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"La conscience actuelle de la majorité des Catalans se fonde sur la conviction que seuls les Catalans doivent décider de leur futur."
Entretien avec Carles Castellanos vice président de l’ANC (Assemblea Nacional Catalana)
mardi 13 novembre 2012
par Masin
La situation en Catalogne a vu un tournant historique le 11 septembre 2012 lorsque plus d’un million de manifestants sont sortis dans les rues de Barcelone avec un seul mot d’ordre : "Indépendance pour la Catalogne".
Si aujourd’hui il n’y a aucun doute sur l’adhésion populaire des Catalans à l’idée de l’indépendance, il reste que politiquement le travail ne fait que commencer. L’État espagnol ne lésinera certainement pas sur les moyens pour faire échouer ce projet. Un bras de fer est donc engagé entre les organisations politiques catalanes et les autorités de Madrid.
Du côté catalan, c’est notamment autour de l’Assemblée nationale catalane que l’action politique s’organise.
Pour comprendre où en est la situation en Catalogne et quelle est la marche suivie par les Catalans pour aboutir à leur objectif, nous avons rencontré un des militants de la première heure de la cause indépendantiste catalane et qui est, aujourd’hui, vice-président de l’Assemblée nationale catalane : Carles Castellanos.


En 1960, alors que Franco était au pouvoir, Carles Castellanos adhère au Front National de Catalogne, un parti nationaliste catalan. En 1968, il crée avec d’autres camardes le Parti Socialiste d’Alliberament Nacional (parti socialiste de libération nationale). En 1985, il s’engage dans le Mouvement de la défense de la terre qui est l’expression politique de la lutte indépendantiste de l’époque où il y avait une organisation armée "Terra Lliure" (terre libre).
En 1965, Carles Castellanos est arrêté et emprisonné pendant un mois. En 1974, il a eu droit à un séjour de huit mois dans les prisons espagnoles. En 1981, il a été "seulement" torturé pendant trois jours et trois nuits et puis relâché. En 1982, il a été arrêté et avait séjourné un mois en prison. Enfin, en 1989 il séjourne huit mois dans les prisons espagnoles.
Il avait également connu l’exil. Ainsi, en 1975 il s’exile à Perpignan et en 1992 il était contraint de partir dans le Nord. En l’absence d’accusation pouvant l’inculper, la Guardia Civil (gendarmerie espagnole) multiplie ses intimidations envers le militant qui trouve l’exil comme solution temporaire.

Carles Castellanos est par ailleurs engagé dans les mouvements de défense de la langue et beaucoup dans l’action culturelle.

Mais Carles Castellanos est également un universitaire qui s’intéresse particulièrement aux langues. Actuellement, il est professeur à l’Université Autonome de Barcelone où il enseigne la traduction.
Il a effectué des études de traduction catalan-français, il a étudié la Méditerranée, les langues afro-asiatiques et s’est intéressé à la question de standardisation des langues.
En 1995, il publie, en collaboration avec Mohand Tilmatine, Hassan Banhakeia et Abdelghani El Moghly, un dictionnaire (avec une grammaire) intitulé "Tutlayt tarifit". En 1997, il soutient une thèse de doctorat ayant pour titre "Les processus de standardisation des langues et application à la langue amazighe". La thèse est écrite et soutenue en catalan. Actuellement, il travaille sur différents aspects relatifs à la standardisation de Tamazight, notamment dans le domaine des principaux néologismes nécessaires à la vie moderne.

Enfin, Carles Castellanos s’est illustré par sa solidarité avec Imazighen de Catalogne qu’il a toujours soutenu et accompagné dans leurs différentes luttes en faveur des langue et culture amazighes en Catalogne.

Masin Ferkal.

Carles Castellanos




ENTRETIEN.


Tout d’abord je voudrais bien que vous présentiez brièvement aux lecteurs de Tamazgha.fr l’Assemblée nationale catalane et comment a-t-elle vu le jour ?

L’Assemblea Nacional Catalana est une organisation qui regroupe tous les indépendantistes appartenant à des partis ou sans affiliation à aucun parti. Les conditions d’affiliation à l’ANC sont les suivantes : on adhère à l’ANC à titre individuel à partir de l’adhésion aux documents fondamentaux qui sont la déclaration des principes, les statuts d’organisation et la feuille de route. On appartient forcément à une Assemblée territoriale et on peut aussi adhérer à une Assemblée sectorielle (selon la profession, etc.).

Les principes fondamentaux sont l’obtention de l’Indépendance et la défense de la démocratie en profondeur. La Feuille de route marque les périodes du développement organique : constitution, consolidation, moment d’obtention de la majorité sociale, etc.

La relation avec les partis politiques et avec la politique institutionnelle est la suivante : L’ANC ne prend pas part aux élections car, d’après les Statuts de l’ANC, on considère que les charges de direction (Secrétariat National, etc.) sont incompatibles avec des charges de responsabilité dans les partis. L’ANC se fixe comme tâche la surveillance des positions des principaux partis indépendantistes.

L’ANC est née à partir d’un processus parallèle aux consultations sur l’indépendance qui se sont organisées dans les communes de Catalogne à partir de l’année 2009. On a commencé par mettre en commun des principes entre des dizaines de personnes appartenant à un éventail large de positions idéologiques et politiques ; ensuite on a convoqué une Conférence nationale (le 30 avril 2011) à laquelle ont pris part 1200 personnes. Cette conférence a ratifié des organes de direction et a dessiné les démarches à faire jusqu’à la convocation de l’assemblée pour la constitution de l’ANC, laquelle assemblée a eu lieu le 10 mars 2012 et qui a réuni près de 5000 personnes.



La marche organisée par l’ANC le 11 septembre 2012 a été un tournant historique pour la Catalogne. Pouvez-vous revenir sur le succès de cette initiative ?


C’est surtout le résultat des mobilisations précédentes. Il y a un précédant général dans le déploiement du mouvement indépendantiste de gauche qu’on peut situer en mouvement dès les années 80 du siècle dernier. Ce mouvement a mobilisé des milliers de personnes pendant plus de 25 ans d’activités et a établi aussi des centres d’action (Casals, Ateneus, etc.) partout au niveau du territoire. Un autre antécédent important était les manifestations organisées par la PDD (Plateforme pour le droit de décider) et Omnium Cultural dans les années 2006, 2009 et 2010, auxquelles ont pris part des centaines de milliers de personnes pour protester contre les décisions de l’Etat espagnol contraires à la réforme du statut d’autonomie qui avait été approuvée par le Parlement catalan et laminé par le Parlement espagnol.

L’ANC a su recueillir cet esprit de mobilisation et aussi l’apport militant des organisateurs des consultations sur l’indépendance des années 2009 – 2011. Les attaques des politiques, journalistes et créateurs d’opinion espagnols de toute sorte, contre la Catalogne et les Catalans, a créé un état de conscience qui a été la raison d’une participation croissante aux mobilisations.


Aujourd’hui la majorité de la classe politique catalane et espagnole est unanime concernant l’échec du modèle de l’autonomie. Néanmoins, certains d’entre eux rattachent cet engagement de la Catalogne pour l’indépendance à l’argument économique plutôt qu’à une fibre patriotique ancrée de manière ancestrale dans la société catalane. Quelle lecture en fait l’ANC ?

L’engagement de la Catalogne pour l’indépendance est le résultat d’un long processus. Ce que je viens de décrire n’est que l’étape de la maturité de notre combat. C’est vrai que l’argument de l’exaction économique espagnole qui prive les Catalans de leurs impôts est aussi important, car cela devient très grave dans une conjoncture de crise. Mais la raison de fond de la grande participation est bien une indignation causée par la vulnération espagnole de tous les accords ainsi que le manque de respect pour la Catalogne, les Catalans et leur langue, leur culture, et aussi par la négation aux Catalans de leur droit de déterminer librement leur futur. La conscience actuelle de la majorité des Catalans se fonde sur la conviction que seuls les Catalans doivent décider sur leur futur.


Pourquoi la Catalogne a revendiqué en 1978 le statut d’autonomie et aujourd’hui (2012) elle revendique l’indépendance et quels en sont les facteurs clés ?

Dans cette évolution, car il s’agit en effet d’évolution, on peut distinguer les deux facteurs fondamentaux des processus politiques : le facteur objectif et le facteur subjectif. On peut dire que, déjà en 1978, nous avions des conditions objectives pour commencer à revendiquer l’indépendance même si elles n’étaient pas clairement formulées comme aujourd’hui, mais on aurait pu par exemple revendiquer le droit à l’autodétermination. La majorité des partis et la population étaient favorables à cet objectif. Mais, les partis principaux ont trahi (on parle de « la trahison des leaders ») les intérêts du peuple sous prétexte de la crainte d’une intervention militaire.

Quant aux éléments subjectifs de la population, on peut dire que la conscience politique n’était pas arrivée à sa maturité parce qu’on venait de sortir d’une dictature. Le processus a eu besoin d’un certain temps pour la maturation de la conscience politique. Aussi fallait-il faire l’expérience des attitudes politiques de l’État espagnol vis-à-vis des Catalans. Néanmoins, ce processus aurait pu être plus rapide sans la trahison initiale des principaux partis.
Cette manipulation des partis a pu être finalement dépassée à partir de la création des espaces unitaires (comme la PDD, les Consultations sur l’Indépendance et finalement l’ANC). Ces instruments, les attaques de l’Etat espagnol et la situation économique ont accéléré le processus dans les six dernières années.


Le 25 novembre prochain, la Catalogne organisera des élections anticipées. Un référendum pour l’autodétermination s’en suivra malgré l’opposition de Madrid. Quels sont les arguments de l’ANC pour justifier le référendum ? Et quelle sera sa réaction en cas d’un éventuel empêchement de ce même référendum ?

La revendication d’un référendum est un objectif assumé de façon majoritaire par les Catalans, au moins dès la période des années 2006-2009, de la même manière que l’assomption du droit de décider (droit collectif des Catalans à décider de leur futur).
Il y a deux manières d’arriver à l’indépendance : par un référendum et/ou aussi par une déclaration unilatérale d’indépendance par le Parlement catalan. Dans les prochaines élections, on obtiendra probablement une majorité claire et favorable au droit d’autodétermination. À partir de cette majorité, les institutions catalanes aideront à avancer vers l’indépendance. L’ANC a demandé aux partis politiques de se prononcer en faveur de l’indépendance afin de garantir cette majorité.

Si l’État espagnol empêche le référendum, l’ANC organisera (ou aidera à organiser) d’autres actions de décision collective (déclaration unilatérale du Parlement, référendum organisé par les communes, etc.).



L’ANC a récemment ouvert une section d’immigration. Pourquoi la nécessité de créer une telle section ? Quel est son rôle et son objectif ?


La présence de la population immigrée dans le processus de libération nationale catalan est ancienne et n’a cessé d’augmenter. Le mouvement indépendantiste catalan a compté depuis toujours avec la collaboration d’un nombre important d’immigrés qu’on a toujours considéré comme une partie active du processus. Dans les consultations sur l’indépendance, par exemple, on a élargi la participation à toute la population habitant dans les communes sans avoir à être reconnues légalement par le gouvernement espagnol, etc. Mais maintenant on a besoin d’aller plus loin, parce qu’on est en train de chercher à obtenir la majorité sociale pour préparer la construction d’un nouveau pays. Pour cela, il faut faire un effort particulier vis-à-vis des différents collectifs d’immigrés afin que leur participation soit plus importante. On veut montrer à tous les secteurs de la société que le nouvel État que nous créerons sera un État pour tous sans exclusion. Pour cela, il faut le construire avec la participation de tous. Aujourd’hui, la participation des Imazighen est déjà très importante. On a déjà des décisions favorables telles que l’adhésion de la Casa Amaziga (Maison Amazighe) à l’ANC il y a quelques jours.



La victoire écrasante du courant nationaliste basque aux dernières élections semble confirmer que ce peuple s’inscrit dans la voie de la Catalogne. D’autres peuples à travers le monde (Ecosse, Azawad, Kabylie, etc.) sont déterminés à atteindre leur objectif. Pensez-vous que le 21ème siècle sera celui d’une deuxième décolonisation des peuples ?


Dans une certaine façon, oui. Mais nous pensons plutôt être maintenant dans un courant historique un peu plus ancien. Je crois que nous sommes dans la nouvelle vague d’émancipation nationale qui s’est déclenchée dans les années 90 du 20ème siècle : Lituanie, Slovénie, Timor oriental, etc. et qui se développera sur une longue période du 21ème siècle. À partir des années 90 du siècle dernier, une nouvelle conjoncture internationale se développe et met en exergue le droit des collectivités nationales à permettre l’apparition de nouveaux États indépendants partout dans le monde. L’Écosse et le Pays Basque (et la Catalogne, je pense) sont déjà préparés afin de profiter de cette éventualité dans un futur proche. Certaines régions du Nord de l’Afrique vont aussi l’être bientôt, si elles développent des mouvements organiquement et politiquement préparés pour faire avancer d’une façon efficace ce processus.
Le cas de l’Azawad montre par exemple une certaine faiblesse politique qui n’a pu empêcher une dérive. Mais dans ce cas comme dans les autres – comme la Kabylie – il ne s’agit que de renforcer l’organisation et aussi d’entreprendre un chemin politique (de formation des gens et de formulation des objectifs) qui peut être un peu long jusqu’à ce que la majorité du peuple se rende compte de la nécessité de l’indépendance et de lutter pour défendre le droit collectif à décider son futur.

Propos recueillis par
Tukyist at Brahem.



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1 Message

  • Pour traiter équitablement les azawadis, il ne faut pas les comparaitre aux citoyens de catalogne, Letuanie, l’Ecosse, Slovenie ni autres n’importe ou en Europe. Les Touaregs se battent depuis des disaines d’annees, ils ont tout essaye, la voie diplomatique et la voie des armes et combats. Le malheur c’est que les Touaregs sont Africains en Afrique. Leurs ennemis, sont africains d’un cote qui cherchent a les tenir sous leur occupation, de l’autre cote ceux sont les regimes Arabes a leurs frontieres jusqu’au Moyen Orient qui ne veulent pas voir an AZAWAD libre dirige par ses autochtones, puis le troisieme l’Occident a sa tete mr Holland qui cherche a eradiquer les Touaregs au prix d’exploiter les ressources. Les Touaregs et tous les natives de l’AZAWAD ainsi que toutes personne originaire des pays en voix de developement ou mieux dire des pays sous developes sont vus par les Occidents ou le Western World comme des sous-humains. Ils ne sont pas egaux aux gens des pays developes. On a tous vu les preuves qui sont toutes fraiches dans nos memoires. Ils ont le droit a tout moment d’aller bombarder, detruire et massacrer comme ils veulent, par centaines de milliers, d’ailleurs ils ne comptent meme pas les victimes tant que c’est des sous developes et sous-humains. Personne ne peut les arreter de faire a l’AZAWAD ce qu’ils ont fait en Irak, Lybia, ext... Soyez rassures que Mr Holland ne bombardera pas la Catalogne ni autres pays qui demande a etre libre en Europe << Ils sont pas comme les autres des sub-human >>.

    Voir en ligne : La conscience actuelle de la majorite des Catalans se fonde au

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