèse est écrite et soutenue en catalan. Il a travaillé sur différents aspects relatifs à la standardisation de Tamazight, notamment dans le domaine des principaux néologismes nécessaires à la vie moderne.
Enfin, Carles Castellanos s’est illustré par sa solidarité avec Imazighen de Catalogne qu’il a toujours soutenu et accompagné dans leurs différentes luttes en faveur des langue et culture amazighes en Catalogne.

Carles Castellanos


Intreview de Carles Castellanos


Tamazgha.fr : Pourquoi les Catalans veulent se séparer de l’Espagne et accéder à leur indépendance ?

Carles Castellanos : La Catalogne (l’ensemble des Pays Catalans, c’est à dire avec également les Îles Baléares, le Pays de Valence et la Catalogne du Nord, sous l’Etat français) est une nation déjà formée au Moyen Âge, avec sa langue et ses institutions, une nation qui a été occupée militairement par Castille (notamment après 1714) qui a voulu imposer la langue de Castille (espagnol) et vivre du travail des peuples soumis (parmi eux le peuple catalan). Notre peuple a pris conscience de cette situation et de ses droits au cours des XXe et XXIe siècles, et aujourd’hui il aspire à sa liberté.

Pouvez-vous nous faire un bref aperçu de l’histoire de l’indépendantisme catalan ?
Il s’agit d’une lutte de très longue haleine. On peut dire que l’idée de l’indépendance est née dès le premier jour d’oppression, mais l’indépendantisme en tant que mouvement organisé a connu deux étapes.
Pendant les années 30 du XXe siècle (1930-1939) apparaît un premier mouvement insurrectionnel, à l’image de ce qu’a connu l’Irlande, qui est écrasé par la dictature fasciste espagnole du général Franco.
La reprise a lieu vers les années 60-70 (1960-1979) avec les premières organisations favorables à l’indépendance (d’une façon parallèle aux révolutions de l’Algérie, du Vietnam, de Cuba etc. et du Pays Basque, celui-ci sous domination espagnole).
Mais le mouvement indépendantiste a commencé à prendre ses racines d’une façon solide surtout à partir de 1979 (Franco est mort en 1975) lorsqu’un nouveau mouvement s’est formé autour de la répression et de la défense des revendications populaires, ce qui aboutit à la création du Moviment de Defensa de la Terra (MDT). Dans toutes les régions et villes les plus importantes se forment alors des groupes de jeunes indépendantistes qui considèrent que le régime politique (soi-disant démocratique) – créé après la dictature de Franco – est insuffisant. Ils considèrent le régime espagnol actuel comme une vraie dictature déguisée.
Nous avons épisodiquement des élections mais tout l’appareil de l’Etat (administration, police, armée, justice, etc.) est le même qu’à l’époque de Franco. Aucune dépuration, aucun crime franquiste n’a été jugé ni puni, etc. Les impôts appauvrissent de plus en plus les Catalans, la langue catalane a un rôle secondaire dans les espaces sociaux importants (spectacles de masse, cinéma, système judiciaire, etc.). En Catalogne, les services publics ainsi que les infrastructures deviennent de plus en plus en jachère. Par ailleurs, les salaires ne suivent pas, etc.
Les protestations ne sont pas suivies de résolutions. Les seules réponses de Madrid sont les répressions de plus en plus fortes (plus d’une centaine d’arrestations et emprisonnements en huit ans). En 1992, lors des Jeux Olympiques de Barcelone, l’indépendantisme a fait l’objet d’une vague d’arrestations importante. Des dizaines de militants ont été torturés et cela provoque une forte réaction de protestation surtout dans la région de Girona. Le peuple catalan devient de plus en plus meurtri et donc de plus en plus protestataire.
Ce mécontentement se reflète dans la demande d’un Statut d’Autonomie qui puisse aborder les problèmes en matière de langue et de ressources économiques qui soit en mesure de pallier aux insuffisances existantes. Mais le pouvoir espagnol supprime les petits changements proposés dans la nouvelle proposition de Statut d’Autonomie approuvée par le Parlement Catalan en 2005 et ratifiée ensuite par un referendum. Un mouvement de masse pour le Droit de Décider voit alors le jour et des manifestations de centaines de milliers de personnes sont organisées en 2006 et 2007.
Cela a abouti à l’organisation de consultations populaires à travers l’ensemble du territoire catalan entre 2009 et 2011 et à la création de l’Assemblée Nationale Catalane (ANC) en 2012, un mouvement enraciné sur tout le territoire et qui compte des dizaines de milliers de militants. Une consultation non reconnue par l’état espagnol est organisée le 9 novembre 2014 avec une participation de 1,8 millions de personnes, sans aucun résultat. Des manifestations de millions de personnes se succèdent entre 2012 et 2017 sans aucune amélioration politique et économique, et on en est là maintenant.

La Catalogne a jusque-là bénéficié d’un statut d’autonomie que beaucoup de peuples auraient aimé avoir. Qu’est-ce qui n’allait pas dans ce statut et en quoi les Catalans n’en sont pas satisfaits ?

Je viens de répondre à cette question dans le point précédent. C’est une insuffisance croissante dans des aspects importants (langue, économie, infrastructures, etc.). La situation sociale de la langue empire, l’économie s’effondre, les classes populaires s’appauvrissent, les entreprises ferment, les infrastructures sociales (hôpitaux, écoles,…) réduisent leurs services, les travaux publics essentiels (tels que le couloir ferroviaire méditerranéen) restent sans suite, tandis qu’en Espagne des infrastructures pharaoniques sont construites dans des endroits désertiques, etc.
Le personnel politique de Madrid ne cesse de se moquer publiquement des demandes des Catalans malgré les manifestations de millions de personnes, année après année… L’indépendance devient ainsi la solution pour laquelle opte la majorité.


Beaucoup reprochent aux Catalans le manque de solidarité avec les Espagnols. Qu’avez-vous à leur répondre ?

C’est un mensonge. Qu’on vienne en Catalogne dans les villes et les quartiers et on pourra voir la misère des gens. Ce sont des millions et des millions d’euros qui partent pour Madrid chaque année et qui ne reviennent jamais. C’est du cynisme de la part du voleur.


Que répondent les Catalans à ceux qui disent que ce qui se passe aujourd’hui en Catalogne est une révolte des riches qui ne veulent pas partager leur richesse avec les Espagnols ? Ceux-là mêmes qui disent d’ailleurs que c’est la crise économique qui favorise cet engouement des Catalans pour l’indépendance.

La politique économique espagnole est un vol continu des Catalans. La crise économique nous a appauvris, les classes populaires sont tombées dans la misère, les jeunes gens ayant fait des études doivent émigrer, l’économie est freinée faute de ressources publiques et d’infrastructures de base, etc. L’oligarchie espagnole veut continuer à drainer, à vivre de notre travail. Ce n’est pas une affaire de luxe, c’est de la survie. Et c’est aussi la position constante du pouvoir espagnol qui nous traite comme une terre conquise où les gens doivent servir les patrons qui les ont conquis et subjugués.


L’Etat espagnol dit que le référendum du 1er octobre est illégal. Si tel est le cas, comment se fait-il que les autorités catalanes aient pris la responsabilité de l’organiser au risque d’être hors-la-loi exposer les Catalans aux représailles de la justice ?

La Parlement catalan est composé d’une majorité absolue indépendantiste qui se doit de remplir ses engagements vis-à-vis de ses électeurs. Etant donné que la majorité de la population a voté pour l’indépendance, l’obligation des élus est d’assurer les instruments à même d’aboutir à cet objectif. On a donc entamé le processus légal puisqu’il n’y a aucune autre solution démocratique autre que la consultation de la population. C’est cela que nous avons fait avec le résultat positif de plus de 90% en faveur de l’indépendance.


Quelle est la marge de manœuvre de l’Etat espagnol pour empêcher les Catalans d’aller vers leur indépendance ?

Je me sens incapable de pouvoir imaginer ce que ces gens ont dans la tête. Ils ne peuvent concevoir aucune autre solution que la répression. Mais nous avons fait la démonstration que devant la brutalité nous sommes capables de paralyser le pays comme nous l’avons fait le 3 octobre dernier.


Certains, aussi bien en Espagne qu’ailleurs en Europe notamment, comme en France par exemple, soutiennent l’idée selon laquelle si la Catalogne accède à son indépendance, elle sortirait de l’Europe. Qu’en est-il ?

Cela ne nous inquiète pas. Tout le monde en Catalogne voit l’Union Européenne comme une bureaucratie insensible à l’abus des Espagnols et très peu démocratique. On va construire nos relations internationales avec l’EFTA [3] ou avec ceux qui nous témoignent un peu de respect.


D’autres, comme Manuel Valls qui se dit « Catalan de cœur », ancien premier ministre français, déclarent que "défaire l’Espagne, c’est défaire l’Europe !". Qu’avez-vous à leur répondre ?

Il voit bien, en tant que vrai parasite social et politique, que "son" Europe n’a pas de véritable ancrage. C’est la cruelle vérité. Nous sommes des vrais européens depuis le IXe siècle, mais cette Europe des privilèges et de la bureaucratie ne nous intéresse pas. Nous allons, peut-être, conserver la monnaie européenne mais cela ne va pas nous lier aux obligations draconiennes de l’Union Européenne, je pense.


Deux banques, dont une catalane – Sabadell –, ont annoncé le transfert de leurs sièges en Espagne. Quelles seraient les conséquences de telles initiatives sur l’économie catalane ?

La grande bourgeoisie catalane ainsi qu’une partie de l’oligarchie espagnole et leurs comportements nous suggèrent deux questionnements aveuglants : qui est du côté du régime néo-franquiste espagnol et qui, comme eux, veut contribuer à la "propagande de la peur" ? Ces mouvements n’ont aucune influence sur notre économie parce que (malheureusement) ces mêmes banques sont les premières à rester influentes en Catalogne et ne partiront pas.
Mais l’autre chose que ces banques nous révèlent c’est qu’elles voient l’indépendance comme un objectif très proche. Et je crois qu’elles ont raison, dans ce cas. Et leur peur nous encourage.


Comment expliquer cet acharnement de l’Etat espagnol qui multiplie les mesures en vue d’empêcher l’indépendance de la Catalogne ?

Ils sont un Etat avec une idéologie militaire de type colonial. Ils croient qu’ils sont les maîtres de notre Terre et de sa population. Sur le plan idéologique ils se comportent comme les Français en Algérie, mais dans un autre cadre politique qui ne leur permet pas les mêmes procédures. Mais, pour ce qu’on vient de voir, ce cadre leur permet de pratiquer la brutalité policière contre nous. C’est pour cela que nous ne cautionnons pas cette UE et que nous sommes très déçus de l’absence de sensibilité démocratique, même humanitaire, de certains Etats de cette Europe. Il y a tout de même, et heureusement, bon nombre d’Etats, et de sociétés européennes d’ailleurs, qui nous ont manifesté leur solidarité.


Si l’Espagne continue à s’entêter et à refuser toute discussion, quelles seraient les possibilités offertes aux autorités catalanes ?

La proclamation de l’indépendance. La brutalité de l’Etat dans le référendum dernier (1er octobre 2017) nous conduit inexorablement vers l’indépendance !
Nous avons le devoir de protéger la population de la brutalité. C’est cela la démocratie.

Propos recueillis par
Masin Ferkal.

A lire également :

- "La conscience actuelle de la majorité des Catalans se fonde sur la conviction que seuls les Catalans doivent décider de leur futur.

- La conscience nationale, un préalable pour tout mouvement de libération...

- Les Catalans en marche vers leur indépendance

Notes

[1Mouvement de la défense de le terre

[2Assemblée nationale catalane

[3European Free Trade Association

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