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Hommage
Muhand Amezyan Saïdi, une vie dédiée à la défense de l'identité amazighe
mercredi 25 décembre 2013
par Yafelman
Très engagé dans son militantisme et provocateur dans son art, Muhand Amezyan Saïdi, l’artiste-peintre qui vient de nous quitter à l’âge de 49 ans, suite à une longue maladie, a marqué par son engagement des générations de militants.




Intimidations :

Je me rappellerai toujours de ce mois de mars 1998 à Imtghren. J’étais de passage dans la ville par où je comptais rallier Meknès où je poursuivais mes études en droit. Je suis passé voir Muhand chez lui. C’était une habitude. Une sorte de "passage obligé". Une occasion pour discuter, rencontrer d’autres militants et surtout faire un peu de calligraphie amazighe. Sa maison était un lieu de rencontre permanent. Une sorte de refuge. Un lieu d’effervescence. Le soir venu, Muhand m’informa qu’il a été convoqué par le gouverneur d’Imtghren et que des agents de l’autorité ne cessait de l’harceler depuis que le PPS (Parti du progrès et du socialisme), une formation politique a illustré l’affiche d’une conférence qu’elle comptait organiser dans la ville avec l’une de ses calligraphies en Tifinagh. Aussitôt collées, les affiches ont disparu des mûrs de la ville. Arrachées la nuit, les affiches sont remplacées dans la journée. Muhand était conscient que le seul usage de Tifinagh était une provocation. L’administration de son collège lui en voulait aussi à cause de cette affaire. Il me demanda de reporter mon voyage et de l’accompagner le lendemain. "Si je tu ne me vois pas sortir à midi, c’est qu’ils m’ont arrêté". Au fond de lui, il était certain qu’il serait arrêté. Quelques jours avant, un agent de l’autorité lui lança dans la rue : "Si tu continue comme ça, tu finiras en prison. Et aucune association, ni organisation des droits humains ne te feras sortir".

Le lendemain, je l’ai accompagné, comme prévu, à son "rendez-vous". Une fois arrivé devant la préfecture, je me suis attablé à un café pour l’attendre. Il était 11h00. Une heure plus tard, j’ai vu des fonctionnaires sortir par groupes du bâtiment. Aucune trace de Muhand. J’ai encore attendu. Au fond de moi, une voix me disait qu’il a été arrêté et que je dois informer les autres. J’allais devenir le témoin de l’arrestation de l’un des artistes les plus engagés dans la défense de l’identité amazighe à Imtghren. Alors que je m’apprêtais à quitter le café, je le vois sortir de la préfecture, son sac en bandoulière, la démarche nonchalante et le sourire moqueur qu’il a l’habitude d’afficher dans des circonstances pareilles sur les lèvres.

Muhand vivra des années durant sous la menace et sous la surveillance des agents de l’autorité à Imtghren. Il se moquait de leurs menaces. Il les défiait. Une fois, c’est sa maison, qui lui sert aussi d’atelier, qui a été attaquée. Quelqu’un avait tenté de l’incendier. Une énième tentative d’intimidation qui n’aura pas d’effet sur lui.

Une année après, suite à la mort de Hassan II, il refusa catégoriquement une demande faite par l’administration de son collège de faire un portrait du monarque. Son attitude a été perçue comme une insulte, un défi lancé aux autorités.


Un artiste qui dérange

Muhand dérangeait par son engagement, non seulement le pouvoir et ses relais, mais aussi certains militants amazighs qui lui reprochaient son "insolence" notamment après sa célèbre calligraphie publiée juste après la création de l’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe). Son art gênait. Il s’exprimait très librement. Sa touche est singulière et provocante. Très actif, il était de tous les combats du Mouvement Amazigh. Il assistait et animait des activités dans les universités, les lycées et au sein des associations amazighes. Simple, disponible et généreux, il avait le contact facile et le sourire toujours pendu aux lèvres.

Jaloux de sa liberté, Muhand n’a jamais cédé à la facilité, ni à la tentation et a toujours refusé de se soumettre et d’user de son art pour "abrutir" - le mot qu’il utilisait souvent- les Imazighen. "J’aime bien rester indépendant du pouvoir et des circuits officiels qui abrutissent l’artiste. L’artiste créateur engagé, surtout amazigh, est condamné à être en lien permanent et direct avec la société, à créer, à changer et à approfondir perpétuellement ses recherches. L’officialisation de l’art l’assassine", m’a-t-il dit une fois. Muhand se battait contre le régime à sa manière. Avec son art. Quelques années avant sa mort, il a refusé, avec d’autres artistes engagés, que son nom et des images de ses tableaux, figurent sur un guide des artistes réalisé par l’IRCAM. 

Son engagement, qu’il a toujours assumé, lui a été "fatal". Cet artiste, le plus connu dans les milieux estudiantins et associatifs, figure à la tête des artistes amazighs les plus "absents" dans les médias. Muhand n’a jamais participé à une activité officielle. Il est totalement absent dans les médias. Ignoré par les journaux et les télévisions. Pour eux, il n’existait tout simplement pas. Pour lui, cette absence est un gage de son indépendance. Il en était fier. Il choisissait son propre public.

Débuts

Pourtant, rien ne destinait Muhand à devenir l’un des artistes les plus engagés de sa génération.
Cet artiste avait découvert Tamazight et le tifinagh un peu tard. Au lycée, il faisait partie d’un groupe de musique populaire qui animait des mariages. Il prend vite conscience de son identité grâce à sa mère et s’engage dans le réapprentissage de sa langue maternelle qu’il avait négligée. Il commença par apprendre le Tifinagh et à l’utiliser. "En classe de Terminale, je signais mes travaux en caractères Tifinagh. Mon professeur d’arts plastiques m’a blâmé et m’avait interdit de le refaire". Muhand a toujours gardé ce tableau comme preuve du racisme envers Imazighen. Son arrivée à Imtghren où il enseigna plusieurs années les arts plastiques dans un collège lui avait permis de parfaire sa connaissance de Tamazight.

Depuis, sa vie a totalement changé. Elle est devenue un éternel combat, un voyage permanent et un engagement en faveur de la cause amazighe et des plus démunis. Il contribua à la création de plusieurs associations, forma des femmes dans les villages les plus reculés à des métiers comme la couture, la cuisine, le tissage ou la broderie qu’il excellait. Muhand s’engagea aussi dans la défense des détenus politiques amazighs à Imtghren et à Meknès, leur apporta toute son aide. Il était de tous les combats pour l’amazighité. Disponible et généreux, il le restera jusqu’aux derniers jours de sa vie.

Mémoire

Dans un ultime défi lancé aux autorités, Muhand avait conseillé sa famille de couvrir sa dépouille, lors de ses obsèques, avec un drapeau amazigh. Ce qu’elle a fait sans hésitation. Il est resté fidèle à lui même, à ses idéaux et à ses principes jusqu’aux derniers moments de sa vie.

Muhand nous a certes quittés physiquement, mais sa mémoire est plus que jamais vivante. Il est de notre devoir de la protéger contre toute récupération par des institutions officielles qui ont tout fait, de son vivant, pour le faire taire et dénigrer son art.


Chapeau bas l’artiste !


A. Azergui


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