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Sortie du nouvel album de Si Moh
Tamuγli : une vision poétique en perpétuel renouvellement
mardi 27 avril 2010
par Masin
Depuis 2006, date de la sortie de son album La d-yeqqar (élucubrations), Si Moh a laissé son œuvre et sa réflexion mûrir et son public apprécier à sa juste valeur sa poésie. Celle-ci, comme l’amour, exige du temps et de la patience. Le voilà de retour avec un nouvel opus intitulé "Tamuɣli" (Regard), généreusement composé de onze chansons. L’album explore les moindres coins et recoins du verbe, les scrute, les interroge, les bouscule pour en extraire le meilleur. La meilleure des paroles, n’est-elle pas celle qui s’érige en poème ? Dans ce nouvel album, les mots les plus inattendus fusionnent dans une alchimie jouissive.

L’art de raconter des histoires

On sait, au moins depuis l’album Tiqsiḍin (Anecdotes), que Si Moh est friand d’histoires qu’il s’évertue à faire partager, non sans quelques clins d’œil, à ses auditeurs. Le procédé est reproduit dans l’album Tamuγli. L’histoire prend des formes diverses : elle peut aller de la simple anecdote (cf. Ameddaḥ) à l’Histoire. La chanson Martin raconte, en effet, un pan entier de l’histoire universelle, à savoir la première guerre mondiale. Si Moh commet un coup de maître en décrivant avec détails le quotidien d’un soldat mobilisé. Le réalisme de la description laisse l’auditeur pantois. Comment peut-on décrire avec une telle précision un événement qu’on n’a pas vécu ? La réponse est sans doute dans le génie du poète [1]. Autre coup de théâtre, autre coup de maître : Martin, l’ami du narrateur, que l’on croit être un autre soldat, s’avère être un… mulet. Si Moh excelle ainsi dans l’art de surprendre ses auditeurs…

Le même procédé est reproduit dans la chanson Le Juge. C’est l’histoire d’un juge tombé amoureux d’une justiciable qui, elle, est amoureuse de son avocat. Épris, le juge va jusqu’à transformer le verdict :

Le juge amoureux yenṭer
Tewweḍ-as tfidi s iɣes
Yewweḍ si lḥeqq iwexxer
Lqanun fell-as yeɛfes
Yestenya ɣef Malḥa m lecfaṛ
Yewwi-tt, yerra-tt d ayla-ines


En réalité, ce qui importe, c’est moins l’histoire du juge et de Malḥa que le fait de raconter leur histoire…Car, précise le narrateur, si ce n’était l’histoire du Juge et de Malḥa, le verdict aurait été plus juste, certes, mais la chanson n’aurait pas existé !

Mer le juge d lḥeqq yelḥa
Tili ad yeṣḥu beṭṭu
Limer asmi iḥemmel Malḥa
Mazal tessin bugaṭu
Mer le juge tebɣa-t Malḥa
Taɣect-agi ur tt-ncennu…


Lexlaxel (l’étrange voyage) ou le roman tragique des candidats à l’émigration

Depuis quelques années, la littérature s’est emparée du phénomène de l’émigration/immigration clandestine pour en faire une thématique privilégiée. Le romancier Boualem Sansal lui a consacré un roman Intitulé Harragas, du nom de ces hordes de jeunes qui, au prix de leur vie, bravent la mer pour retrouver l’occident. Merzak Allouache en a fait un film au titre éponyme.
Le poète est particulièrement attentif à la douleur et à la souffrance engendrées par le fléau. Le texte Lexlaxel fixe des moments d’émotion nés des espoirs déçus des candidats au départ, de l’attente interminable et désespérée des parents (notamment des mères) qui voient partir leurs enfants vers l’inconnu et qui guettent le moindre signe de leur part. Défilent des images poétiques qui ne manquent pas de nous interroger : jusqu’où peut aller le désespoir de l’homme ? L’image de la mère suspendue à l’horloge, guettant le moment où son fils va appeler, est saisissante :

Di tesga tezga yemma-s
Tettraǧu ma d-yessiwel
Tiṭ-is terṣa deg ureqqas
N ssaɛa ma d-yembiwel
Teggumma ad teqḍeɛ layas
Iẓri deg (yi)meṭṭi yedderɣel
Teqqel ddqiqa d aseggas
Lexbar yugi a d-iɣiwel



Le mouvement spatial entre terre et mer traduit la même tonalité tragique : les candidats à l’émigration quittent un enfer pour en découvrir un autre encore pire ! La mer rejette à la surface leurs corps sans vie (d ifersunen i d-uɣalen)... La tonalité tragique est accentuée par le genre musical dans lequel est exécuté le texte. En effet, adekkeṛ est chanté lors des veillées funèbres. Dans la chanson, le chant exécuté en chœur fixe dans l’esprit de l’auditeur l’atmosphère de deuil causée par l’image de cadavres rejetés par la mer... Sans chercher à verser dans le pathos, le texte déploie une esthétique de la consternation provoquée par l’ampleur d’un fléau qui s’amplifie de jour en jour...

La thématique de l’amour est présente à travers deux chansons Icellaḍen et Ay adrar. L’attente de l’auditeur n’est pas déçue. L’amour reprend sa tonalité positive du premier album. Après une longue période de résignation, le sujet amoureux semble sortir de sa léthargie. Icellaḍen est une ballade romantique où la maturité flirte avec la jeunesse. Le texte est l’espace où se côtoient deux générations dont la rencontre est loin d’être conflictuelle et, à l’inverse, exalte le désir de connaître l’autre. La figure masculine, incarnant ici la maturité, conjure la figure féminine (la jeunesse) à se dire, à se raconter. La parole présente ici pour le sujet une vertu libératrice. Dans Ay adrar, la parole poétique prend la forme d’un discours fantasmatique, celui du sujet qui implore la montagne, ultime forteresse, de s’incliner pour qu’il puisse atteindre sa bien-aimée.

D’autres chansons traitent d’autres thématiques. Tamuɣli, qui donne son titre à l’album, séduit par la lucidité des mots utilisés pour véhiculer une esthétique de l’interrogation. Le sujet reste dubitatif devant le visage d’une figure féminine dont il n’arrive pas à cerner l’état exact. Les passages suivants illustrent la rhétorique de la dubitation déployée dans le poème :

(i) Ha ccfaya seg-s thujeṛ
Ha ṭṭlam ɣef wallen-is yeḍla
Ha tezwi-yi si ger lecfaṛ
Ha d tamuɣli ur yi-d-twala

(ii) Ha leɣmam idel tafat
Ha d iṭij i d asellaw
Ha yexser wudem-is nettat
Ha nek tbeddel lḥala-w


En réalité, la figure féminine est ici un prétexte pour une réflexion sur le doute. Si Moh est de ceux qui considèrent que le chemin de la connaissance passe par le doute…
Ecrit sur un mode amusant, qui n’est pas dénué de clins d’œil satiriques, le texte Ameddaḥ (Le troubadour) est une réflexion sur la figure du poète-troubadour, faiseur de mots, faiseur de rêves. On y croise de beaux passages poétiques, notamment ce bel hommage à la femme :

Lukan mači d lxalat
I icebbeḥn azniq cwiṭ
I wacu telha tafat
I wacu telliḍ a tiṭ…


Dans Lewcam (le tatouage), le sujet fait une excursion nostalgique dans le passé. Si le corps est tatoué, l’esprit l’est d’autant plus que les souvenirs ne le quittent pas, ils resurgissent pour dire l’amertume du temps qui passe. Dans Di tlata, la nostalgie a une teneur plus douce. Construite en trois moments poétiques, la chanson dépeint des instants privilégiés du sujet, moments de solitude créative, d’imagination féconde... Les chansons Tizitt (La mouche) et Aɣerda (la souris) reproduisent le procédé utilisé dans l’album précédent. Les figures animales servent de point de départ pour alimenter, sur un mode allégorique, la réflexion philosophique sur les thèmes du pouvoir et de la soumission...

Au delà du plaisir esthétique qu’il procure à son auditeur, Si Moh ne cesse de renouveler les problématiques poétiques et de confirmer la modernité de sa poésie. Il est incontestablement l’un des maillons forts de la poésie kabyle moderne.


Amar Ameziane
Paris, mars 2010





[|

2Titres de l’album2

1. Tamuγli
2. Le Juge
3. Martin
4. Aγerda
5. Ameddaḥ
6. Lewcam
7. Icellaḍen
8. Di tlata
9. Tizitt
10. Adrar
11. Lexlaxel
|]

[|Écouter deux chansons de l’album : |]

MP3 - 4.2 Mo
Icellad’en
Icellad’en, chanson de l’album "Tamughli"
MP3 - 8.8 Mo
Lexlaxel
Lexlaxel, chanson de l’album "Tamughli"

Notes

[1On cite en littérature américaine le cas de Stephen Crane qui dans sa nouvelle La marque rouge des braves (The red badge of courage) raconte avec un réalisme poignant la guerre civile américaine à laquelle il n’a pourtant jamais pris part.

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3 Messages

  • Sortie du nouvel album de Si Moh 6 mai 2010 05:19, par El vaz
    Si moh est le témoin impuissant de son temps et des malheurs qui accablent son peuple...Dommage que les politiciens, notamment algériens, n’aient pas de culture poétique car ils auraient à travers l’oeuvre de ce barde tout un programme.
  • Sortie du nouvel album de Si Moh 2 juin 2010 18:43, par Abdellah MOULLA
    si moh et la poesie deux phenomene compatible mais le temps s’enchargeait de les unirs pour l’eternite et pour plusieurs generations , parfois je pense a sa tete..., et dans sa tete c’est comme un champs de bataille de pensees .
  • Sortie du nouvel album de Si Moh 10 juin 2010 15:18, par Mohand

    Si Moh ne fait plus que des chansonnettes depuis un moment déjà. Ses trois premiers albums étaient tres prometteurs, à la fois sur le plan esthétique et idéel. Après, mis à part quelques textes pércutants, comme l’hommage à chikh Muhand, Il n’y a vraiment rien d’original.

    "La maison blûle" comme dirait l’autre, mais pratiquement rien ne transparait de la réalité quotidienne du pays et des gens qui y vivent dans ce dernier album, si ce n’est le dernier titre au sujet des "haragas". C’est d’ailleurs la seule chanson qui s’étalle sur une certaine durée.

    Bien entendu, il n’est pas dit qu’un artiste doit se coller à la réalité et que ses oeuvres doivent être le reflet de celle-ci. Néanmoins, opter, par example, pour un sujet qui concerne les premières années du siècle dernier, en l’occurence la première guerre mondiale, au détriment des multiples préoccupations criantes du peuple, c’est refuser de voir cette réalité là.

    Pour les autre titres, on notera la légèrté pour ne pas dire la superficialité de ton, la brièveté, ainsi que quelques tournures cheres à Si Moh, à savoir la remémoration du sujet parlant d’un passé révolu, et ce par le truchement de rêveries solitaires, de bouts d’écrit, de tatouages qui déclenchent des souvenirs, de miroirs qui ne reflètent plus les jours de grandeur.

    Il est clair que si je n’étais pas un admirateur du travail de Si Moh, je ne m’étallerais pas aussi longuement. Il est vrai aussi que la critique est facile. Cependant, un peu plus de profondeur et une plume un peu plus acérée ne feraient sans doute pas de mal à l’artiste. Bien au contraire. Merci à vous !