Hawad : Le fiel rouge transmuté en voyelles

22 septembre 2026

Avec Fiel de cuivre, publié en juin 2024 aux éditions La Rumeur libre, Hawad compose un livre qui tient à la fois du recueil de poésie, du livre graphique et d’une traversée hallucinée et hallucinante. Traduit de la Tamajaght par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad, accompagné d’encres furigraphiques et d’une préface de Serge Pey, ce livre ne propose pas une poésie qui se laisserait facilement enfermer dans un paysage, une identité ou un discours politique.

Le titre, Fiel de cuivre annonce un paradoxe. Le fiel renvoie à l’amertume, à la bile, au poison. Le cuivre, lui, appartient au monde minéral, métallique, électrique. Les deux mots sont courts, durs, incisifs. Leur association improbable produit une image à la fois organique et industrielle : quelque chose de toxique a pénétré le corps et semble désormais appartenir à sa substance même. Le fiel et le cuivre ont en commun une idée de toxicité. Le titre fait donc entendre lui-même la rencontre de la chair et du métal.
Cette impression est confirmée par la construction du recueil. Celui-ci s’organise en trois mouvements : "Fiel de cuivre nous t’avons bu", "Fiel de cuivre tu nous as enivrés" et "Fiel de cuivre nous te vomirons". Trois temps d’une même expérience : absorber, être transformé, puis rejeter. Le livre se construit ainsi comme un processus de contamination et de désintoxication.

Un poison qui passe par le corps
La force de Fiel de cuivre tient d’abord à cette manière de ne jamais séparer le politique du corporel. Le pouvoir, la domination, la mémoire, la violence historique ne sont pas présentés comme des notions abstraites. Ils se mangent, se boivent, s’avalent, circulent dans les veines et finissent par provoquer la nausée.
Le "nous" du titre de chapitres est à cet égard essentiel. Il ne désigne pas un individu isolé, mais un corps collectif. "Nous avons bu", "nous avons été enivrés", "nous vomirons" : la trajectoire du recueil est celle d’un sujet pluriel qui fait l’expérience d’un monde imposé avant de chercher à s’en débarrasser.
Le vomissement devient alors bien davantage qu’une image de dégoût. Il constitue un geste de reprise de possession. De résistance. Vomir le fiel, c’est refuser de continuer à porter en soi ce qui a été imposé de l’extérieur. Le corps devient ainsi un lieu, un bastion de résistance.
Le texte explore la possibilité pour l’individu de se dégager de l’emprise des puissances étatiques et du regard dominant, notamment par l’autodérision.
Chez Hawad, cette résistance n’emprunte pas le chemin du manifeste. Elle passe par l’image, le déplacement, la furigraphie, l’absurde et la transformation du langage. Il refuse de baisser les bras, de céder au fatalisme.
"Je n’ai pas le droit de m’exiler/au royaume de l’amnésie/je suis l’insomniaque souffle tourbillon/déportation du minerai/ je dois m’allier à la rouille/ronger le cartilage des bulldozers/ qui nous pellètent les boyaux et les os/ des hommes et des terres."
C’est "Ici, le zoo des poèmes enfin libéré de ses parcs d’attractions et de ses foires", écrit Serge Pey dans la préface du recueil.

Non, le désert n’est pas vide
Il serait tentant de lire Fiel de cuivre comme une poésie du désert. Mais le désert qui traverse le livre n’a rien d’un espace silencieux ou contemplatif.
Serge Pey évoque un monde où les déserts sifflent, où des "papillons mécaniques" côtoient le vivant, où les lettres se mêlent aux étoiles, où le coyote hurle, où les archéologies semblent avoir les entrailles ouvertes, où les montagnes deviennent invisibles. Tout est donc contaminé par tout.
La nature rencontre la machine. Le passé rencontre la catastrophe technologique. Les animaux rencontrent la radioactivité. Les étoiles deviennent sanglantes. Les ruines se transforment en corps ouverts.
Le désert n’est plus une étendue coupée du monde. Il devient au contraire l’endroit où le monde montre ses fractures. La poésie de Hawad s’"ancre dans l’expérience traumatique du pays Touareg dévasté par l’annexion coloniale du Sahara, par la violence de la répression contre les mouvements de résistance, par les essais atomiques français menés entre 1960 et 1966 dans l’Ahaggar (…), par la création de frontières pour des Etats à l’indépendance fictive", écrit Hélène Claudot-Hawad en préambule de ce livre.
C’est ce qui donne à la poésie de Fiel de cuivre une dimension presque post-apocalyptique. Mais il ne s’agit pas d’un futur imaginaire. L’apocalypse semble déjà contenue dans le présent, dans les paysages abîmés, dans les mémoires blessées, dans les peuples déplacés, dans les langues menacées et dans les traces laissées par les puissances qui traversent les territoires. Ce livre, précise Hélène Claudot-Hawad « prolonge le décor cataclysmique » d’ouvrages précédents comme Sahara. Visions atomiques (2003), Irradiés (2015) ou Vent Rouge (2020). Le cataclysme est passé par là comme un torrent balayant tout sur son passage.
"Homme uranium écartelé/ sur la croix de feu qui fracasse/ la croix du sud dans le brasier (…) c’est moi/ le minerai touareg uranium je veux partager/avec vous la galette et le vin/et non les étuves fours atomiques."

"Fiel rouge transmuté en voyelles"
L’un des traits les plus frappants du recueil est la coexistence d’images qui, normalement, ne devraient pas se rencontrer. Le chameau côtoie le quatre-quatre. Les étoiles rencontrent les lettres. Les oiseaux deviennent lumineux et radioactifs. Les montagnes sont à la fois présentes et invisibles. Les fantômes roulent dans des véhicules aux roues crevées.
Cette poésie ne cherche pas à reconstruire un monde cohérent ; elle fait apparaître un monde dont la cohérence a été brisée. Le réel contemporain est lui-même devenu impossible à représenter avec les anciennes catégories. Il faut donc produire des images nouvelles, monstrueuses parfois, pour dire cette coexistence forcée du très ancien et du très moderne.
Le "quatre-quatre des fantômes", par exemple, condense à lui seul plusieurs temporalités : le véhicule contemporain, le déplacement dans le désert, les morts, la mémoire et la présence persistante de ce qui devrait avoir disparu. Chez Hawad, les fantômes ne sont pas derrière nous. Ils roulent encore avec nous.

Le refus de se laisser enfermer
Cette impression de collision concerne aussi la langue.
Fiel de cuivre est, rappelons-le, traduit de Tamajaght. Cette donnée n’est pas secondaire : elle rappelle que le texte français que lit le lecteur est le résultat d’un passage entre deux langues et deux systèmes de représentation.
La poésie conserve quelque chose d’une langue en mouvement. D’une furigraphie libératrice. D’une poésie détournée, braquée.
"Brusquons la poésie pour dépasser/les litanies regrets malheurs / oraisons bêlements de moutons élégiaques/sous le talon du boucher."

C’est un "déferlement de mots, de sens, de sonorités, entrechoc d’images, de gestes, de mouvements" qui traverse le recueil, comme l’écrit Hélène Claudot-Hawad. Les associations d’images sont rapides, les métaphores semblent parfois se produire les unes dans les autres, et les mots donnent l’impression de chercher moins à décrire le réel qu’à le déplacer.
Les objets changent de nature. Une étoile devient sang. Une montagne devient sueur. Un oiseau devient lumière radioactive. Le désert devient chair.
Cette instabilité est peut-être l’une des formes les plus profondes de la résistance à l’œuvre dans le recueil. Nommer autrement, c’est empêcher le monde d’être définitivement fixé par le vocabulaire du pouvoir.

"Mettez du piment dans vos visions"
Fiel de cuivre est contestation. La domination cherche à organiser, classer, délimiter. La poésie de Hawad fait l’inverse : elle déborde les frontières entre l’humain et l’animal, le minéral et l’organique, le passé et le présent, le réel et le fantomatique. Elle désorganise. Le texte est un attentat. Mais, la poésie pourra-t-elle toute seule apprivoiser ce chaos, alors qu’il ne reste à l’homme dominé que le souffle et le regard pour avancer même en rampant, pour exister au-delà de l’existence dans un monde où "sur le col le fanion est devenu linceul" ?
Donnez souffle à notre regard (…)/ Le regard est notre navire/Agrippez-vous au faisceau de notre regard (…)/ Il faut que l’écho sache que nous/ nos armes ce sont nos souffles/ les munitions du vaincu/ sont les battements de son cœur.

Pour remédier à cette absence de force et à ce refus de s’écraser, l’homme vaincu, le « rien » qui "traverse les insomnies et les enfers" use de tous les moyens dérisoires.
"Nos poésies sont privées de mots/ il n’en reste que salive desséchée/pour les crachats corrosifs qui ne désirent pas/être invités aux salons de la cour/ sauf pour un bref et réfractaire /attentat poétique puis éclair/ se retirer en marche arrière."
Cette désorganisation est importante. Elle permet de faire vaciller le regard dominant. Ce que l’on croyait pouvoir identifier devient soudain méconnaissable. Ce qui semblait exotique revient sous une forme inquiétante. Ce qui semblait ancien se retrouve dans la modernité. Ce qui semblait mort continue de parler.
L’autodérision participe de ce mouvement. Elle permet de retourner contre le dominant les catégories qu’il utilise pour regarder le dominé. Au lieu de répondre au mépris par une simple inversion des rôles, le poème fait exploser le dispositif lui-même.

Écrire contre l’effacement
Les ruines, les fantômes, les archéologies et les ombres qui parcourent le recueil donnent au présent une profondeur temporelle. Le passé ne disparaît jamais complètement. Il laisse des traces, des blessures, des présences.
La formule de Serge Pey évoquant les "ombres des anges" et le "bal fracassé de nos peuples sans paradis" insiste précisément sur cette dimension collective et mémorielle. La mémoire est ici une matière active.
Se souvenir, c’est faire revenir ce qui a été enterré. C’est faire parler les ruines. C’est redonner une voix aux absents. C’est aussi empêcher que le récit du dominant devienne le seul récit disponible.
La poésie de Hawad apparaît alors comme une forme d’archéologie, mais une archéologie étrange : au lieu de dégager soigneusement les vestiges d’un monde disparu, elle les fait exploser dans le présent.

Un livre qui marche
C’est peut-être finalement le verbe marcher qui permet le mieux d’approcher Fiel de cuivre. Le livre marche lui aussi. Il avance d’une partie à l’autre, de l’ingestion au vomissement. Il traverse le désert, les ruines, les machines, les animaux et les fantômes. Il passe d’une image à l’autre sans s’arrêter assez longtemps pour que le lecteur puisse s’installer confortablement dans une interprétation. Une grenade dégoupillée.
Cette mobilité est fondamentale. Le recueil n’est pas une photographie d’un territoire ou d’un peuple. C’est une traversée. Et cette traversée a quelque chose d’initiatique : il faut accepter de boire le fiel pour comprendre ce qu’il produit ; il faut passer par l’ivresse pour parvenir au rejet.
Le dernier mouvement "Nous te vomirons" n’est donc pas seulement une conclusion. Il constitue une possibilité de sortie. Un geste de libération.
Après avoir bu, après avoir été enivré, il faut vomir.
Ce qui sort du corps n’est pas seulement le poison : c’est aussi ce qui empêchait le corps de parler selon sa propre voix.

Ainsi, Fiel de cuivre peut être lu comme une longue tentative de transformation de la blessure en langage. Le poison devient matière poétique ; la contamination devient image ; les ruines deviennent mémoire ; le désert devient espace de parole.
Hawad à travers sa poésie ne prétend pas réparer le monde. Il refuse plutôt de laisser le monde abîmé imposer son dernier mot.
C’est ce qui rend le recueil particulièrement puissant : sa résistance ne se situe pas seulement dans ce qu’il dit, mais dans la manière dont il fait exploser les formes habituelles du dire.
Fiel de cuivre est un livre de matière, de poussière, de métal et de chair. Un livre où le désert n’est jamais vide, où les morts continuent de circuler, où les machines ont des fantômes et où les étoiles peuvent saigner. Et, surtout, un livre qui transforme le poison en parole.
Boire le fiel, c’est subir le monde. Le vomir, c’est commencer à le réécrire.

Aksel Azergui


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