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La Nuit Debout : du grand soir à l'ordre du jour.
Par Jean-Matthias Fleury, Philosophe.
mercredi 13 avril 2016
par Masin

Présentée comme un ovni politique, l’initiative de la Nuit Debout qui s’étend dans de nombreuses villes de France, et maintenant au-delà de nos frontières, renoue pourtant, à bien des égards, avec un geste démocratique profondément ancré dans l’histoire du mouvement ouvrier. Dans un livre devenu classique intitulé La nuit des prolétaires [1] Jacques Rancière montrait, il y a presque quarante ans, comment des ouvriers et des artisans ont su poser, dans une sorte de rêve éveillé, les bases de l’émancipation ouvrière en s’appropriant le temps nocturne, habituellement dédié à la restauration de la force de travail.
Nous sommes alors dans les années 1830 et le mouvement ouvrier est encore balbutiant. Le livre de Rancière nous raconte comment, dans le silence des mansardes et à la lueur des veilleuses, s’ébauche le projet égalitaire d’une société dans laquelle le travail ne serait plus cette malédiction imposée par la naissance et l’ordre des choses aux foules silencieuses, naturellement vouées à alimenter de leur sueur le grand organisme social pour la plus grande gloire des biens nés, c’est-à-dire des propriétaires. Cette rupture de l’immémorial métabolisme social commence donc par l’insomnie volontaire, rupture du métabolisme personnel et défi lancé à l’ordre du temps, qui inaugure la conquête de l’égalité lorsque tout conspire à la mettre en sommeil. Le luxe du temps nocturne libéré pour explorer l’égalité à venir constitue la condition, non pas matérielle mais physique, de ce qui deviendra au cours des décennies suivantes le projet du socialisme démocratique.

La Nuit Debout “utopique”, vraiment ?

Depuis le 31 mars 2016, journalistes et politiques s’interrogent sur le flou qui entoure les revendications de la Nuit Debout. Cette interrogation est, bien sûr, en partie feinte, puisque les participants cherchent justement à dire ce qui n’est pas ou plus dit par nos “représentants” autorisés. Droits des salariés, changement de Constitution, contrôle démocratique des institutions financières, solidarité avec les migrants, autant d’enjeux qui échappent sans doute au sens commun des dominants et à ceux qui ont habituellement le monopole de la parole. Toujours est-il qu’ils mobilisent bien, chaque nuit, des milliers de personnes enthousiastes, décidées, à l’image des prolétaires racontés par Rancière, à ne pas céder au sommeil qui reproduit, au petit matin, la distribution habituelle des places, des fonctions et des mots.
L’occupation des places, qui fait signe aux expériences démocratiques plus récentes d’Occupy Wall Street ou de celles des places espagnoles, est en réalité aussi peu utopique que l’étaient les occupations nocturnes de ces ouvriers et artisans du XIXe siècle. L’utopie, c’est le non-lieu, ce qui n’existe nulle part. La Nuit Debout rappelle au contraire qu’il n’est pas de démocratie sans lieu, et que faute de lieu dédié à l’égalité des voix, le mieux est encore de s’approprier l’agora, cette place que le travailleur salarié, précaire ou chômeur traverse, sans plus la voir, avant et après avoir dormi, à l’heure de pointe, lorsqu’il est question d’assigner son corps au rôle de production spécifique exigé par l’ordre social et la distribution inégalitaire des propriétés.
En cela, la Nuit Debout, qui rassemble des milliers de personnes de tous horizons tous les soirs, est bien une volonté de manifester le peuple, en personne, et à l’endroit. Le peuple, c’est-à-dire l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui. A l’endroit, c’est-à-dire en ce lieu où il ne saurait s’effacer trop longtemps sous peine de renoncer à toute forme de démocratie, à sa place, c’est-à-dire celle qui lui est due et constamment refusée.

La République, du grand soir au grand jour

Constatons que le rêve éveillé de la Nuit Debout donne déjà quelques insomnies à nos gouvernants. Gare toutefois à ne pas nous bercer nous-mêmes dans l’ivresse de la parole retrouvée : dire l’égalité, la partager avec n’importe qui au cours de nuits d’action ne suffit pas. Retrouver la puissance de l’égalité, c’est aussi adresser cette parole démocratique. D’abord à tous ceux qui n’ont pas encore leur place, y compris à République ou ailleurs. Bref, proposer et convaincre au-delà de la place. Ensuite, l’adresser au pouvoir. En construisant nos rêves de manière à le faire reculer. Le retrait de la loi El Khomri n’est pas seulement un prétexte à réfléchir au-delà, car l’égalité au travail se revendique et se défend aussi tous les jours, face à celui qui nous emploie et nous paie. Il est clair également que l’égalité politique exige de changer nos institutions de manière à ce qu’elles permettent la participation de tous, de repenser les biens et services collectifs exigibles, la libre circulation des personnes d’ici ou d’ailleurs, de refuser le chantage à la peur et à l’urgence qui nous place sous surveillance... La liste est longue des convergences et des revendications encore à construire : que la nuit nous porte conseil !

C’est en sortant des temps et des lieux qui lui sont assignés que le Peuple ramasse ses forces, se concentre et s’élance à l’assaut de l’égalité dont il est porteur et qu’il conquiert ses droits. Pas de démocratie sans rêve général, donc, mais veillons à ce que ce rêve ne se transforme pas en histoires à dormir debout.


Jean-Matthias Fleury
10 avril2016.

Notes

[1Jacques Rancière, La nuit des prolétaires : archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981

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