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LA NAISSANCE DU CINEMA KABYLE
dimanche 31 mai 2009
par Masin

Le cinéma est la synthèse des arts au service de l’imaginaire. L’imaginaire est le lieu où le peuple déverse ses rêves et ses croyances. Un film peut être un miroir qui reflète le mouvement d’une société d’où l’on puise des éléments auxquels on s’identifie.

Le but des réalisateurs qui ont fait des films kabyles est non seulement de faire de cet outil un autre moyen d’expression, mais d’aller le plus loin possible dans la recherche de repères identitaires pour construire un récit filmique original.

La langue ne constitue pas à elle seule l’originalité cinématographique d’une œuvre, d’autre éléments sont indispensables : l’histoire, le décor, le costume, la symbolique et l’approche filmique composent, avec la langue, l’univers originel d’un film.

Le choix de Bouguermouh pour « la colline oubliée » est dicté par l’urgence de fixer les repères identitaires et culturels qui ont survécu jusque là et de reproduire l’image encore authentique de la société kabyle dans sa particularité et son originalité.

La colline oubliée soumet un groupe à un processus dramaturgique et deux données se chevauchent et s’entremêlent : la perdition des valeurs anciennes et la modernité non encore acquise. C’est une image descriptive d’une société en mutation. Les éléments sont fixés par un regard littéraire magistral de Mouloud Mammeri, et bouguermouh devait leur donner corps.

Le récit est fixé comme une réalité socioculturelle de l’époque et l’absence de référence, ou d’œuvre cinématographique d’où il aurait puisé des éléments pour sa composition, avait rendu sa tache difficile. Néanmoins cette première expérience a permis aux autres, dans son sillage, de creuser plus profondément dans leurs propositions.

Dans Machahou, Hadjadj a abordé les choses autrement. Le conte qui a bercé l’enfance de chacun de nous pouvait, en fait, devenir une approche cinématographique intéressante. Elle lui a permis de poser les bases de son récit, de recréer des atmosphères et de composer avec le temps et l’espace, l’histoire de la Kabylie. Ceci est rendu par certaines scènes telles que l’appel du sommet de la montagne, les bandits d’honneur et la rencontre du printemps. Hadjadj disait dans un entretiens : « pour retrouver nos repères, il nous faut réinvestir nos traditions sans toutefois les mythifier. Il est urgent de replonger dans la matrice culturelle traditionnelle pour faire face aux problèmes identitaires que nous vivons aujourd’hui. C’est comme cela que nous pourrons nous réarmer dans notre marche vers la modernité.

Dans Machaho, Hadjadj trace un parallélisme de repères basés sur quatre individus représentant la société. Cette dernière est déchirée entre son appartenance à un passé d’où ressortent les archaïsmes que la modernité qui s’impose. Tend à repousser, à anéantir. Il a noué son univers filmique de sorte à transposer les éléments sur un réel en mouvement pour permettre la libre identification. L’œuvre est voulue atemporelle pour qu’elle agisse sur l’inconscient collectif.

Azzedine Meddour a, quant à lui, choisi une légende sur laquelle il a replacé les croyances anciennes et les expressions artistiques modernes qui en découlent. La séquence d’Anzar en est la meilleure illustration. Il explore la symbolique et recrée le mouvement du peuple dans son univers culturel originel. Son récit emprunte un mode de narration qui porte à la fois le conte et le vécu réel, historique et chronologique. Meddour a placé son récit le plus loin possible dans l’histoire, à l’insurrection kabyle de1871, pour réorganiser les matériaux dans le sens qui va le plus vers la matrice culturelle.

Azzedine Meddour rapproche encore plus l’image de la société. Il remet en cause la massification ambiante et provoque l’émergence d’une individualité porteuse de valeurs en deux sens : l’une de la mémoire collective et l’autre de la mémoire personnelle. Au fil du récit, le personnage central prend de l’épaisseur et s’achemine vers une identification totale.

Ces trois hommes ont signé la naissance du cinéma Kabyle pour lequel ils ont posé des bases, et s’ils se sont intéressé à notre passé c’est parce qu’ils ont compris l’urgence de recomposer notre mémoire. Ils ont compris que l’art n’est pas seulement le reflet de la société mais, aussi, un apport pour son évolution.

L’idée d’un cinéma Kabyle est née de la rencontre de Mammeri et de bouguermouh dans les années 60 où ils décident d’adapter le roman « la colline oubliée » paru en 1952.

Ils écrivent le scénario et le déposent en 1968 auprès de l’Office National du Cinéma (ONC) mais il sera rejeté par la commission de lecture, au motif qu’il était écrit en Kabyle. Alors que l’adaptation de « l’opium et le bâton », un autre roman de Mammeri, sortira une année plus tard en 1969, il est en arabe et les noms de personnages ont été changés. Il ne fallait pas que l’on glorifie celui de Amirouche, colonel de la Wilaya III. Disons simplement que le récit a été dénaturé, falsifié et vidé de sa substance.

Mammeri avait compris l’importance de l’image pour la conservation de notre patrimoine et le développement de notre culture.

Dans les années 70, Dda Lmulud avait envoyé des équipes jeunes en France pour faire des stages en audio-visuel, À leur retour, aucun moyen, technique ou financier, n’a été mis à leur disposition. Da Lmulud lui-même faisait ses recherches anthropologiques avec ses propres royalties.

Il a fallu attendre 1992 pour que « la colline oubliée » soit autorisée à être filmée mais Da lmulud, malheureusement, n’était plus là pour voir se réaliser son rêve.

Ce qui est sûr c’est qu’il avait raison de dire : « Quel que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple, à travers lui, tous les autres, ira. »

Le tournage du film est interrompu plusieurs fois pour des raisons financières. Peu de moyens lui étaient accordés par l’Etat et sa réalisation était compromise à maintes reprises. Il a fallu la mobilisation de la population Kabyle pour que ce projet voie le jour. Des quêtes étaient organisées partout en Kabylie pour le sauver.

C’est cet engagement de la Kabylie pour son cinéma qui a encouragé Hadjadj et Meddour à faire leurs films. Ils savaient que l’Etat pouvait les lâcher à tout moment et qu’avec lui ils pouvaient s’attendre au pire. On connaitra celui-ci avec la montagne de Baya : 13 morts et 25 blessés, juste après que l’équipe de Machaho ait échappé à une mort certaine dans un faux barrage, ce qui l’a amenée à interrompre le tournage pendant des mois.

Machaho décrochera 9 prix en Europe, la montagne de Baya est en sélection officielle à la Mostra de Venise. Le négatif du film sera bloqué pendant 1 mois à l’aéroport d’Alger, juste le temps de l’empêcher d’être présent en Italie, à ce festival international du cinéma. L’Etat algérien a peur de ce cinéma qui était entrain d’acquérir une reconnaissance mondiale. « La montagne de Baya » décroche le grand prix du publique à Montréal et à Fameck. Il est distribué dans 154 salles en France et classé pendant 2 semaine, 1er au box office des films d’auteurs.

C’est à partir de là que toute les entreprises de cinéma ont été dissoutes sous le fallacieux prétexte de les rassembler dans une seule structure plus grande qui ne verra d’ailleurs jamais le jour, et pendant 7 années, aucun film n’a été fait en Algérie.

Il faut rappeler que dans la plupart des pays du monde, c’est l’Etat qui finance l’industrie cinématographique et nous… nous n’avons pas d’Etat. Le seul moyen que nous ayons aujourd’hui pour continuer à produire des œuvres de cette qualité est d’avoir notre propre Etat kabyle.

Paris, le 15 mars 2009

Gaya Izennaxen,
responsable à la culture dans l’Exécutif du MAK-France

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