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Où va l'Azawad ?
dimanche 2 mars 2014
par Yafelman
Tout laisse à croire que rien ne va plus depuis quelques mois dans l’Azawad. Plus d’un an après l’intervention française, le pays est moins sûr. Plusieurs dizaines de civils ont été tués courant des mois de janvier et février 2014 dans des circonstances pour le moins obscures. Les groupes djihadistes y font également leur retour. Le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), affaibli, est traversé par des courants rivaux aggravés par l’intervention marocaine et des réactions du régime d’Alger.



Insécurité.
 
Depuis début janvier 2014, plus de cinquante civils touaregs ont été tués dans des attaques près de Gao et aux confins de l’Aïr. Les assaillants seraient des membres du MUJAO, le Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’ouest. Des sources touarègues accusent l’armée malienne d’être directement impliquée dans les tueries. Ces attaques surviennent alors que les groupes djihadistes, chassés par l’armée française de l’Azawad, entament leur retour et sèment déjà le chaos dans la région. Et ils le font savoir. Dans un article paru le 27 février 2014, le quotidien Le Monde écrit que “des familles qui ne comptaient pas parmi leurs soutiens ont dû quitter leurs villages. Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) mène par ailleurs depuis six mois une campagne d’assassinats ciblés contre ceux qui ont aidé l’armée française sur le sol malien, en particulier des cadres touareg du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Une dizaine de membres – ou des proches – du MNLA ont déjà été tués”.
Selon ce même quotidien, parmi tous les groupes djihadistes présents dans l’Azawad, c’est le groupe Ansar-Dine, dirigé par le chef touareg Iyad ag Ghali, qui a le vent en poupe. Il est le plus visible sur le terrain. Les cadres et membres de ce groupe auraient investi leur zone d’influence traditionnelle au nord de Kidal, près de la frontière algérienne. Le quotidien nous apprend qu’à Boughassa par exemple, depuis le début février, la population a été informée qu’elle devait afficher son soutien ou partir. A Abeybera, Ansar-Dine a décidé, début février, de faire circuler une police islamique et a procédé à la distribution d’argent à la population. A Tassissat, à 30 km au nord ouest de Abeybera, s’était tenue, courant de l’été 2013, la réunion d’AQMI déclenchant la campagne d’assassinat contre les “collaborateurs” des Français. Ce retour d’Ansar-Dine a été encouragé et initié par les services algériens. Début février, les services de renseignements français affirmaient avoir localisé le chef de ce groupe à Tinzaouatin [1] dans la région de Tamanrasset. Iyad s’y cacherait avec l’assentiment des services de renseignements algériens. Ce dernier, pour rappel, fait l’objet d’un mandat d’arrêt lancé par la justice malienne et figure depuis un an sur la liste noire des terroristes recherchés par les Etats-Unis.

La réactivation d’Iyad serait une conséquence directe de l’intervention marocaine dans le dossier de l’Azawad !


Le MNLA affaibli.
Il n’est pas interdit de mener une action diplomatique active en faveur de l’Azawad, mais il s’agit de la mener avec discernement et être en mesure de bien choisir ses alliés ainsi que ses partenaires. Avec le recul, la visite effectuée par le secrétaire général du MNLA et le porte-parole de ce même mouvement à Marrakech et leur rencontre avec Mohammed VI semble avoir précipité le mouvement sur une arène dont il ne maîtrise pas totalement les enjeux et les contours. Le MNLA a été totalement dépassé par les conséquences de son action “diplomatique”. En voulant jouer dans “la cour des grands”, le MNLA s’est fait piétiné et déchiqueté. L’audience (puisqu’elle est présentée comme telle par le palais royal) accordée par le roi de la monarchie alaouite aux deux chefs du MNLA n’a été d’aucun bénéfice pour le mouvement. Elle a juste permis à Rabat, qui espérait damer le pion à Alger dans le Sahel, à peser sur la politique du Mali dans la région et à inciter ce pays à retirer sa reconnaissance des séparatistes du Polisario. La récente visite de Mohamed VI à Bamako où il a été accueilli en “sauveur” vient confirmer que le MNLA n’était qu’un marchepied, un étrier pour les services marocains, rien de plus. Le MNLA, qui n’en a tiré aucun profit politique, a permis à la monarchie marocaine de revenir sur la scène africaine et de bousculer les agendas algériens dans la région, avec la bénédiction de la France. Il faut dire par ailleurs que la gestion des “aventures marocaines” d’Ag Achérif, sur le plan de la communication, laisse à désirer. Le MNLA n’a pas communiqué suffisamment sur cette visite. Il a même utilisé dans son propre communiqué, le même lexique d’un texte fade rendu public par le cabinet royal de Mohammed VI. Certaines images fournies par les chaînes marocaines sont plus éloquentes que le silence du MNLA.

 
Sur le front interne, le MNLA semble de plus en plus divisé. Certains de ses chefs, d’après des sources locales, s’accaparent tous les pouvoirs et décident sans se référer aux autres membres. D’ailleurs lors de la visite à Marrakech, les hauts cadres du MNLA n’étaient même pas au courant de la visite : ils ont appris la nouvelle par les médias. Des médias maliens ont fait état récemment de la parution d’un nouveau mouvement, celui de des Cavaliers de l’Azawad pour l’Azawad (MCAA). Il n’est pas exclu que d’autres mouvements puissent voir le jour dans les semaines à venir. Des cadres du MNLA s’étaient retirés du Mouvement et il est fort probable qu’ils s’aventurent dans la création de nouvelles organisations. Cet émiettement sonnerait le glas du MNLA et de son projet de l’Etat de l’Azawad.

 
Réactions algériennes.
L’Azawad est devenu, au fil des années, un terrain de luttes géopolitiques entre plusieurs Etats riverains dont les Etats algérien et marocain. La visite à Marrakech de Bilal Ag Chérif a été très difficile à digérer pour Alger qui compte désormais faire payer cher le prix de cet affront aux groupes touaregs. Le choix marocain a été fait suite à la contestation de la médiation algérienne par le MNLA qui a refusé de prendre part, le 19 janvier 2014, à des discussions parrainées par les autorités algériennes. En voulant s’échapper au “piège algérien”, le MNLA s’était précipité dans la souricière marocaine.

Réagissant à l’audience accordée au MNLA par Mohammed VI, les autorités algériennes ont d’abord réactivé Ansar-Dine et les groupes djihadistes qui leur sont liés dans la région. Les scissions au sein du MNLA semblent aussi être provoquées par l’instrumentalisation, par le DRS, de groupes touaregs rivaux et de clans tribaux qui s’entredéchirent pour contrôler le mouvement.

Récemment, le quotidien algérien Echorouk a rapporté que les autorités algériennes ont appelé tous les groupes touaregs à une “rencontre islamique de réconciliation au Mali”. De son côté, le site d’information H-Azawad [2] qui affirme qu’Alger a appelé tous les groupes actifs dans l’Azawad a créer un front commun pour faire barrage à l’intervention marocaine dans la région. Ag Achérif aurait rejeté cette initiative qui, selon des sources locales citées par ce site, risquerait de limiter sa liberté d’action. 


Diplomatie.
Il est certain que les Etats de la région, notamment Alger et Rabat, sont très nuisibles au MNLA et à sa cause, celle de l’instauration de l’Etat de l’Azawad. Tous les deux s’opposent catégoriquement à ce projet qu’ils ne cautionneront jamais pour des raisons géopolitiques. Le but de ces deux Etats anti-amazighs est d’instrumentaliser les groupes touaregs et terroristes également pour étendre leur influence et placer leurs pions dans la région pour mieux la déstabiliser et la contrôler.

Les Touaregs ont certes de très vilains voisins. Ils ne peuvent pas les changer. C’est la triste réalité, mais c’est l’une des règles intangibles de la géopolitique. Il ne leur reste donc que leur intelligence et leurs armes, s’il le faut, pour se libérer. Et bien sûr beaucoup de diplomatie, la vraie, et de communication, une communication intense et qui doit rompre avec le bricolage et l’amateurisme.


A. Azergui


Images du charnier de Djébock.
Trois civiles ont été ligotés avant d’être sommairement exécutés par une unité de l’armée malienne près de Djébock, à45 km de Gao, le mercredi 19 février 2014.





Notes

[1La ville de Tinzaouatine comprend deux parties ; une partie qui se trouve dans l’Azawad, une autre partie se trouve sur la partie du territoire contrôlée par l’Etat algérien. C’est dans la partie contrôlée par les autorités algériennes qu’Iyad ag Ghali aurait été localisé. C’est là qu’il aurait construit une maison.

[2H-Azawad est un site d’information sur l’Azawad proche des services marocains.

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2 Messages

  • Où va l’Azawad ? 2 mars 2014 17:10, par Saga des Gémeaux

    On peut effectivement se poser la question. L’intervention française en Azawad, a montré que les Etats issus des fausses indépendances n’étaient pas crédibles ; ils ne sont mêmes pas capables de se protéger eux-mêmes, puisqu’ils demandent à l’ancienne puissance coloniale d’intervenir, pour protéger des régimes politiques corrompus et pourris jusqu’à l’os. Nos frères et soeurs de l’Azawad, ne devront à l’avenir ne compter que sur eux-mêmes, et se passer de toute médiation étrangère.

    Saga des Gémeaux

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  • Où va l’Azawad ? 2 mars 2014 21:13
    Merci monsieur pour ce papier clair. Il est en effet évident que le MNLA est en déliquescence. Amateurisme ? Déviation opportuniste ? Les deux il me semble. Et dire que ce mouvement, laïque à ses début, a pu libérer l’Azawad par les armes. Pour un temps. Ceci étant... Le manque de soutien international ou régional d’une part (les berbères algérien ou marocains ne furent que si peu au rv par exemple) et d’autre part les coups de boutoir de l’Algérie (qui a impulsé les intégristes d’Ansar Dine), du Quatar (qui a financé le MUJUAO, autre mouvement islamiste), puis in finé la France qui a fait cause commune avec le putschiste de Bamako ont fini par sonner le glas du MNLA. ça fait penser au lâchage des républicains catalans de 36 par les "démocraties"... au profit de Franco. Mais ceci est une autre Histoire...à méditer cependant. Tikuk

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