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Note de lecture
Ferhat Mehenni : Le Siècle identitaire
Vers l’éclatement des frontières issues de la colonisation européenne
lundi 31 janvier 2011
par Yidir

A la fin de l’année 2010, l’ouvrage Le siècle identitaire, la fin des Etats post-coloniaux a été publié par les éditions Michalon (Paris). Son auteur, Ferhat Mehenni [1] y expose ses vues relatives à la question de l’Etat né de la colonisation européenne [2]. Pour lui, l’ensemble des Etats nés du mouvement dit de « décolonisation » (qui a vu les nations européennes renoncer à leur souveraineté sur l’essentiel des territoires africains et asiatiques) partagent les mêmes caractéristiques. Indépendamment de la nationalité de son ancien colonisateur (britannique, français, portugais, néerlandais…) et de sa situation géographique et anthropologique (méditerranéen, sub-saharien, asiatique…), il existe un portrait-robot générique applicable à tout Etat né du processus de décolonisation de la seconde moitié du XXème siècle. « Dans tous les pays anciennement colonisés, les schémas d’oppression se superposent. En s’amusant à remplacer la Kabylie par le Kurdistan, la Casamance par le Baloutchistan, le Somaliland par les Zones Tribales, le Cachemire par le Nord du Niger, en essayant d’intervertir l’Algérie et l’Afghanistan, le Congo et le Cameroun, le Vietnam et le Kenya, l’Afghanistan et la Libye… on se rend compte que cela ne bouleverse pas fondamentalement les données du problème . » [3]

Pour Ferhat Mehenni, ces caractéristiques communes sont au nombre de trois : la nature brutale de ces Etats est conditionnée par leur origine coloniale, laquelle contraint à cohabiter dans un même Etat des peuples divers rassemblés de manière arbitraire par la colonisation, ce qui empêche la construction de véritables Etats-nations, particulièrement en Afrique.

La genèse de l’Etat post-colonial constitue pour l’auteur son péché originel : « Le mal des pays africains et de l’Asie anciennement colonisée réside avant tout, non pas dans la qualité de leur gouvernance, mais dans la nature de leur Etat. » [4] Car « au lendemain des indépendances des années 1950-60, il n’y a pas eu création d’un nouvel Etat mais reconduction de l’Etat colonial quasiment tel quel. » [5] « La décolonisation d’il y a cinquante ans était celle des fausses nations » [6] ajoute M. Mehenni. Afin d’illustrer son propos, il rappelle que les frontières actuelles des Etats africains dont les gouvernements ne cessent de rappeler l’intangibilité ont en réalité été fixées en 1885 à Berlin, lors d’une conférence organisée par Bismarck et rassemblant toutes les grandes puissances européennes de l’époque [7] . Les populations « indigènes » n’ont bien évidemment jamais été consultées au sujet du tracé de ces frontières.

Pour l’auteur, il est inutile et vain d’appeler à la libéralisation et à la démocratisation des Etats post-coloniaux. Leurs origines historiques les condamnent à n’user que de brutalité dans leurs rapports avec les populations dont ils ont la charge, reproduisant en cela le comportement des puissances coloniales européennes qui ont créé les frontières de chacun de ces Etats : « La seule recette à portée de main c’était la méthode forte, celle empruntée au pouvoir colonial auquel il venait de succéder. (…) Ce n’était même pas une alternance, mais bien une succession. » [8]

Le « défaut de fabrication » originel de l’Etat post-colonial tient pour M. Mehenni au fait que ses frontières, créées par des puissances étrangères, ne tiennent aucun compte des réalités anthropologiques des populations concernées. A son avis, il n’existe pas d’Etat post-colonial qui soit un authentique Etat-nation. Il évoque au contraire des « Etats sans nation » [9] abritant chacun sur son sol plusieurs « nations sans Etat » [10]. Il fait au passage un sort aux notions d’ethnie et de dialecte, souvent employés de manière péjorative à l’encontre des peuples minorisés : « Au sens populaire, une ethnie est un sous-peuple, un dialecte, une sous-langue, comme l’esclave un sous-homme » [11]. Il affirme au contraire qu’« une ethnie ayant sa langue, son territoire, ses traditions et son histoire, distincts de ceux de son environnement, est un peuple. Lorsque ses membres en ont conscience, c’est une nation » [12]. Il note également que ces termes sont toujours appliqués lors de tensions identitaires dans les anciennes colonies européennes (du Kenya à la Côte d’Ivoire en passant par le Darfour, la Kabylie ou le Kurdistan) mais jamais lorsque ces mêmes tensions identitaires s’invitent en Occident (personne n’évoque les « conflits interethniques » du Pays Basque, de l’Irlande, de la Corse ou du Québec).

M. Mehenni insiste sur cette absence d’authentique nation unifiée au sein de chaque Etat post-colonial : « Dans un pays donné, dès qu’il y a existence d’une deuxième langue, ou d’une deuxième croyance religieuse étroitement associée avec un territoire historique, il y a un deuxième peuple. » [13] « L’Etat-nation est l’exception et non la règle à travers le monde. Il s’arrête là où commence la dissonance identitaire, linguistique ou religieuse. » [14] « L’Etat issu de la colonisation, pour avoir voulu être un Etat-nation, a menti à ses peuples et à l’histoire. » [15] Pour lui, le « faux sentiment national » (algérien, ivoirien, congolais…) forgé dans les luttes anticoloniales des années 1950-60 est artificiel et paradoxalement lui aussi « d’importation européenne » [16]. En réalité « il exprimait davantage le rejet de l’injustice (…) que l’existence d’un peuple uni » et « n’était pas de nature à fonder, à lui seul, une nation » [17].

Quelles sont les conséquences de cette décolonisation ayant donné naissance à des Etats regroupant en leurs frontières des peuples différents par la langue ou la religion ? Pour l’auteur, elles sont désastreuses et empêchent toute création d’un Etat démocratique ou même simplement équitable : dans ces pays, « l’Etat paraît naturellement comme un lieu d’acquisition et d’affectation du peu de richesses et de ressources du pays, en faveur de la région du peuple qui le détient » [18]. Pire encore, le fait que ces pays soient officiellement reconnus comme des Etats, acceptés à l’ONU et soutenus par diverses grandes puissances peut parfois se transformer en « permis de torturer, d’emprisonner » voire en « permis de génocide » [19] des peuples minoritaires par les dictateurs qui sont à leurs têtes. Chaque peuple qui compose la mosaïque de l’Etat post-colonial rêve que l’un des siens accède au pouvoir et accapare les ressources de l’Etat à son profit. L’Etat post-colonial empêche par nature l’éclosion de la démocratie puisque « chaque peuple dont est issu le « président » est fier de son dictateur » [20]. La seule issue pour les peuples minoritaires, écartés du pouvoir, est de renoncer à leur identité et d’adopter celle du peuple majoritaire qui contrôle les rouages de leur Etat. On aboutit à cet odieux paradoxe : « Au lieu de remettre en cause ces Etats pour leur origine coloniale, on préfère y remettre en cause les peuples et leurs légitimes organisations politiques porteuses de revendications identitaires. » [21]

Quelles solutions M. Mehenni envisage-t-il pour remédier à ce qu’il pense être l’échec historique de l’Etat post-colonial ? Pour lui, « les minorités culturelles opprimées ne comprennent pas comment le monde civilisé se préoccupe tant de la disparition des espèces végétales et animales sur la planète mais pas de celle des peuples ! ». En conséquence, les peuples opprimés ne peuvent compter que sur eux-mêmes, une fois effectué le travail de conscientisation : « Si un peuple veut accéder à sa liberté, il est temps qu’il l’exprime par des moyens démocratiques. Attendre que d’autres le fassent à sa place, autant attendre le Messie et se condamner à la disparition. » [22] En d’autres termes, il est urgent d’en finir avec « le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation » [23]. Ce principe du statu quo à tout prix a d’ailleurs été « vidé de son sens par l’Erythrée, le Timor Oriental ou le Bangladesh » [24], Etats aujourd’hui reconnus par la communauté internationale bien qu’ayant eux-mêmes fait sécession – pour des raisons identitaires - d’autres Etats issus de la décolonisation européenne (respectivement l’Éthiopie, l’Indonésie et le Pakistan).

Pour Ferhat Mehenni, les exemples d’accession à l’indépendance de l’Erythrée et du Timor-Oriental, ou ceux plus récents du Monténégro, du Kosovo ou de l’Ossétie du Nord (on pourrait ajouter à la liste celui, en cours, du Sud-Soudan) ainsi que la création de régions autonomes en Bolivie, au Maroc (Sahara Occidental) ou en Irak (Kurdistan) montrent la voie à suivre et sont les signes avant-coureurs d’un grand bouleversement à venir [25] : « Le monde bouge toujours et il y a fort à parier que le nombre de pays va augmenter, peut-être doubler, d’ici 20 à 30 ans. Les pays issus de la colonisation, en se disloquant bientôt, vont donner naissance à de nombreux pays avec de nouveaux noms, dont certains désignent aujourd’hui des régions » [26] . Il semble convaincu que « la décolonisation d’il y a cinquante ans était celle des fausses nations. Celle des vrais peuples va commencer. » [27] A ceux qui s’inquiéteraient d’une prolifération incontrôlée du nombre d’Etats, M. Mehenni soumet un contre-exemple historique : « Pour mettre fin à la Guerre de Trente ans, l’Europe ne s’était-elle pas dotée de pas moins de 350 Etats avec les Traités de Westphalie le 24 octobre 1648 ? Ou bien va-t-on dire que ce qui était permis en Europe à cette époque serait intolérable aujourd’hui ailleurs ? » [28] Quant-à ceux parmi les Européens qui s’alarment de la multiplication d’Etats trop petits pour assurer leur propre subsistance, l’auteur réplique, non sans malice, que l’Europe « admet chez elle des micro-Etats (…) le Luxembourg, la Principauté de Monaco ou le Liechtenstein (…) tout en refusant ailleurs la création d’Etats de taille « normale », si tant est qu’il puisse exister une norme en la matière » [29]. Pour une discussion sur la question de la taille optimale d’un Etat, l’auteur aurait également pu se rapporter à l’ouvrage de 2003 intitulé The Size of Nations dans lequel les auteurs montrent qu’il n’existe aucun obstacle à un bon développement économique pour un petit Etat, si seulement celui-ci s’intègre harmonieusement dans les échanges commerciaux régionaux et mondiaux (exemples du Luxembourg ou de Singapour) [30] .

Ferhat Mehenni ne place aucune confiance en l’ONU pour aider à l’avènement de ce « printemps des nations ». Dans un chapitre qu’il lui consacre [31], il la décrit comme une organisation quasi-mafieuse, ayant à sa tête des « parrains » (les cinq Etats ayant le droit de veto : Etats-Unis, Chine, Russie, France et Grande-Bretagne) se constituant chacun une clientèle de petits Etats post-coloniaux qu’ils utilisent pour la défense de leurs intérêts. En contrepartie, les grandes puissances garantissent la pérennité de ces Etats au nom de la sacro-sainte « intangibilité des frontières ». Cela tourne parfois à la farce tragique lorsque des Etats n’ayant quasiment plus aucune existence tangible, tels que la Somalie, jouissent toujours de leur siège à l’ONU [32], tandis que d’autres qui existent dans les faits (Kosovo, Taïwan) ne se voient pas accorder de place aux Nations Unies pour ne pas « fâcher » certains Etats-membres.

Ferhat Mehenni appelle de ses vœux la décrispation identitaire du monde post-colonial : un éclatement des actuelles frontières artificiellement créées au XIXème siècle par des diplomates et officiers européens au profit de nouveaux Etats plus petits, aux frontières épousant plus fidèlement les réalités anthropologiques des peuples. Il pense que certaines solutions transitoires telles que l’autonomie ou le fédéralisme pourraient suffire un temps à pérenniser les Etats actuels, mais du fait de leur structure, il considère que la plupart seraient incapables de mener à bien de telles réformes institutionnelles. A son sens, la démocratisation de l’Afrique et d’une partie de l’Asie ne sera possible qu’à condition de régler au préalable cette question identitaire qui est à la racine des maux qui rongent ces régions.

L’argumentation de M. Mehenni est bien organisée, rigoureuse et convaincante. Cependant, on aurait aimé que l’ouvrage aille au-delà de la thématique unique qui est la sienne. En effet, pour être complète, une réflexion sur le futur du monde post-colonial, si elle ne peut ignorer la problématique identitaire, devrait également prendre en compte les aspects démographiques, économiques et religieux, lesquels ne figurent pas dans le travail de M. Mehenni. De même, les exemples de jeunes Etats ayant récemment fait sécession d’un Etat post-colonial et dont il appelle à suivre l’exemple laissent songeurs : l’Erythrée est l’un des pires régimes totalitaires d’Afrique [33], a provoqué deux guerres avec l’Ethiopie et finance les djihadistes somaliens. Quant au Timor-Oriental, pays le plus pauvre d’Asie, il n’arrive pas à sortir du marasme économique et du chaos politique. Il semble donc que, pour souhaitable qu’elle soit, l’accession à la souveraineté pour un peuple persécuté n’est pas automatiquement synonyme de progrès pour la paix, la prospérité et la démocratie comme semble le croire M. Mehenni. Malgré ce déficit de pluridisciplinarité et de sens critique, on ne peut que recommander Le Siècle Identitaire à tous ceux qu’intéresse l’avenir des peuples minorisés de par le monde.

Yidir Plantade

Notes

[1Né en Kabylie en 1951, Ferhat Mehenni est une figure importante du mouvement culturel amazigh des années 1970 et 1980, opposé au pouvoir algérien. Impliqué dans la vie politique, il milite tout d’abord au sein du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD, parti politique algérien fondé en 1989), puis fonde en 2001 le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK). En 2010 il devient président du Gouvernement Provisoire Kabyle (GPK – Anavad), « gouvernement » autoproclamé et en exil.

[2Nous utiliserons dans ce texte l’expression « colonisation européenne » car c’est exclusivement à ce type de colonisation que l’on se réfère généralement lorsque l’on évoque le monde « post-colonial ». Il convient de rappeler que d’autres phénomènes de colonisation ont existé dans l’histoire et, pour certains, perdurent aujourd’hui (colonisations aryenne, arabe, bantoue, mongole, russe, turque, japonaise, chinoise…)

[3cf. Le Siècle Identitaire, la fin des Etats post-coloniaux, Michalon, Paris, 2010, p. 26.

[4Ibid, p. 30

[5Ibid, p. 31

[6Ibid, p. 36

[7Ibid, cf. p. 49

[8Ibid, p. 75

[9Ibid, p. 81

[10Ibid, p. 81

[11Ibid, p. 104

[12Ibid, p. 108

[13Ibid. p. 91

[14Ibid. p. 97

[15Ibid. p. 101

[16Ibid. p. 65

[17Ibid. p. 65

[18Ibid. p. 113

[19Ibid. p. 40

[20Ibid. p. 78

[21Ibid. p.120

[22Ibid. p. 54

[23Ibid. p. 91

[24Ibid. p. 41

[25cf. Ibid. p. 125

[26Ibid. pp. 125-126

[27Ibid. p. 36

[28Ibid. p. 127

[29Ibid. p. 129

[30Cf. l’article de l’hebdomadaire The Economist à ce sujet

[31Ibid. pp. 153 à 162

[32Ibid, p. 89

[33Voir à ce sujet cet article du Monde .

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1 Message

  • Ferhat Mehenni : Le Siècle identitaire 1er février 2011 10:37, par Saga des Gémeaux

    Excellent livre que j’ai pu acheter et lire. Le Président a mis l’accent sur la nature de ces Etats artificiels. Il faut souhaiter la disparition de ceux-ci si nous voulons voir d’authentiques nations voir le jour (comme c’est le cas avec le Sud-Soudan qui vient de se séparer du colonialisme arabo-musulman de Khartoum). En ce qui concerne la Kabylie la seule alternative pour elle est l’indépendance et non l’autonomie dans le cadre de cette chimère coloniale nommée "Algérie".

    Saga des Gémeaux