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Mzab : un plan d'éradication
Entretien avec maître Salah Dabouz
jeudi 15 décembre 2016
par Masin
Il est clair : pour l’État algérien, le Mzab doit disparaître ! Cela s’inscrit dans le projet global de l’éradication de l’amazighité en Afrique du nord au profit de l’arabité. Le Mzab qui semble être vulnérable, fait l’objet, depuis 2013, d’une offensive meurtrière et destructrice organisée par les autorités algériennes. En témoigne l’acharnement dont est victime la communauté mozabite pourtant pacifique et paisible.
Expéditions punitives menées par des bandes de voyous, saccages et destructions de leurs biens, assassinats, arrestations massives arbitraires, détentions illégales dans des conditions dégradantes,... voici le lot de ce qui est réservé aux Mozabites ces dernières années.
Pour faire le point sur la situation dans le Mzab et notamment sur la situation des militants arbitrairement détenus en prison depuis juillet 2015, nous avons interviewé maître Salah Dabouz, avocat des détenus.

La Rédaction.



Tamazgha.fr : Plus d’un an après l’arrestation arbitraire de Kamaldine Fekhar et d’autres militants mozabites, qu’en est-il de cette affaire sur le plan juridique ?

Salah Dabouz : Sur le plan juridique, nous avons constaté beaucoup d’irrégularités, à commencer par le document qui a servi de base à son arrestation et qui n’a aucune valeur légale. Il s’agit d’un document émis par le procureur général contre lequel, par ailleurs, Dr. Fekhar a déposé plainte. De plus, nous observons beaucoup de lourdeurs dans l’instruction qui, à mon sens, sont des lourdeurs non justifiées. Enfin, les restrictions qui me sont imposées par décisions du Wali [1] de Taghardaït, en violation de la loi, pour, probablement, m’empêcher d’accompagner ce dossier et surtout de l’alimenter avec des faits et des preuves en faveur des détenus.


Kamaldine Fekhar a eu à observer à plusieurs fois une grève de la faim. La dernière en date remonte au 15 novembre dernier et qu’il n’a arrêté que difficilement après votre insistance. Quel est son état de santé aujourd’hui ? Et pensez-vous qu’il n’est pas risqué d’adopter un tel mode de contestation avec un régime comme celui d’Alger qui n’a aucun respect de la vie humaine ?

Kamaldine Fekhar a, en effet, observé plusieurs fois une grève de la faim, mais pas seulement lui ; il y a également Kacem Soufghalem, Brahim Sreaa, Cheikh Ami Brahim Fekhar, Bahmed Daddi Baba, Nasreddine Hadjaj et bien d’autres…
Kamaldine Fekhar était déterminé à aller jusqu’au bout de sa grève de la faim, mais il avait très vite compris que c’est ce que cherchait le pouvoir, c’est-à-dire qu’il crève en prison, comme c’était le cas pour Baouchi Affari et Benchikh Aïssa et, très récemment, Mohammed Talmat [2] qui est mort d’une façon affreuse. Actuellement, le pouvoir tente d’incriminer ce dernier et se positionner en victime !!
Dans le meilleur des cas les responsables du gouvernement se jettent la balle pour dire que "ce n’est pas moi, c’est l’autre".
Kamaldine Fekhar a été très sensible aux appels des militants, des membres de sa famille et surtout à la mobilisation qui s’est créée pour exiger sa libération ainsi que celle de tous les détenus d’opinion. Lorsque je lui ai dit qu’il y a un comité internationale pour la libération de Fekhar et les détenus Mozabites qui active et que cela crée une dynamique intéressante, il a alors accepté de suspendre sa grève de la faim.


Qu’en est-il des conditions de détention des militants que vous défendez ?

Les conditions de détention en Algérie sont très difficiles d’une façon générale. J’en veux comme preuve l’interdiction faite à des ONG de défense des droits de l’Homme de visiter des établissements pénitenciers, ou encore les détenus qui meurent dans l’indifférence totale. Alors que ce genre de situation appelle l’ouverture d’enquêtes confiées à des commissions crédible, les autorités tentent de se justifier, et gare à ceux qui osent en parler publiquement. Personnellement, je subis un harcèlement depuis le mois de mai 2016 pour, entre autre, avoir dénoncer les conditions carcérales à Mneaa et à Taghardaït. Actuellement je suis sous contrôle judiciaire à 600 km de chez moi ; je suis donc contraint d’effectuer 1200 km chaque semaine pour signer un registre chez le juge d’instruction. Alors si moi, en tant qu’avocat et président d’une ligue de défense des droits de l’Homme, je suis soumis à ce traitement qui me cause d’énormes ennuis notamment de santé, sachant que je suis en liberté, imaginons ce que doit subir un détenu !!


En juillet dernier, vous avez été interpellé par la police algérienne à Taghardaït en compagnie de six responsables politiques et syndicaux. Quelles en sont les raisons ?

Ce n’est pas en juillet, c’est au mois de février et à Alger, c’était pour nous interdire de nous réunir à la maison des syndicats, d’ailleurs nous avons tenu notre réunion au commissariat de Bab-Ezouar en signe de défit à cette insupportable violation des lois, et deux jours après j’ai porté plainte contre le commissaire de Bab-Ezouar. J’ai su par la suite que c’est sur ordre du Wali d’Alger que nous avons été interpellés.
Ce sont donc les Walis qui gèrent les services de police pour porter atteinte aux libertés individuelle et collective, chose d’ailleurs bien expliquée par le Wali de Taghardaït dans un discours que j’ai diffusé sur ma page YouTube sous le titre de "grave déclaration du Wali de Ghardaïa (Taghardaït)".
Ce qui m’a aussi emmené à porter plainte contre le Wali de Taghardaït le 14 décembre 2016 auprès du procureur général près la cour suprême pour immixtion de l’autorité administrative, outrage à l’avocat, révélation de secrets d’instruction, diffamation et pression sur les décisions des magistrats.


Il semblerait que les autorités algériennes vous mettent les bâtons dans les roues et vous empêchent d’effectuer votre mission de défense des détenus politiques du Mzab. Est-ce vrai ?

Tout à fait ! J’ai une façon de travailler qui dérangerait les pouvoirs qui influent directement sur les services de sécurité et l’appareil de justice.
Il est claire que mes demandes de convocation de personnalités politiques tel qu’Ouyahia, Saïdani et Toufik dérangent beaucoup. Aussi, mes déclarations sur les conditions de détention et les abus qui caractérisent le traitement du dossier du Mzab et d’autres dossiers tel que celui des avocats d’Oran ou du gaz de schiste à In Salah…


En octobre 2016, vous aviez demandé au Juge d’instruction de l’affaire des détenus du Mzab d’auditionner Amar Saâdani, alors secrétaire général du FLN, et Mohamed Médiène, dit Toufik, ex-patron du DRS. Qu’est ce qui motivé votre demande et quel est le lien avec l’affaire des détenus politiques du Mzab ?

Cette demande est motivé par les déclarations du 5 octobre 2016 de Amar Saïdani par lesquelles il accuse directement Toufik d’être derrière les violences au Mzab. Amar Saïdani était alors secrétaire générale du FLN, le parti présidé par le président de la république, qui détient la majorité à toutes les assemblées, notamment les deux chambres du parlement, il forme le gouvernement avec la majorité des portefeuilles. Une telle déclaration avec celle d’Ouyahia qui avait dit le 11 juillet 2015 qu’il sait que des individus touchaient 50.000 DA par jour pour commettre des actes de violence à Taghardaït, sachant qu’Ouyahia est lui aussi secrétaire général de l’autre parti au pouvoir, le RND, et en même temps il est chef de cabinet du président de la république.
Donc si on prend en considération que ces déclarations concordent parfaitement avec ce que disait Kamaldine Fekhar et les autres détenus d’opinion de Taghardaït, la chose la plus logique qui devrait avoir lieu après la déclaration de Saïdani c’est la libération immédiate de tous les détenus dans l’affaire du Mzab, car le coupable est bien désigné… Mais hélas !


En novembre dernier vous avez déclaré que "ce qui se passe à Ghardaïa (Taghardaït) se fait en dehors des lois de la République. Il y a des personnes déléguées qui agissent en dehors de toute légalité". Pourquoi ?

Tout à fait, il y a délégation de pouvoir illégale à Taghardaït. Ce sont les services de sécurité qui font tout et qui préparent des dossiers que certains juges acceptent de couvrir "juridiquement".
Nous avons, par exemple, des listes de coupables potentiels appelés par les services de sécurité "les adeptes de Fekhar".
Le 24 novembre 2016, par exemple, un ami, Daddi Nounou Noureddine, ex-magistrat à la cour des comptes, avait fait objet d’un kidnapping : il été enlevé d’un cabinet d’avocats à Taghardaïtt vers le sous-sol du commissariat central. Il a fallu mon intervention immédiate et beaucoup de sang froid de sa part pour qu’il soit libéré vers midi. Je suis certain qu’il aurait pu connaître le pire. Le soir de cette même journée, vingt-deux personnes ont été arrêtées chez M. Beladis Balhaj, un immigré qui était en visite familiale.
Enfin, le Wali de Taghardaït a très bien expliqué comment il agit en dehors des lois de la république et avec le consentement de ses supérieurs. Il n’a, bien entendu, nullement été inquiété pour ses déclarations.


Qu’en est-il de cette affaire des vingt-et-un Mozabites mis sous mandat de dépôt le 6 décembre par le juge d’instruction du tribunal de Taghardaït et qui ont été arrêtés par la police le 24 novembre 2016 lors d’une descente dans une habitation privée ? Y a-t-il un lien avec les détenus politiques mozabites ?

J’ai l’impression qu’à défaut de charge réelle et de preuves convaincantes contre Kamaldine Fekhar que le pouvoir veut présenter comme commanditaire des violences au Mzab, des "opérations" d’arrestation à base de dénonciations calomnieuses par des personnes qui ont souvent des comptes personnels à régler avec ceux qu’ils dénoncent sont restées les seules pistes pour essayer de trouver le moindre élément qui peut servir de preuve de ce qui a déjà été formé comme accusation par le procureur général de Taghardaït avant même qu’il y ait la moindre instruction même préliminaire contre Kamaldine Fekhar et les autres détenus.
Il suffit de voir la note d’arrestation signée par le procureur général contre qui Fekhar a d’ailleurs porté plainte.


Dans son rapport "Sud de l’Algérie, turbulences à l’horizon", rendu public récemment, International Crisis Group (ICG) explique la situation que traverse le Mzab, la région d’In Salah et Ouargla par les nombreux changements qui traversent la région longtemps délaissée par l’Etat central. Que pensez-vous notamment de la partie qui traite de la situation dans le Mzab dans ce rapport ? Pensez-vous que la situation dans le Mzab s’explique uniquement par l’aspect social et économique des choses ?

Non, la situation au Mzab est très particulière. Nous avons à faire à une région habitée par une population connue pour son pacifisme et que des cercles du pouvoir ont voulu mettre à feu et à sang. Faudrait-il rappeler que des déclarations de plusieurs responsables au plus haut sommet de l’État évoquant clairement l’existence d’un plan visant la région et impliquant directement des institutions de l’État parmi les plus puissantes. Et ces déclarations n’ont suscité aucune réaction des autres pouvoirs. Cela montre la gravité et la dangerosité de la situation.
Devant une telle situation, il est évident que les mêmes causes entrainant les mêmes effets, sachant que la région du Mzab est l’une des rares régions en Algérie qui connait une stabilité sociale qui a résisté à tous les dangers par une organisation sociale des plus efficaces et qui a plus de dix siècles d’existence et qui n’a jamais connu, par le passé, un tel acharnement d’un pouvoir politique. Et ce qui enclenché et frappe la région depuis novembre 2013 me fait craindre le pire pour l’avenir dans cette région.


Que pensez-vous de la mobilisation autour de cette affaire des détenus politiques du Mzab, et qu’attendez-vous de plus afin d’optimiser les chances de libération de Kamaldine Fekhar et ses camarades ?

Le salut pour des problèmes qui impliquent le pouvoir politique en Algérie ne peut venir que d’une solidarité nationale et internationale. Il s’agit de faire face à une volonté criminelle de destruction de toute une région, et aujourd’hui ce sont de hauts fonctionnaires qui font des révélations prouvant l’implication directe de certaines institutions de l’État dans des actes criminels et qui demeurent malheureusement sans aucune suite.
La mobilisation pour la libération des détenus d’opinion mais aussi de la mise en place d’une commission d’enquête crédible, et sous le contrôle d’instances internationales, reste à mon sens le meilleur moyen pour essayer de sauver ce qui reste à sauver à Taghardaït.

Propos recueillis par
Masin Ferkal.

Notes

[1Wali : Préfet.

[2Mohamed Talmat est un journaliste freelance qui réside en Grande Bretagne et qui a été arrêté à l’aéroport d’Alger le 27 juin 2016 pour "offense au président de la république". Jugé et condamné à deux ans de prison, il entame une grève de la faim pour protester contre l’arbitraire des autorités algériennes, il décède, alors qu’il est en détention, le 11 décembre 2016.

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1 Message

  • Mzab : un plan d’éradication 16 décembre 2016 03:13, par Argentine
    Après lecture de ce cet article il n y a aucun doute que le peuple concerné est a la merci des autorités qui ont un but très précis et qui sont prêt a tout et cela sans scrupule pour arriver a leur fin cela étant dit je crois que la seule et unique solution est celle qui a été évoqué par maître Dabouz lorsqu’il dit : Le salut pour des problèmes qui impliquent le pouvoir politique en Algérie ne peut venir que d’une solidarité nationale et internationale.

    repondre message

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