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Comme il a vécu, Si Chérif Kheddam nous a quittés en catimini
mercredi 25 janvier 2012
par Masin
La chanson kabyle est orpheline de l’un de ses premiers pères. Après le regretté Abdelouahab Abdjaoui le 7 janvier, maintenant c’est le prestigieux compositeur Chérif Kheddam qui s’en va en catimini après une carrière jalonnée de succès depuis plus de cinquante ans. Né au village Aït-Bou-Messaoud, entre Michelet et Illoula ou-Malou, Chérif Kheddam meurt à Paris ce lundi 23 janvier, des suites d’une maladie à laquelle il aura résisté pendant de longues années.


Comme beaucoup de jeunes, fuyant la misère et l’oppression, conséquences directes de l’ordre colonial, Chérif Kheddam quitte l’Algérie et arrive en France en 1947. Il a alors vingt ans. Soucieux de faire de son entrée dans le monde de la musique un acte artistique sérieux, il va dès ses débuts en 1952/53 prendre des cours de solfège. Ainsi, il sera l’un des rares auteurs compositeurs et interprètes kabyles de son époque à maîtriser la notation musicale de ses mélodies. En 1954 il s’achète un piano d’occasion qu’il monte dans sa petite chambre de bonne. Il s’entraîne à l’étude des gammes et à la reconnaissance des notes. Pour s’accompagner, il acquiert d’abord une guitare qui sera son premier instrument de prédilection. Mais pour se produire en public dans les cafés-chantants d’émigrés il s’initie au luth arabe qui deviendra son compagnon de route durant près de cinquante-cinq ans.

Comme les jeunes de son temps, pendant la guerre de libération nationale, l’artiste va entrer dans le mouvement nationaliste en prenant à cœur la valorisation de la culture musicale algérienne en général et kabyle en particulier. Les textes de ses chansons et son style mélodique, qu’il veut novateurs par rapport à ceux de ses aînés, vont en quelque sorte révolutionner la chanson de son temps. La modernité de ses compositions va se traduire par l’emploi d’une morphologie mélodique nouvelle. Dès ses débuts, en tant que musicien averti, il va élargir l’ambitus traditionnel, développer et raffiner la tournure des phrases de transition entre les couplets et utiliser des modes musicaux issus des musiques moyen-orientale et occidentale alors très en vogue chez les Kabyles de l’émigration de France. La maîtrise de l’écriture musicale va l’aider à laisser peu de place à l’improvisation, pratique courante chez les musiciens de tradition orale. La moindre note d’ornement des répliques de ses envolées mélodiques sera notée de sorte que les musiciens accompagnateurs ne joueront que les seules notes prescrites par le compositeur sur sa partition.

Pendant les années 1950 les phonographes des cafés-hôtels de résidence des travailleurs émigrés kabyles diffuseront indifféremment de la musique arabe et de la musique kabyle. Les Kabyles émigrés fréquenteront assidûment les salles de cinéma qui projettent des films arabes où prolifèrent des opérettes. Le mouvement nationaliste va naturellement et stratégiquement rapprocher les Algériens des peuples des pays dits arabes, "amis" ou "frères". Du coup, les artistes kabyles vont peu à peu utiliser le style dit égyptien dans leurs compositions. A l’instar de Chérif Kheddam, d’autres artistes du moment dont Ammouche Mohand, Kamal Hamadi, Oukil Amar, Brahim Bellali, Medjahed Mohamed, Hnifa et Slimane Azem vont s’inspirer, dans quelques-unes de leurs chansons, du style moyen-oriental. Sur le plan musical, le style propre aux chansons égyptiennes en vogue parmi l’émigration algérienne de France plaira beaucoup aux Kabyles et deviendra même le modèle de référence à de nombreux artistes d’Afrique du Nord. Dans ce contexte général nord-africain, les Kabyles vont s’engouffrer dans le courant moderniste qui se renforcera tout au long des années 1950. Mais après l’indépendance de l’Algérie les mêmes artistes s’affranchiront progressivement du modèle moyen-oriental en puisant dans un fonds musical au caractère plus autochtone. Conscient de la diversité de la musique à travers le monde, Chérif Kheddam compositeur tendra de plus en plus vers l’universalité. Il utilisera des rythmes étrangers, des progressions mélodiques à ambitus large et des gammes tempérées que lui imposera le piano qu’il utilise quelquefois pour composer. Il note la ligne mélodique de toutes ses chansons et présente toujours des partitions aux chefs d’orchestre qui dirigent ses enregistrements en studio. Dès la fin des années 1950 il est accompagné pour la musique de ses disques par les meilleurs musiciens de Paris et notamment ceux de l’Opéra comique. Mohamed Jamoussi, le compositeur et chef d’orchestre tunisien installé en France, un court temps son formateur, deviendra pour Chérif Kheddam un compagnon de route et même un ami.

Dès ses débuts dans la chanson, le jeune chanteur aura un succès fulgurant. Tout en se cantonnant strictement à son statut d’artiste, Chérif Kheddam truffera le discours poétique de ses chansons d’encouragements allusifs faits aux combattants de l’Armée de libération nationale des maquis algériens engagés contre l’occupant. Evoquer les montagnes du Djurdjura comme il le fait dans sa chanson du même nom (1958), ou saluer les "frères" dans sa chanson, "Je vous adresse mon salut" (1961), lui suffit à exprimer le sens de sa lutte parmi le peuple algérien.

En 1963 il rentre au pays et se trouve engagé dans le service musical de la radio de langue kabyle. Tout en assurant la fonction de chef de service du bureau de la musique de cette chaine, il continue à composer et à animer des émissions radiophoniques. L’accumulation de ces diverses fonctions, qu’il occupera avec abnégation, va quelque peu contrarier son besoin de composer à tour de bras comme il en avait les moyens. Seule sa force de caractère le guidera et lui permettra de satisfaire à ses multiples fonctions jusqu’à sa retraite survenue à la fin des années 1980. Auréolé d’un succès mérité, il sera l’un des rares artistes algériens à avoir été joué par des étudiants en musique. Les musiciens de l’Institut régional de formation musicale de Bouira mettront au point ses partitions et produiront ses chansons en public. L’anthropologue Tassadit Yacine lui consacre une étude approfondie au début des années 1990. Comme l’avaient fait dans le passé Mohamed Jamoussi et Amraoui Missoum, des chefs d’orchestres illustres, dont entre autres Amine Kouider, Enzo Gieco, Nachid Bradaï, dirigent sa musique, notamment lors de ses nombreux concerts donnés dans des salles prestigieuses : Le Palais des Congrès (1996), Le Zénith de Paris (2005), le Stade de Bgayet (2005), La Coupole d’Alger (2005), etc. Grâce à son manager, M. Tahar Boudjelli, gérant d’Anthinéa, qui va diriger de main de maître sa carrière et va lui consacrer du temps et de l’argent durant plus de 30 ans, Chérif Kheddam verra de son vivant sa musique jouée sur de nombreuses scènes et utilisée dans des films (La colline oubliée d’Abderrehmane Bouguermouh). La musique de Chérif Kheddam permettra aux Kabyles de fréquenter des lieux inédits et de voir diffuser des enregistrements vidéos de grande qualité. De toute l’histoire de la chanson kabyle seul Chérif Kheddam nous donne à regarder des documents vidéos techniquement irréprochables où la musique est réalisée avec grand orchestre philharmonique de renommée internationale. Il nous aura légué un héritage artistique qui, j’en reste persuadé, traversera les siècles et les générations. Tout un peuple, mélomane ou non, se souviendra de l’artiste mais aussi de l’homme à l’âme lumineuse que tu fus, Si Cherif.

Mehenna Mahfoufi.
Musicoloqgue.


P.-S.

Mehenna Mahfoufi est musicologue kabyle.
Né en 1945 à Aït Issad près d’Iâezzugen (Azazga) en Kabylie, il émigre en France en 1958. Il étudie la musique traditionnelle kabyle après avoir composé puis interprété une dizaine de chansons kabyles. Il a exercé en tant que Chercheur associé à l’équipe d’ethnomusicologie du CNRS, à Paris X, et le 31 mars 1991 il soutient une thèse de troisième cycle intitulée "Le répertoire musical d’un village berbère de kabylie". Ses recherches portent essentiellement sur la Kabylie et ses travaux ont abouti à la rédaction de quatre ouvrages édités en France.

Parmi ses publications :
1- 2002 : Chants kabyles de la guerre d’indépendance. Algérie 1954-1962. Biaritz. Atlantica.

2- 2005 : Chants de femmes en Kabylie. Fêtes et rites au village. Paris, Ibis Press.
Ouvrage accompagné d’un Cd-audio.

3- 2007 : Musiques du monde berbère. Découverte et initiation interactive. Ouvrage accompagné d’un Cd-audio, destiné aux professeurs de musique des collèges désireux de faire découvrir les musiques du monde berbère à leurs élèves.

4- 2008 : Cheikh El-Hasnaoui, chanteur algérien moraliste et libertaire. Paris, Ibis Press.
Ouvrage accompagné d’un Cd-audio.

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1 Message

  • azul

    monsieur mehhanna mehfifou,vous avez deja commencer à donner une deuxieme mort pour le chanteur CHERIF KHEDDAM. je n’ai jamais entendu parler de cherif kheddam en le nommant "SI cherif kheddam".
    vous etes l’heritier des faussoyeurs de l’histoire comme vos freres narco-islamo-arabo-terroristes et vos ancetres les gaulois.Ayez honte au moins devant l’histoire et les hommes que vos projets et vos mensonges et tout le mal que vous avez fait pour les peuples de ce bled nommé algerie.

    j’en ai marre de lire ces mensonges et en plus sur le site de tamazgha que je respecte beaucoup sa ligne editoriale.j’espere etre publier au moins