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Mohand Abttoy, chroniqueur de la révolte rifaine
vendredi 8 juin 2018
par Masin
Mohand Abttoy, caricaturiste, peintre et chanteur du groupe Thidrin est un véritable chroniqueur de la révolte du Rif. Il est l’une des mémoires vivantes du Mouvement rifain. De son exil aux Pays Bas, il garde un œil révolté sur le Rif. Il dessine et peint pour mettre la lumière sur la situation dans cette région frondeuse investie depuis deux ans par différentes forces de police, par l’armée et par les services de renseignement afin d’opprimer, arrêter, humilier et incarcérer.


Les bottes de la haine

D’énormes casques noirs dominent les tableaux peints avec un mélange de café et de vin rouge. Ils sont portés par des êtres en bottes, armés de puissants gourdins. Barbares aux noirs desseins. Des militaires haineux prêts à opprimer, à violer et à torturer. Ils sèment la peur et la répression. Face à eux, des manifestants, minuscules et lointains. Sur les tableaux, les militaires ressemblent à des Fourmies géantes prêtes à en découdre. Du sang perle de leurs bouches ouvertes, similaires à celles de zombies. Elles suintent. «  C’est pour laisser comprendre qu’il s’agit d’une invasion du Rif  », me dit-il.

« Tous ces casques, venus d’ailleurs, représentent pour nous, Rifains, un symbole de tuerie et de barbarie. Les casques sont énormes et les bottes disproportionnées par rapport à la taille de ces soldats. J’ai voulu leur donner une allure plus au moins surréaliste et une apparence comme dans les films des extraterrestres : des monstres envoyés de quelque part pour mater les humains. C’est pour cette raison que j’ai volontairement exagéré la taille de leurs bottes et celle de leurs casques.  »
Les nouveaux tableaux de Mohand Abttoy sont noirs. Tristes. Ils sont à l’image de la situation dans le Rif martyrisé par des décennies de répression, d’opérations policières, de torture et aussi de cette épidémie de cancers qui frappe la région à cause des bombardements chimiques subis par les combattants rifains à la fin des années 1920.

Choquer pour éveiller les consciences

La série de nouveaux tableaux de Mohand choquent par leur force, mais c’est pour la bonne cause. Il faut choquer et inciter les gens à réfléchir et à prendre conscience de ce qui se passe réellement dans le Rif. «  Ces dessins véhiculent quelque chose de nouveau, pas uniquement au niveau de l’image, mais aussi au niveau de leur dimension artistique. J’ai constaté que ces dessins faisaient peur à pas mal de personnes lorsqu’ils les voient. Certains de mes amis les trouvent très choquants.  »
Mohand Abttoy, originaire de Biya (El-Houceima) est révolté par la répression que subit le Rif. Il a toujours chanté cette terre et ses malheurs que la monarchie marocaine lui fait subir depuis 1956. Les textes chantés par le groupe Thidrin, dont il est l’un des piliers, sont engagés et tranchants. Le Rif domine ses œuvres qui transpirent la liberté et le refus de se soumettre. Son trait est audacieux, expéditif. Les couleurs sont vives. Cet artiste qui a étudié les arts plastiques à Marseille n’est pas de ceux qui pratiquent l’autocensure. Il dépeint un pays ravagé par les appétits voraces d’une monarchie qui réprime, qui exploite et dont les services tuent et violent impunément. « Le travail que je mène provient des profondeurs. Il est teinté d’une douleur sans limites », précise-t-il.

Vin rouge et café

« En mars dernier, j’ai été à Malaga, dans une résidence au centre ville, je me suis rendu en Espagne pour me reposer un peu. Je sentais une dégradation de ma santé au niveau psychique. Une sérieuse dépression liée aux problèmes dans le Rif et à la barbarie du régime dont la population rifaine fait l’objet. Assis à ma table, devant une bouteille de vin et du Nescafé, une envie soudaine de faire des dessins sur la situation dans le Rif, avec ce que j’ai sur la table comme matériel, se saisit de moi. C’est ainsi que ces tableaux sont nés. A Malaga, je me sentais si proche du pays, mais à la fois si loin, car je ne pouvais pas y aller », m’explique Mohand.

«  Le vin gouge comme couleur est une référence au sang de Jésus, comme dans la peinture de la renaissance. Une référence à la crucifixion du Christ. Le café, symbolise pour moi l’Afrique, ce vaste continent abritant toutes les misères du monde. Donc, le mélange entre le vin et le café est ici le synonyme de la torture, de l’injustice, de la mort et de crucifixion du peuple rifain en particulier, et du peuple amazigh en général.  »

Tableaux mordants

Depuis le déclenchement de la révolte du Rif, Mohand publie fréquemment des tableaux sur les réseaux sociaux. Son sujet préféré est la « bande mafieuse » au pouvoir à Rabat, celle qui pille, qui tue, qui emprisonne, qui torture et qui condamne. La monarchie marocaine est représentée en train de boire le sang des Rifains. Toxicomane et à la solde de la France, pays protecteur qui a choisi d’observer un silence complice sur ce qui se passe dans le Rif.

Les militaires, outils de la répression, sont aussi particulièrement visés. Ils portent d’énormes bottes, ont l’allure de zombies assoiffés de sang, les yeux globuleux, injectés du sang. Ils sont bêtes et sauvages. Ils écrasent des enfants, défoncent des portes et font éclater des têtes.

Ces œuvres montrent la démocratie enterrée dans un abîme sans fond, des militants pacifistes devant des juges incultes, corrompus, suspendus aux ordres. Le Rif est écartelé, assiégé, mais résiste.

Mohand qui a auparavant publié deux livres de caricatures [1] à Rotterdam (Pays-Bas) où il vit, explique sa nouvelle démarche. «  Je veux donner à ces peintures une dimension plus expressive et plus picturale qu’une simple caricature ne peut pas forcément illustrer. J’ai essayé de les situer dans l’ordre pictural plutôt que celui de la caricature. Car une peinture va au-delà de la caricature ; elle peut révéler des questions identitaires et culturelles. Une peinture est poétique alors qu’une caricature est politique. »

Aux origines de la contestation

A l’origine du mouvement de protestation qui secoue le Rif, le meurtre, vendredi 29 octobre 2016, d’un vendeur de poisson, Mohsin Fikri, écrasé par le presse hydraulique d’un camion-ordure alors qu’il tentait de s’opposer à la saisie et à la destruction de sa marchandise par des agents de la ville. L’ordre de broyer la victime a été donné par un officier de la police. Ce meurtre a déclenché des manifestations quotidiennes, d’abord dans la région du Rif, et puis dans plus de trente villes où des manifestations et des rassemblements sporadiques sont organisés.

Les manifestants du Rif revendiquent certes des projets de développement de cette région marginalisée et enclavée, mais surtout la démilitarisation de Biya proclamée « zone militaire » en 1958 par Dahir royal [2]. Cette proclamation fait suite à des manifestations de colère organisées à Biya en novembre 1958. Des sections du Parti de l’Istiqlal, pointé du doigt pour sa responsabilité directe dans la liquidation du chef de l’Armée de libération nationale (ALN-Nord), Abbas Messaâdi en juin 1956, avaient été incendiées et des soldats de l’armée marocaine stationnés dans la région délestés de leurs armes et emprisonnés. Vers la fin du mois de janvier 1959, la révolte fut étouffée par une force composée de 30 000 hommes et conduite par Hassan II, alors prince héritier de la monarchie alaouite.

Un mémorandum composé de dix-huit points avait été rédigé à l’intention de Mohammed V réclamant la justice et des réformes sociales et politiques et, surtout, le retour d’Abdelkrim Khattabi de son exil en Egypte. L’intervention barbare de l’armée marocaine a provoqué des milliers de morts. Les militaires s’étaient comportés comme une véritable force d’occupation, procédant à des viols collectifs et à des exécutions. D’après des témoignages de survivants, les militaires de la monarchie marocaine éventraient des femmes enceinte et incendiaient des maisons. Des hommes sont brûlés vifs. Ces crimes, toujours impunis, ont incontestablement créé un fossé entre le Rif et la monarchie marocaine.

Arrestations massives, torture et procès expéditifs

Les manifestations qui se sont intensifiées pour toucher tout le Rif après le meurtre de Mohsin Fikri ont ébranlé la monarchie qui a eu recours à une répression systématique pour éteindre la révolte qui se propage aux autres villes du pays. Le 26 mai 2017, Nasser Zefzafi interrompt le prêche d’un imam hostile à la contestation dans la mosquée Mohamed V à Biya, empêchant le prédicateur de le poursuivre. Suite à cet incident, son arrestation avait été ordonnée par le parquet et des affrontements avaient éclaté entre les forces de l’ordre et les manifestants. Trois jours plus tard, Nasser Zefzafi avait été interpellé.

Cette mosquée, symbole de contestation d’un régime qui utilise la religion pour dominer tout un peuple, a été rasée fin janvier 2018 par des bulldozers. Cette destruction vise à éviter de faire de ce lieu un symbole, un lieu de mémoire. Les services de la monarchie ont prétexté la fragilité du bâtiment pour le détruire.
L’interpellation de Zefzafi a été le prélude d’une véritable campagne d’arrestations jamais orchestrée dans le pays depuis que la France a transféré le pouvoir à la monarchie marocaine en 1956. Plus de 1 000 personnes, dont plusieurs dizaines de femmes et de mineurs, ont été arrêtées et torturées. La plupart ont été condamnées à de lourdes peines de prison. Lors de leur procès, ils ont presque tous déclaré avoir subi des tortures, des insultes racistes et des propos dégradants.

Lundi 9 avril 2018, lors de son procès devant la chambre criminelle près la Cour d’appel de Casablanca, le leader du mouvement rifain, Nasser Zefzafi, 39 ans, a déclaré avoir été forcé par la police à dire « vive le roi ». Mais face à son refus, il a été violé. Zefzafi a dévoilé au juge que les agents qui l’interrogeaient avaient inséré leurs doigts puis un bâton dans son postérieur. L’un des avocats a déclaré à la presse que ces agents ont lancé des youyous lorsque le sang ait coulé de son fessier. Il a également été « violenté en le frappant à la tête avec un objet métallique ».
Tous les détenus avaient déclaré avoir été soumis à une torture systématique et méthodique. Zefzafi, poursuivi notamment pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État », a déclaré également avoir reçu « des menaces de viol visant sa mère » !

La contestation continue

Les arrestations massives opérées dans les milieux des militants rifains ont influencé sur la contestation devenue sporadique. Dans la diaspora, des manifestations sont toujours organisées périodiquement et touchent plusieurs pays dont la France, les Pays Bas, la Belgique, le Danemark, l’Espagne et la Norvège.

La monarchie a réussi à détourner le regard des médias vers Casablanca où se tient le procès des leaders de la contestation rifaine. Ces procès politiques ont suscité l’indignation d’organisations internationales des droits humains comme Amnesty International et HRW. Ces ONG dénoncent le recours massif à la torture et les violations caractérisées des droits des détenus.

Depuis le déclenchement de la contestation dans le Rif, rien n’a été fait dans cette région pour améliorer le quotidien des habitants forcés à s’exiler en Europe. Cette lutte pour la liberté doit être soutenue, encouragée et documentée. C’est pour cette raison que le travail qu’effectue Mohand Abttoy est d’un intérêt capital.


A. Azergui

Notes

[1« Cartoons van een Berber », Xtra, Amsterdam 2008 et « De as Van Het kwaad », Xtra, Amsterdam, 2011.

[2Dahir royal n°1.58.381, daté du 24 novembre 1958, paru dans le journal officiel n° 2405 de la monarchie marocaine du 29 novembre 1958. Ce texte de la monarchie alaouite décrète que Biya (Al Houceima) est considérée comme zone militaire)

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