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"L'aube du devoir" : Un cri de colère dans la nuit amazighe
mardi 5 février 2013
par Masin
L’artiste amazigh Ayyur vient de sortir un CD exceptionnellement engagé. L’opus "Tafrara n waγan" (L’aube du devoir) est un cri de rébellion. Un appel à la résistance.



Ayyur a toujours refusé de prendre des gants pour dire ce qu’il pense. Sincère à l’excès, il chante plus haut ce que la plupart des Imazighen murmurent tout bas. Ses textes sont tranchants et provocateurs. Ce jeune artiste franco-amazigh, originaire de Tabesbast au sud-est de Tamazgha Occidentale, vient de sortir son troisième album intitulé sobrement : "L’aube du devoir". Le devoir de dénoncer, de dire, de témoigner et de s’exprimer en toute liberté. Ses deux premiers albums "Bugafer" (2010) et "Urγ" (2011) sont passés presque inaperçus à cause de problèmes de distribution.

Engagement :

Ayyur, cet artiste peu connu et dont quelques rares vidéos circulent sur Internet, est très engagé dans sa lutte contre l’intégrisme religieux et dans la défense de l’identité amazighe. Pour lui, un artiste doit être un véritable chroniqueur et un porte-parole de tous ceux qui ne peuvent pas s’exprimer par peur de répression. Un artiste a un rôle crucial à jouer, me dit-il, celui de maintenir les gens "éveillés", de leur montrer le chemin et de les guider. Pour lui, les artistes ne sont pas tous pareils, il y a ceux qui font réveiller les gens et il y a ceux qui les abrutissent.

Son engagement et son ton libre et provocateur est "lié aux racines". Cet engagement "je l’ai tété dans le sein de l’amazighité qui m’a allaité". "Même si je vis en Europe, mon cœur est au Sud-est. Je veux faire entendre ce que je pense, je veux dénoncer ce qui nous arrive sur notre propre terre. Je veux contribuer, à ma façon, à cet éveil des consciences qui secoue ma région par des mots justes et forts."

Enfant, il a commencé à chanter et à écouter Jean Jacques Goldman, Matoub Lounès Khalid Izri, et plusieurs autres par la suite dont Saghru Band, Hasan Aresmouk et Mallal. Sa rencontre avec plusieurs militants amazighs de différentes régions de Tamazgha changera sa vie et sa perception des choses. Il commencera alors à écrire des textes, à explorer la langue amazighe, à élargir son horizon et à s’initier à la musique.

Un manifeste :

Le CD, contenant six chansons, dont deux écrites par le poète Omar Derouich, et enregistré à Tinghir est un véritable manifeste contre l’idéologie islamiste. Dans le poème asγan n tillas (religion obscure), il s’attaque à la religion musulmane et appelle Imazighen à se libérer de cette religion. Aucun artiste amazigh à Tamazgha Occidentale n’a jamais placé la barre aussi haute. Je vous propose ci-après une adaptation/traduction de ce texte :
Homme libre,
Je rejette la religion des ennemis
Et son livre, à la langue fade, entaché par le sang
De tous les Imazighen qu’ils ont tués.
Cette religion et son livre des ténèbres
Qui enchaînent la liberté
Ont déjà fait d’innombrables victimes.

Mon pays souffre depuis que ce livre l’a piétiné
Il a détruit notre langue.
Naïfs, nos ancêtres avaient soutenu ce maudit d’Idris,
A qui ils avaient même offert une femme.
Ils ont ainsi détruit notre pays
Et l’ont précipité dans le chaos.

Ce livre abrutit les esprits sans culture
Et y sème aussi la peur.
Les Arabes ont abusé de nous
Ils voulaient faire de nous des ânes.
Instruisez-vous, vous comprendrez
Nous refusons la religion des chameliers.

Jetez vos tapis de prière,
Ils ne sont pas nos frères.
Nous n’oublierons jamais les crimes commis,
Contre nos courageux ancêtres.
Tout amazigh libre,
Doit rejeter ces gueux.

Naïf, ils t’ont pris pour un bourricot,
Et te guident comme ils le veulent
Tu crois que tu seras récompensé dans l’au-delà
Par des vierges et des fleuves de vin.
Ils te font peur pour mieux te dominer,
Eux, ils pillent ton pays à tour de bras.

Au nom de ce livre d’hypocrites,
Ils ont exécuté même des enfants et des vieillards,
Eux lorsqu’ils arrivent dans un pays
Ils tentent d’imposer leurs lois
Ils pillent et saccagent
Au nom de leur religion ingrate.


Un appel à la résistance

Dans la chanson "Timunnaḍ", l’artiste appelle les Imazighen à résister et à se battre pour exister et vivre dignement sur leur propre terre.
Poussons un cri de douleur, un cri qui enflammera le ciel,
Un cri qui se répandra sur toute la terre.
Le pouvoir a fait de nous des bourricots.
Imazighen sont divisés et appauvris,
Sur leur terre, ils n’ont plus de droits. Même la fraternité, ils l’ont brisée.
Les militants sont emprisonnés, leur vie est amère,
Le makhzen fait répandre sa terreur
Opprime ceux qui refusent toujours de plier à son joug.

Et puis, le poète s’en prend à la bourgeoisie fassie [1] qui s’est accaparée le pays depuis "l’indépendance" :
Les enfants de Fès, instruits, ont pris le pouvoir,
Semblables à des ogres, ils ont ravagé le pays.

Dans Tarbat tamaziγt (jeune fille amazighe), le poète rend hommage à la femme amazighe qu’il appelle à résister aux idées obscurantistes.
Ne te laisse surtout pas emporter par leurs idées obscures.

Dans la chanson "Aγulid", il exhorte tous les Imazighen à prendre part à la lutte pour leurs droits :

Celui qui ne participe pas à la lutte est semblable à un mort
Que dire alors de celui qu’on a dépouillé de sa terre ?
Ils ont même pénétré dans vos maisons
Et vous, vous continuez à ne parler que de la Palestine.

Et un message aux Berbères de service "Ixwemmasen n ufassi" (serviteurs de fassis) :

Serviteurs d’arabistes
Vous êtes dépourvus d’intelligence,
Ils finiront par vous sacrifier,
Ô peuple, qui refuse de se réveiller.

Le poète fait également un constat amer de la situation actuelle :

Hier, nos ancêtres ont courageusement combattu,
Aujourd’hui, ils nous ont dominés rien que par leurs télévisions
La plupart sont déjà perdus.

Ayyur est déterminé dans son combat. Cet infatigable ciseleur de mots prépare déjà un nouvel album.


Lhoussain Azergui.

Extraits du CD d’Ayyur



Site de l’artiste Ayyur

Notes

[1bourgeoisie de la ville de Fès connue pour son attachement à l’arabisme

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