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Un gendarme algérien avait tiré sur Lounès Matoub : c'était en 1988
Témoignage
mardi 9 octobre 2012
par Tamilla

Un certain 8 octobre 1988, un gendarme algérien avait tiré à bout portant sur Lounès Matoub. C’était sur la route menant de Larbaa n At Iraten (Fort National ) à Michelet que le salaud de gendarme lui a tiré dessus : une rafale de cinq balles lui a traversé le corps. Rien ne pouvait justifier cela si ce n’est la haine du kabyle. Cette haine et ce mépris qui traduisent la nature d’un régime qui dirige l’Etat algérien, un régime qui a fait de l’éradication de l’amazighité et de tout ce qui la porte un projet.

Cet épisode de la vie de Lounès est peu connu. Cette année a vu même des officines algériennes s’intéresser à l’événement ; certains des relais du régime algérien relatent ce qui est arrivé à Lounès en 1988, sauf que souvent leurs écrits sont truffés de mensonges. C’est pourquoi nous avons voulu revenir sur cet épisode en rediffusant le témoignage de Masin Ferkal, présent avec Lounès lors de ce drame.

La Rédaction.



La gendarmerie algérienne avait déjà bien entamé le corps de Lounès en 1988

TEMOIGNAGE




Comme pour tous les jeunes de Kabylie, pour moi Lounès était celui qui exprimait, simplement, ce que j’ai toujours ressenti profondément. Il était véritablement celui qui portait la voix de la Kabylie profonde plus haut et plus loin. Le rejet et la dénonciation de l’idéologie arabo-musulmane, le rejet du pouvoir central d’Alger qu’exprime Lounès dans ses chansons était ce que la jeunesse kabyle — dans sa quasi-totalité — ressentait. C’est cela que Lounès a toujours chanté. Sa voix et ses belles mélodies qui expriment ces sentiments profonds avaient conquis toute une jeunesse, tout un peuple. Les diverses manipulations visant à discréditer l’artiste n’ont pas réussi à le couper de la population : sa sincérité et la force de ce qu’il exprimait ont résisté à toutes ces tentatives. Autant dire que Lounès dérangeait sérieusement et il a toujours été pour le régime algérien comme une épine.

Me concernant, cette après-midi du 8 octobre 1988 m’avait permis de découvrir un autre aspect de Lounès.

Début du mois d’octobre 1988, des événements graves avaient secoué Alger : des manifestations furent réprimées dans le sang. L’armée algérienne n’avait pas hésité à tirer sur les foules. Tout ce qu’une armée d’occupation ferait !

Fidèle à ses traditions, la communauté universitaire de Tizi-Ouzou ne pouvait rester indifférente. Elle tient une assemblée générale le dimanche 8 octobre 1988 pour étudier la situation et prendre position. C’est ainsi qu’une déclaration-appel a été adoptée. Par cette déclaration l’Université de Tizi-Ouzou tenait à condamner la répression exercée par le pouvoir algérien et avait exprimé son soutien aux manifestants tout en appelant la population kabyle à réagir et exprimer sa solidarité dans le calme tout en appelant à la vigilance et ne pas répondre aux éventuelles provocations du pouvoir. Nous avions également appelé la population à observer une grève générale à travers la Kabylie en guise de soutien aux manifestants d’Alger et comme signe de protestation aux agissements sauvages et criminels du pouvoir algérien.

L’appel, tiré à des milliers d’exemplaires, devait être diffusé à travers la Kabylie et le plus rapidement possible vu la gravité de la situation. Des étudiants et des membres de la communauté universitaire devaient, bien entendu, se dévouer pour aller diffuser l’appel dans les villages et villes de Kabylie. Il est de tradition qu’en Kabylie la population, lors de moments graves, attend les directives qui viennent de l’Université qui a toujours été, depuis 1980, l’avant-garde du Mouvement culturel berbère qui prend toutes les décisions concernant les appels à mobilisation et actions à mener à travers la Kabylie.

C’est alors que moi et mon ami Mehdi Siam, décédé en octobre 1998 des suites d’une longue maladie, nous nous étions proposés pour participer à cette opération. Mehdi Siam devait faire parvenir des tracts à Larbaa n’at Iraten (Fort National), moi à Michelet et Iferhounène. Nous connaissions bien ces régions car nous y habitions. Pour aller dans les villages et villes de Kabylie avec des paquets de tracts, il fallait quitter la ville de Tizi-Ouzou sans être repéré par les regards vigilants des services de renseignement (S.M.) : en ces temps de clandestinité, sous la dictature du F.L.N., être surpris en possession de tracts était réprimé sévèrement notamment quand ces derniers sont hostiles au système. Nous étions donc sortis de l’enceinte universitaire en compagnie de trois étudiants en véhicule dans le but de quitter la ville ce qui nous aurait permis de faire du stop loin de la ville.

La rencontre


A peine avions dépassé le portail de l’entrée principale de l’Université que nous avions aperçu la voiture de Lounès — elle était connue de tous. Un peu plus loin, Lounès discutait avec une autre personne qui était dans sa voiture. C’est alors que Karim Yefsah, un ami qui nous accompagnait, a eu l’idée d’aller demander à Lounès s’il voulait bien nous conduire dans son véhicule pour nous déposer en dehors de la ville de Tizi-Ouzou en lui expliquant, bien entendu, les raisons. Sans aucune surprise, Lounès qui est connu pour son soutien à l’Université et à l’action estudiantine au sein du Mouvement amazigh, avait bien accepté la demande de Karim Yefsah qui le connaissait bien par ailleurs. Nous descendons alors de la voiture de l’étudiant pour monter dans celle de Lounès qui nous salue et qui fait tout de suite demi-tour pour se diriger vers la sortie de la ville par le chemin le plus court. Il nous demande alors où nous comptions nous y rendre. Nous lui précisions que l’essentiel était de sortir de la ville pour échapper à d’éventuels contrôles de police. Il insiste pour savoir notre véritable destination : c’était pour nous y conduire. Pour la cause Lounès ne calcule rien. Pour moi et mon ami Mehdi, nous n’imaginions pas que Lounès allait se déranger juste pour nous à quelques 50 kilomètres ! Non, pour lui c’était un devoir. Et il ne le faisait pas pour nous mais pour Tamazight, pour la cause.

Il nous demande de lui lire le tract en question. Il fallait au moins être au courant du contenu du tract ! Chose que nous avions fait, bien entendu.

“Bon ! Donnez-moi tous les tracts en votre possession. Ne laissez rien sur vous !”, disait Lounès. “Oui, parce si on m’arrête, moi je pourrais m’en sortir, mais pour vous ça sera plus difficile ! Il vaut mieux que les risques soient pris par moi ! En plus, si jamais nous sommes arrêtés, dites que je vous ai seulement pris en stop !” Il fallait s’attendre à tout dans ce pays-là. Cela faisait partie du quotidien de tout militant : il fallait s’attendre en permanence à être arrêté car l’on est en possession d’un tract, de l’alphabet amazigh, d’une photo d’un tel opposant, d’un livre interdit, etc.

Ainsi, Lounès avait tenu à nous dégager de tous les risques qu’il préférait prendre tout seul. Ce geste de sa part m’avait marqué et il s’est gravé dans ma mémoire ; c’est quelque chose que je ne puisse oublier. C’était réellement l’homme qui joignait le geste à la parole. C’est vrai, Lounès ce n’était pas seulement un poète, un chanteur. Non, Lounès était vraiment engagé et que pour tamazight il était prêt à tout. Sinon comment expliquer cette attitude qu’il a eu avec deux étudiants qu’il avait rencontrés pour la première fois ?

Nous quittons alors la ville de Tizi-Ouzou en direction de Larbâa n-At Iraten, première destination avant de se diriger vers Michelet puis Iferhounène. La voiture de Lounès était un 4x4, donc bien adaptée aux difficiles routes de Kabylie.
Sur la route déjà, Lounès faisait signe pour les chauffeurs d’autocars pour s’aarêter. Ces autocars transportaient les voyageurs et les travailleurs sortant des usines et qui se dirigeaient vers les villages de Kabylie. Lounès remettait des tracts aux passagers. C’était un moyen très efficace pour toucher un nombre important de villages de Kabylie. En plus, l’image de Lounès, sa position de chanteur populaire très connu ne posait aucun problème pour que les chauffeurs d’autocars s’arrêtent et pour que les passagers prennent le tract.

Arrivés à Larbaa n-at-Iraten, nous avions distribué des tracts sur la rue principale de la ville. Lounès avait même remis des tracts à des policiers que nous avions trouvés sur notre route à Larbaa n-at-Iraten. Tout au long de notre route, nous nous arrêtions ou ralentissions à chaque fois que nous rencontrions des gens sur la route pour leur remettre des tracts. Cela permet de multiplier le nombre de villages à toucher par l’information.

Le salaud avait osé tirer...


A deux ou trois kilomètres de Michelet, nous avions aperçu, de loin, une voiture de la gendarmerie. Nous étions sûrs qu’elle venait pour nous. Les gendarmes devaient avoir pour mission de nous arrêter avant d’atteindre la ville. Ils projetaient, vraisemblablement, nous couper la route avec leur voiture. Une R4 qui était devant nous nous a permis d’échapper à la Land-Rover de la gendarmerie. En effet, Lounès avait bien serré la R4 ce qui n’avait laissé aucune chance aux gendarmes pour nous couper la route à moins de provoquer un accident. Nous voulions alors faire tout pour atteindre la ville (Michelet) et ne pas se laisser rattraper par la gendarmerie. Les gendarmes avaient fait demi-tour et nous ont poursuivis. Malgré la vitesse à laquelle Lounès conduisait, la voiture de la gendarmerie nous a rattrapés et nous avions compris, à un certain moment, qu’il fallait absolument s’arrêter car les gendarmes étaient prêts à tirer sur nous : étant assis à l’arrière, je me retournais régulièrement pour voir où était la voiture des gendarmes, et à ce moment justement je la voyais derrière nous et le gendarme assis devant du côté droit avait entrouvert la portière de la voiture et avait sorti son arme que j’ai vue pointée sur nous, et c’est alors que j’avais demandé à Lounès de s’arrêter immédiatement. Lounès s’arrête et à peine on s’est arrêté, la Land-Rover avait percuté la voiture de Lounès et dans le même temps des balles avaient aussi percuté la carrosserie. Nous nous sommes précipité pour descendre de la voiture, les mains en l’air, comme l’avaient bien demandé les gendarmes. Ils nous avaient ordonné de monter dans leur véhicule les mains en l’air. Moi et Mehdi avions obéi à l’ordre sans aucun commentaire puisque les canons des kalachnikov étaient pointés sur nous. Lounès, lui, les mains en l’air, s’était adressé aux gendarmes pour leur demander les raisons de cette arrestation. Les gendarmes ne voulaient rien entendre et l’un parmi eux l’avait alors poussé avec la crosse de son arme l’invitant à monter dans le véhicule. Lounès se dirigeait, toujours les mains en l’air, vers le véhicule des gendarmes pour nous rejoindre tout en protestant contre cette arrestation arbitraire. Il allait mettre un pied dans la Land-Rover pour nous rejoindre lorsqu’il avait reçu une rafale de balles dans son corps. Oui, c’était à bout portant que le gendarme lui a tiré dessus. Oui, je l’avais vu de mes propres yeux, j’avais entendu la rafale, j’avais vu le gendarme appuyer sur la gâchette, sans pitié. Il avait tiré sur un homme sans défense et ayant les mains en l’air.

Les gendarmes avaient poussé violemment Lounès et son corps s’est étalé dans l’arrière du véhicule. Une partie de son corps s’était retrouvé sur mes pieds. Les gendarmes avaient pris le temps de nous attacher avec des menottes tout en laissant le sang de Lounès couler avant de démarrer.

Ils se sont dirigés à l’hôpital de Michelet qui n’était pas loin du lieu où nous fûmes arrêtés.

Après nous avoir attachés, moi et Mehdi, avec des menottes, ils nous avaient laissés avec le corps de Lounès. Nous étions pris de panique et nous ne savions pas quoi faire : nous avions devant nous un corps qui souffrait. Lounès avait perdu conscience. Il commençait à pousser des petits cris de douleur ; je tenais ses joues avec ma main libre et j’essayais de lui donner du courage. Au début, je n’avais pas pris la mesure de la gravité de sa blessure. Je pensais que c’était sa main qui était atteinte par les balles du gendarme. Mais Lounès essayait de déboutonner son pantalon. Au début je n’avais pas compris pourquoi, mais le voyant insister j’avais compris que la véritable douleur il la sentait au niveau de sa cuisse droite. L’ayant aidé à baisser son pantalon, je m’aperçois d’une marre de sang ; et c’est là que je me rends compte de la gravité des choses. Je n’ai pas osé regarder davantage ; c’était horrible. J’avais vraiment peur et étais désespéré et j’avais compris la raison de la perte de conscience de Lounès. Tantôt je lui prends la main, tantôt je lui tiens le visage (je n’avais qu’une seule main de libre) pour donner du courage.

Arrivés dans la cour de l’hôpital, c’est sans aucun humanisme que les gendarmes avaient tiré le corps de Lounès de leur véhicule. A l’agent hospitalier qui voulait prendre soin du corps soufrant de blessures graves en le maniant avec délicatesse comme son métier le lui dictait certainement, un des gendarmes avait dit : “Tires-le et laisses-le mourir, sale chien !” (traduction de l’arabe). Cela donne une image du mépris qu’a le système envers le peuple et surtout quand il s’agit d’un militant défendant sa berbérité. Cela trahit également le racisme ambiant qui règne au sein de l’institution militaire algérienne. Ce gendarme est évidemment l’image du système qu’il représente bien par ailleurs.

Nous venions d’assister à un drame. Nous n’avions jamais imaginé cette issue à notre aventure. Le premier sentiment qui m’est venu à l’esprit c’était que je sois responsable de ce qui est arrivé à Lounès. Je me suis donc senti coupable de ce drame. Oui, coupable, car si je n’avais pas décidé de venir diffuser les tracts à Michelet et Iferhounène, il n’y aurait jamais eu cette rencontre avec Lounès et il n’aurait jamais eu à faire à ce salaud de gendarme, l’assassin.

Nous nous sommes donc retrouvés, mon ami Mehdi et moi, devant une situation que nous n’avions jamais imaginée. Nous étions incapables de faire quoi que ce soit. De toute façon nous avions les mains liées avec les menottes des gendarmes.

À l’hôpital de Michelet, nous avions quitté le corps de Lounès sans savoir ce qu’il allait devenir. Moi, j’avais son sang répandu sur mon pantalon et mes chaussures et j’ai du regarder cela une semaine durant. En effet, nous avions eu droit à une semaine de détention dans des endroits secrets. Les gendarmes de Michelet nous avaient gardés à la brigade de Michelet jusqu’à la tombée de la nuit où ils nous ont transféré la nuit même à Alger.

Sans aucune surprise, aucune enquête n’a été effectuée par les autorités pour déterminer les conditions du drame et pour juger le gendarme qui avait tiré à bout portant sur Lounès. Une seule chose a été faite ; le gendarme a été affecté ailleurs. Les autorités s’inquiétaient, certainement, pour sa sécurité.

Masin FERKAL.




Écouter un extrait d’une émission avec Lounès Matoub à Paris en 1994

MP3 - 20.5 Mo


Témoignage diffusé par BRTV :

- Première partie :




- Deuxième partie :




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2 Messages

  • Les taupes ,il y en avait beaucoup à l’université à cette époque(mais pas nécessairement ceux que nous croyions connaitre) et je parie que vous avez été balancé bien avant de quitter Tizi Ouzou . J’ai toujours considéré ce voyage infernal comme une témérité de la part de Lounes et son assassinat le confirme d’ailleurs,je sais que pas mal de gens vont vanter son courage mais moi je le préférai vivant à cette époque ou nous n’avons presque aucune référence. Paix à leurs âmes et je saisis aussi cette occasion pour rendre hommage à la mémoire de Mehdi Siam que je connais bien .Mehdi est cette personne humble et convaincue que la Kabylie a tant besoin

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  • Y a t il vraiment une différence entre les vermines qui ont assassiné l’adolescente Katia Benguena et le gendarme qui a vidé son chargeur sur un civil, en l’occurrence Mas Matoub Lounés(qu’ils reposent tous les deux en paix) ???!

    repondre message

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