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De Haroun, berbère révolutionnaire libre hors normes
dimanche 22 mai 2016
par Masin
Vingt ans après sa disparition, il est difficile de ne pas avoir une pensée à ce grand homme, un berbériste révolutionnaire hors normes, qu’est Masin U’Haṛun.
L’histoire du combat pour l’Amazighité ne peut ignorer son nom ni tout ce qu’il a apporté à la lutte de libération nationale.
Son action révolutionnaire conjuguée avec sa production littéraire et artistique avec laquelle il a contribué à élever grandement de la langue font de lui un être exceptionnel dans le monde amazigh.



Je me souviens, en 1987, quelques mois avant sa libération, des personnalités kabyles disaient de Haroun qu’il était fou et qu’il avait perdu ses facultés mentales. Il était difficile de ne pas y croire : les personnalités étaient très respectées du milieu militant.
Mais à sa sortie de prison, Haroun avait surpris toutes celles et tous ceux qui l’avaient rencontré. Beaucoup étaient obnubilés par cet homme qui a passé plus de onze ans de calvaire dans les dures prisons algériennes et qui était d’un savoir extraordinaire. Ses facultés intellectuelles dépassaient l’imagination.

Lors de sa première sortie publique, à la cité universitaire de Oued-Aïssi, en 1987, il avait étonné l’assistance d’une salle de spectacles archi-comble, qui attendait à ce qu’il parle des années de prison qu’il avait enduré. Ayant fait un exposé porté essentiellement sur la langue amazighe, alors que l’assistance attendait un témoignage, le premier intervenant a demandé à Haroun de raconter ses années de prison. Il répondit à peu de chose près ceci : "la prison fait partie du passé, et moi je m’inscris dans le présent et surtout dans l’avenir… Voyons donc ce que nous pouvons construire ensemble pour Tamaziɣt." Bien entendu, Tamaziɣt pour lui va au-delà de la langue, de la culture ou de l’identité : il n’y a qu’à lire sa poésie pour se faire une idée.
La parole du révolutionnaire avait donné la chair de poule à toute l’assistance. Oui, d’autres militants kabyles qui ont fait aussi des années de prison ont toujours témoigné de leurs conditions carcérales, ce qu’ils ont subi. Haroun, lui, qui avait vécu toutes de sévices corporels et tortures en prison, avait préféré ne pas en témoigner publiquement. Il avait donné la priorité à la langue berbère, au combat pour l’Amazighité et la liberté. N’est pas révolutionnaire qui le veut !

La décennie qu’il a passé à Tazoult (Lambèse) et tous les changements qu’elle a apporté, alors qu’il était coupé du monde, ne l’a pas empêché de garder sa lucidité et de résister à toutes les tentatives de manipulations auxquelles il a été confronté.
Il fait partie de ceux qui avaient compris le complot tendu à la Kabylie avec la prétendue "démocratisation de la vie politique", notamment à travers le RCD [1]. Et il l’avait exprimé. Il n’avait cessé d’ailleurs, lors de ses sorties publiques, de sensibiliser à la nuisance de ce parti au mouvement berbère.

En prison, alors qu’il subissait les affres de la torture de la sécurité militaire (SM), il n’avait pas perdu son temps. Il s’est mis au labeur sur la langue berbère. Il a notamment produit de sa poésie dans un style unique, élevant grandement le niveau de la langue.
Dès 1976, juste après son arrestation, il compose "Taweṭṭuft d wemceddal" (la fourmi noir et la fourmi rouge) qui est une adaptation, à sa façon, de la "Cigale et la fourmi" de Lafontaine. La morale de cette fable-poème est :
"Tagi i d Na Tameddurt :
Yiwen ibub-itent i tidi,
Wayeḍ yečča-tent i tili.”

(Ainsi est faite la vie,
L’un a sué pour les transporter,
L’autre les a mangées à l’ombre.)

En 1979, il compose un poème intitulé "Abrid umezruy" (le chemin de l’Histoire). Un appel à la révolution et à la libération :
"Abrid nuγ yezzi yuli
deg-s ahni deg-s tilelli.
Tamaziγt naγ aẓekka
D wag’i d abrid n trugza.”

(Le chemin que nous avons emprunté est sinueux,
Parsemé de sang et la liberté.
Tamaziγt ou la mort/la tombe,
Tel est le chemin de la dignité.)

En 1982, il compose “Ur nelli d Imaziɣen“ (Nous ne sommes pas des Hommes libres !) :
“Amaziɣ ay akl’azagl’ur t-issin !
Tayri tilell’idles tafenṭazit,
Tirugza d ul-is Tamezɣ’iseɣ-is,
Ad yexsi yeggul fellasen yerna.”

(Amazigh, ô esclave, le joug il ne connaît pas !
L’amour la liberté la culture et ostentation
Dignité au cœur, Tamazgha son honneur,
Pour eux, il a juré de se sacrifier.)

Dans un poème intitule “Targit unejlus anef-as” (Abandonne le rêve des anges), composé en décembre 1981, il dit :
Tineslmet agulmim uṭṭis,
Ini deg-s ac’ara tafeḍ ?
Iduɣran imqerqar adal :
Azeǧǧiḍ-a d-yeɣlin fellaɣ
Isserka tayt’ulawen,
Ezleɣ tameddurt-ik fell-as erwel
Ger tafat imedyazen.”

(L’islam est une marre dormante
Qu’espère-tu y trouver ?
Sangsue, carpeaux et mousse aquatique :
La gale nous est tombée dessus
Il a pollué la pensée et les cœurs,
Bâtis ta vie, en t’en éloignant,
Vers la lumière des poètes.)

Dans le poème “A Tamaziɣt” (Ô Tamazight), rédigé en décembre 1984, il dit :
“Mi ẓran arraw-im kkren
Fellam ar d nnaɣen
Usmen
A sen-yettwakkes wayen isakren :
Zzin-am am yiḍan
S uzeǧǧiḍ amcum umennar
Ad snegren aẓar iẓuran-im.”

(Lorsqu’ils ont vu tes enfants se lever
Pour toi ils se battront
Jaloux
Se verront confisqués le butin de leur escroquerie :
Ils t’ont encerclé tels des chiens
A l’aide de leur maudite maladie du minaret
Ils comptent éradiquer jusqu’à la dernière de tes racines.)

Il a aussi produit des proverbe et citations. Même si, souvent, il s’inspire de l’existant, mais il lui donne un cachet spécifique, notamment avec cette volonté d’écrire en tamaziɣt se débarrassant de tous les emprunts. En voici deux exemples :
“Amer asirem ur yelli
Tameddurt tilaq d ahencir teɣli.”

(S’il n’y avait pas d’espoir, la vie serait tombée en ruine.)

"Il-ik memmi d ilel ur sluɣuyen issafen."
(Sois, mon fils, une mer que les fleuves ne sauraient troubler.)

Haroun a également effectué plusieurs travaux dans plusieurs autres domaines. Mon but n’est pas, dans cet article, de les énumérer tous.


En revanche, nombre de personnes lui attribuent des choses dont il n’est pas l’auteur. Ainsi quelques poèmes qui lui sont faussement attribués. Lorsqu’on connaît la poésie de Masin U’Haṛun, qui est une poésie moderne, on se rend compte du décalage avec ces poèmes qui sont en décalage avec sa pensée.

Il est également colporté que Masin U’Haṛun ait traduit le Coran, ce qui n’est pas vrai. En tous cas, personne n’est en mesure de monter ce document, et s’il existait on le saurait. En revanche, peut-être qu’il aurait effectivement traduit des extraits de quelques versets ! Et cela n’est même pas sûr. Il est cependant exact qu’il a traduit partiellement la profession de foi musulmane (chahada) : "J’atteste qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu et que Mahomet est l’envoyé de Dieu". II a transcrit ceci : "Il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu" qui donne en berbère : "Ur yelli wednaw al’adnaw". Pour lui "dieu" est traduit par "adnaw". Cet extrait, il l’avait clamé en arabe et en berbère maintes fois lors de ses conférences. [Entre 1987 et 1989, pour avoir assisté à plusieurs de ses conférences, je ne l’ai jamais entendu déclamer autre morceau du Coran]. C’est ce passage qu’il avait d’ailleurs déclamé au stade Oukil Ramdane à Tizi-Ouzou à l’occasion du fameux meeting organisé en novembre 1988 instrumentalisé pour préparer le terrain à ce qui est devenu par la suite RCD. Le but de la traduction de ce passage dans la profession de foi musulmane est simplement de montrer à ceux qui disent que le Coran ne saurait être clamé dans une autre langue aussi bien qu’en arabe. Il fait la démonstration en public qu’en tamazight c’est meilleur.

Certains colportent également que le texte de la chanson "monsieur le président" de Lounes Matoub serait un poème de Masin U’Haṛun. Là aussi, il s’agit, de mon point de vue, d’une contre vérité. Pour preuve, Lounes Matoub n’a jamais dit que ce texte est de Masin U’Haṛun. Et il n’est écrit nulle part dans l’œuvre de Lounes Matoub. A moins que les colporteurs d’une telle information reprocheraient à Lounes Matoub la malhonnêteté intellectuelle !!!

Haroun est un homme intègre, un révolutionnaire qui a su faire peur au régime algérien. Un homme qui a donné un exemple de combat révolutionnaire unique en Afrique du nord. Un berbériste hors pair.

La militance kabyle et amazighe gagnera à connaître sa poésie qui va au-delà du simple poème puisqu’elle montre la voie à suivre pour mener le combat de libération nationale en Afrique du nord, un combat qui redonnera à l’Amazighité la place qu’elle n’aurait jamais dû perdre, une Amazighité plus que jamais menacée par l’obscurantisme comme le disait si bien Masin U’Haṛun.


Masin Ferkal.



Lire également :

- Il y a neuf ans, Haroun nous quittait...

- Haroun l’immortel...

P.-S.

N. B. Les traductions/adaptations des textes de Haṛun sont très approximatives (nous n’avons pas la prétention d’en faire une traduction). Le but est juste de donner une idée du contenu de ces textes à celles et ceux qui ne comprennent pas la langue amazighe.

Notes

[1RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie, fondé en février 1989 lors d’un congrès tenu à la Maison de la culture de Tizi-Ouzou et que les fondateurs, à leur tête Saïd Sadi, avaient voulu comme "Assises nationales du Mouvement culturel amazigh". A l’issue de cette rencontre, ils avaient annoncé la mort du MCB et la naissance du RCD.

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1 Message

  • De Haroun, berbère révolutionnaire libre hors normes 29 mai 00:27, par Merɣad ANYATEN
    Masin u Harun d amedya n tɣensa tamaziɣt. Isdukkel sin yimrigen (armes) swayes ilaq yal yiwen segneɣ ad iwet : Asnulfu akw d umennuɣ asertan !Nessaram ad yili wayen i d-yeǧǧa deg yiger n tira di kra n udlis i nezmer ad naf di Tmazɣa akw-itt. Tanemmirt i Masin FERKAL af umagrad-agi imgerrez.

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