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Lettre d'outre-tombe, de...? à....?
Par Taarqubt Mecqan
mercredi 18 mars 2015
par Masin

Ca y est, je confirme, Lehsen Behbuh est arrivé avec la même moustache mais sans lunettes. La première personne qu’il demande à voir est Mouloud Mammeri. Toujours aussi admirablement chétif, timide et l’air d’abord hésitant, il arpente un chemin fait de lumière en forme d’alphabets, arrive à hauteur du Maître qu’il surprend et lui susurre quelques mots en secret. Je ne peux pas vous dire ce qu’il lui a révélé comme propos qui lui tenaient apparemment très à cœur. Mais la réponse de Mammeri était admirable, d’une beauté à vous sacrer de l’aura de héros : "ce n’est pas grave mon fils", et qu’il accompagna d’une accolade à vous couver d’un sentiment de reconnaissance sincère et éternel.

Pas très loin de là, attablé avec le cercle des anciens, dont Haroun et moi, et avec cet air toujours curieux, combatif, au qui-vive et prêts à la riposte, il y a Bessaoud Mohand Arab qui fit un signe à Behbuh de nous rejoindre pour qu’il nous informe des dernières nouvelles du Front aussi bien de celui de la Kabylie, d’Alger que de la diaspora.

Ici, à la question « est-ce vrai que l’arabe est la langue de Dieu ? », on nous répond que cela n’est que baliverne et autres rumeurs du Diable. Et le diable est humain ! Et à la deuxième question de savoir si la religion est sa parole, la même Voix répond :"Dieu n’a pas besoin d’une religion pour communiquer et encore moins d’une langue" et que tout ce qui existe sur terre, aussi bien en mal qu’en bien, est l’œuvre de l’Homme. Il n’y a ici aucune barrière d’ordre religieux. D’ailleurs, parmi les membres actifs de notre cercle il y a aussi Taos et Jean Amrouche, toujours aussi convaincus et fières d’avoir donné à l’identité toute sa dimension historique et universelle, de l’avoir arrachée aux génocides programmés par des colons qui se proclament tous de Dieu.

A l’autre bout du sentier des alphabets, des arts et des lettres, là où commence celui du politique, le deuxième cercle kabyle, celui des guerriers et des révolutionnaires, on distingue Abane Remdane sombré dans sa théorie révolutionnaire et la problématique du destin de la Soummam mais avec, cette fois-ci, entre ses mains tremblantes d’un profond regret "l’Algérie au carrefour, la marche vers l’inconnu" de Dda Amar Imache qu’il regrette profondément de ne pas avoir cru ni lui avoir accordé assez d’importance à temps. Il lui aurait certainement appris qu’il était dangereux de lier la religion au combat et, surtout, de condamner pour reporter la cause des siens au nom d’une priorité étrangère et incertaine.

A côté de lui, avec le même air de l’éternel exilé et de l’attente d’une permission de rentrée, les yeux dans le souvenir amer, est assis le deuxième révolutionnaire, Krim Belkacem, toujours avec le même soupçon de jalousie et de ressentiment à l’égard d’Abane qu’il accuse de l’avoir ignoré, trop négligé, méprisé et de l’avoir poussé, par là, dans les bras de l’ennemi en précipitant son malheur et celui des siens. Et au milieu d’eux, hésitant, silencieux et attentif, est assis le colonel Amirouche, toujours aussi déchiré par le même dilemme : opter pour l’intellectualisme trop savant d’Abane ou celui, plus paysan et fragile de Krim. Mais, l’un comme l’autre des parcours et des convictions leur rappellent à tous le destin que leur naïveté a réservé à Amar Ould Hamouda et Mbarek At Menguellat, présents mais dont la rancune toujours aussi vive que tenace empêche, du moins pour le moment, de participer au débat mené par des géants kabyles au service des causes étrangères.

Amirouche est toujours aussi bouleversé de ce qui lui est arrivé pendant et surtout après sa mort. S’il conçoit et accepte d’être criblé par des soldats ennemis, il n’arrive plus à se remettre d’avoir été trahi et notamment du sort réservé à son squelette, gardé et séquestré telle une momie redoutée, dans les sous-sols d’une brigade de la gendarmerie de Boukharouba. "Un planqué, dit-il, qui n’a même pas eu le courage de mes ânes avec des acwari remplis d’armes et de munitions et qui nous accompagnaient, du jour comme de nuit, sous un ciel faucheur pleuvant la givre en hiver et le napalm en été."

Je termine par te dire que malgré nos divergences et nos larmes de regret à nous tous ici, tout le monde s’accorde maintenant à dire que tu es le premier à avoir eu le courage de dire que la Kabylie n’est pas l’Algérie et qu’il est impératif que le combat soit redéfini selon la seule perspective qu’est celle de sa délivrance des jougs négativistes qui ne manqueront pas de l’anéantir si toutefois vous persistez, sur terre, dans des polémiques politiciennes motivées par la confrontation stérile entre des orgueils kabyles insensés. Et tu sais très bien qu’il est plus facile de briser un atome plutôt que les orgueils de chez nous.

Je dois te quitter maintenant. Je vois venir vers moi la silhouette de ma bien aimée qui vient d’arriver presque au même moment que Lehsen Behbuh.

Kabylement, Le barde.

Taarqubt Mecqan.

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