Accueil > Actualité > I yetran, une véritable leçon de lumière
I yetran, une véritable leçon de lumière
A propos du dernier album de Brahim Tayeb
lundi 15 juin 2009
par Masin

Celles et ceux qui ont suivi le parcours de Brahim Tayeb durant ces quelques dernières années ne peuvent s’étonner de la montée au podium de ce jeune chanteur. Album après album, il confirme son talent hors du commun et sa démarche qui sort des sentiers battus. Peu intéressé par l’aspect commercial, il s’approprie la devise : "l’art, c’est du plaisir en partage" (Ecouter la chanson Imeddukal). Ses chansons prennent l’auditeur par la main, dans un voyage où le rêve se mêle à la réalité, la douceur à l’amertume, Eros à Thanatos… Ceux qui ont eu la chance de le voir se produire sur scène, notamment au Théâtre Adyar (Paris) le 24 février 2008, connaissent et reconnaissent la finesse de ce chanteur.

Ce constat est amplement confirmé par le nouvel album I yitran (Sous les étoiles) qui vient de sortir en aux éditions Zennadi Production d’Azazga, en Kabylie. Cet album est composé de six chansons : I yitran (Sous les étoiles), Nniɣ-ak (Exhortations), Titbirt (La colombe), Si laɛḍil (En attendant), Yemma-inu (Ô mère), Imeddukal (Les copains).
Le titre Si Laɛḍil est une reprise d’une chanson figurant dans un précédent album. Cette reprise est la bienvenue pour au moins deux raisons : d’une part, le contenu est toujours d’actualité : le pays, en dépit des discours exagérément optimistes, reste plongé dans un long traumatisme. D’autre part, si le texte est resté le même, en revanche le travail sur le plan musical a été renouvelé par des mains de maître. La chanson évoque l’éternel conflit entre Eros et Thanatos. Livrés à une violence externe (imposée), deux êtres s’accrochent à l’amour comme seule issue de secours…

Qqim-d yid-i si leɛḍil
Ad tɛeddi zzedwa n rṣaṣ
Ma nemmut aql-aɣ di sin
Ma tzegl-aɣ ad necfu fell-as…


L’amour peut-il faire oublier la folie guerrière de l’homme, à défaut de la vaincre ?

Chanté sur une musique qui évoque le monde touareg, le texte I Yetran (Sous les étoiles), qui donne son titre à l’album, est une invite à la rêverie, un ingrédient nécessaire pour continuer à vivre...

La chanson Titbirt convoque la figure traditionnelle de la colombe, symbole de grâce et de beauté, pour dire l’attachement que témoigne le sujet à sa bien-aimée. Un attachement à la mesure de la peur qu’il éprouve de la perdre.

Titbirt ɛzizen fell-i
Iṭij-im m’ad d-yeflali
Amzun fell-i i d-iḍal
Ɛussen-kem medden irkelli
Kul wa yebɣa a kem-iwali
Zgan fell-am d asewwel.


La beauté de la bien-aimée, incarnée ici par la colombe, fait l’objet d’admiration. Si celle-ci est valorisante pour le sujet, il ne la perçoit pas moins comme une convoitise menaçante (ugadeɣ) :


Ẓriɣ zeddiget nneyya-m
Ɣef wannect ay ugadeɣ
Aṣeggad mi ad d-yerzu fell-am
Ugadeɣ ass-nni ur ḥeddreɣ


Le chasseur (aṣeggad) est perçu par le sujet comme un prédateur qui convoite la bien-aimée (la colombe) en son absence. Ce qui exacerbe chez lui le sentiment de peur…Cette peur n’est-elle pas légitime ? Qui a aimé ardemment sans avoir eu peur de perdre son objet d’amour ?

La chanson Nniɣ-ak a déjà été amorcée, sous forme de fragment, dans l’album Tixer-as (Laisse-le faire). La reprise obéit-elle au désir de dire la persistance du deuil ? On peut le supposer quand on examine le discours du sujet qui exhorte avec insistance son cœur (son alter ego ?) à oublier :

Nniɣ-ak ay ul-iw ttu-tt
Uqbel ad tegluḍ yiss-i
Wi ibɣun yesɛu-tt
Wi ibɣun yessru-tt
Wi ibɣun yewwi-tt s igenni…


A yemma-inu est une complainte du terroir. Évoquant le chant religieux, elle prend la forme d’un cri mystique, provenant des profondeurs d’un terroir dépossédé, spolié et traumatisé. Ce cri apparaît sous la figure d’un ancêtre en pleurs, qui vient hanter le sommeil du sujet :

A yemma-inu, a yemma-inu
Jeddi di targit yettru…
A yemma-inu, a yemma-inu
Ɣef tarwa-s tugi ad tecfu…


Ce cri pourrait être interprété comme un appel à un sursaut d’orgueil à l’adresse des nouvelles générations qui, visiblement amnésiques, abandonnent tout lien avec leurs ancêtres…

L’album (non pas l’œuvre) se clôt sur une note plus optimiste. En effet, le titre Imeddukal est un hymne à la joie qui rappelle la chanson Buvons encore du canadien Graeme Allright. Datant de ses années de lycée, la chanson garde toute sa jeunesse car son contenu est atemporel. Le sujet, entouré des siens, en appelle à la joie, l’amitié et l’amour :

Ma nemfaṛaq, ccfawat
A ɣ-ččarent ulawen
A leḥbab temẓi tettfat,
M’ur nfuṛes ur turǧi yiwen…


Même si le printemps chez nous est souvent noir…ou ne dure pas, pour reprendre Mammeri [1], il faut le réinventer sans cesse et, pourquoi pas, lui donner des couleurs plus optimistes…

Sur le plan musical, le luth devient, album après album, l’instrument clef chez Brahim Tayeb, qui donne le la et annonce la couleur. Qu’elle soit orientale ou autre, l’important est que le voyage soit agréable et ne soit pas vite oublié...

L’album I yetran (Sous les étoiles) est une véritable leçon de lumière…, une merveille musicale et poétique. Une œuvre dont on ne sort pas indemne...Puisse ce survol vous inciter à prendre ce risque !


Amar Ameziane


[|Écouter la chanson "si leɛḍil"|]

MP3 - 8.6 Mo
Si laâd’il

Notes

[1C.f. les premières lignes de La colline oubliée.

Articles dans la rubrique :

Actualité
02/12/16
0
Samedi 3 décembre 2016 à 15h, à Place de la République à Paris. Le Comité international pour la (...)

Lire l'article

26/11/16
0
Rmexzen aɛuṛubi n ccuṛfa di Rbaṭ, i dinni yegga ufṛansis d uṣpanyu, lebda ixes ad yarz tagrawla di (...)

Lire l'article

11/11/16
0
Le président du MAK, Bouaziz Aït-Chebib, qui devait animer un meeting du MAK à Timizar ce vendredi (...)

Lire l'article


Rejoignez nous


6 Messages

  • I YETRAN ne brillent pas de tout leurs éclats. 12 juillet 2009 01:06, par Mourad si Montreal

    J’ai écouté l’album en question et franchement, il n’y a pas de quoi s’emballer. Sur le plan musical, on est toujours dans le même registre que les deux albums précédents. Des airs presque exclusivement orientaux qui, si à un moment donné constituent une innovation dans la carrière du chanteur, à force de répétition, donnent une imprerssion de déjà vu ou plutôt de déjà entendu. C’est le genre d’album qui peut passer complétement inapérçu, tant celui-ci ne se distingue que trés peu de celui de 2007.

    Point d’innovation sur le plan thématique non plus : l’un des textes phares se confond presque avec un autre de l’album 2007, sans compter une reprise de l’une de ses précedentes chansons que rien ne semble d’ailleurs justifier. Quant aux autres, mis à part le titre eponyme, elles sont trés banales.

    Le champs artistique en kabylie, commme dans le reste du monde a énormement évolué ces dix dernières années, internet étant passé par là. Et quoi que disent certains, il y a beaucoup de nouveaux talents qui émergent chez nous, y compris parmi les chanteurs du "non-stop’. Un grand artiste comme Brahim Tayed aurait pu travailler avec certains jeunes talent, comme il se fait dans d’autres pays.
    Faire des duos, composer des musiques pour les autres ou bien en recevoir de leur part sont autant de manières d’impulser la nouveauté, et de s’ouvrir à d’autres horizons.

    Certes, un artiste c’est quelqu’un qui ne doit pas se plier aux exigences commerciales ou autres considérations qui releveraient d’autre chose que de la création proprement dites, mais c’est quelqu’un qui sais saisir l’occasion de la nouveauté, qui sais être à l’écoute de l’air du temps. Brahim Tayeb est sans conteste un grand artiste, et je sais qu’il saura nous surprendre avec son prochain albums, et avec un peu de chance, un duo inattendu.

    • I YETRAN ne brillent pas de tout leurs éclats. 25 août 2009 02:05, par naoual

      bonjour
      dommage que tu passes à côté de ce qu’apporte l’album de brahim tayeb.
      je l’ecoute, quant à moi avec aucune impression de "déjà écouté". aucune ! mis à part le fait que ce soit incontestablement du brahim tayeb ! donc, son style qui transparait à travers toute son oeuvre, d’ailleurs !
      je respecte ton avis mais peut etre que tu l’as écouté dans un état de moindre récéptivité...
      ceci dit, c’est ton avis et il est respectable.
      mes amités

      Naoual si Bgayet

      • I YETRAN ne brillent pas de tout leurs éclats. 28 août 2009 21:30, par Mourad si Montreal

        Bien le bonjour à toi Naoual de Bejaia,

        je comprend parfaitement que tu sois admiratrice de l’album de Brahim et de son oeuvre en géneral. Je t’accorde également le benefice du doute s’agissant du "manque de réceptivité" que je pouvait avoir au moment où je l’ai écouté. Néanmoins, que je sois passé complètement à côté", je dirait que c’est un peu fort.

        Comme toi, voilà des années que j’écoute les chansons de Brahim, depuis "ussa nni", pour ainsi dire ; à chaque fois que ce fut possible j’allais aussi le voir en concert. C’est l’un des rares vrais artistes que nous ayant encore en Kabylie. Si mes propos semble un peu exessifs à l’égard de son dernier album, je dirait vonlontiers qu’il reste pourtant un bon album, notamment en comparaison aux autres.

        Cependant, alors que d’habitude, je suis presque toujours agréablement surpris, là la surprise n’est pas au rendez-vous. En l’écoutant pour la première fois, j’ai eu effectivenet cette impression de déjà entendu. Ni la musique ni les paroles de cet album ne m’ont parus pércutants, surprenant, comme ce fut le cas auparavant.

        Brahim Tayeb nous a, au fil des années, appris à être cet artiste irréverentieux et anticonformiste que ce soit du point de vue musical ou textuel. Là, je trouve qu’il manque quelque chose de cette verve, quelque chose qui nous fera arrêter le lecteur CD, pour mieux reflechir ou mieux admirer tel ou tel extrait.
        Tanmirt à toi Nawal de respecter mon avis, je respecte aussi le tien.

        • I YETRAN ne brillent pas de tout leurs éclats. 30 août 2009 15:42, par SiMohand

          Bonjour Mourad si Monreal,

          C’ est bien de partager ses impressions "a chaud" apres premiere ecoute de l’ Album de Brahim.
          C’ est aussi "sage" de rectifier son avis a tete reposee, l’ intervention equilibree de Naoual si Bgayet

          C’ est vrai que la chanson #2 (Nighak) n’ est pas nouvelle a 100%, ... mais la qualite de prise de son, voie, percussion (Taar & Tango ), Flute Orientale (Ney), ... jeux du Oud claire, est une ouvre artistique Kabyle : Pionier !!

          Voci un article riche, date d’ une semaine fait le point de tous les albums de Brahim ( a lire) :

          http://brahimtayeb.wordpress.com/presse-2/

          "L’amour, la mer et les remords“ ... lire l’ article en entier.

          • I YETRAN un des meilleurs albums kabyles 2009 11 septembre 2009 22:46, par Mourad si Canada

            Bonjour Si mohand,

            J’ai parcouru l’article auquel il est fait reference dans le message que tu as envoyé précédemment. Il est vrai que le titre de celui-ci semble promettre une analyse interéssante ; "l’amour, la mer et les remords" constituant des éléments signifiants importants dans l’oeuvre de Brahim. Néanmoins, je regette que son auteur n’ait fait que de vagues allusions à ce tryptique. Au même temps, me diriez vous, ce n’est pas dans un quotidien généraliste que l’on peut trouver une étude exhaustive sur un sujet pareil, un sujet litteraire par exellence.

            Concernant l’album de Brahim Tayeb, j’admets en effet avoir été un peu exessif, sans doute, parce que quand on apprécie beaucoup le travail d’un partiste on est quelques fois laissé sur sa faim, tant l’attente est tres grande. Tanmirt !

  • I yetran, une véritable leçon de lumière 27 août 2009 17:21, par Saga des gémeaux

    Je connais pas ce chanteur, mais je lui souhaite plein de succès pour ses futurs compositions. Sur le plan musical il est claire que Tamazgha-Afrique du Nord est une véritable pépinière de chanteurs et chanteuses imazighen. Bon courage pour la suite. Si je trouve son album à la fnac, je l’acheterai et je l’écouterai bien volontier. A l’instar des grands de la chanson amazigh soyer notre ambassadeur auprès des autres peuples.

    Saga des Gémeaux.