Accueil > Actualité > Houle des horizons
Houle des horizons
Un ouvrage de Hawad (Paris, 2011)
mercredi 26 juin 2013
par Masin

"Houle des horizons" (ⵜⵓⵍⵉⵓⵍ. ⵏ ⴶⵉⵜⵏ = "Tawliwela n egiten"), est un ouvrage de Hawad. Il est traduit du touareg (tamajaght) par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad, publié en 2011 aux Editions Non Lieu (Paris).

Et à un moment où la question touarègue est livrée à toutes les manipulations et instrumentalisations, le poème de Hawad est plus que jamais d’actualité, l’introduction à cet ouvrage aussi... Il y est, en effet, des paroles, des poèmes plus forts que tous les discours...



A la quatrième de couverture de cet ouvrage de Hawad, on peut ainsi lire ceci :
Colonisé, annexé, tronçonné, empoisonné par les essais atomiques, défiguré par les compagnies minières, le désert des Touaregs est devenu "fournaise chaos fosse commune". Face au désastre et au non-sens, Hawad déploie son verbe "furigraphique", poésie au rythme débridé, avalanche de mots, profusion de sons, de souffles, de râles, délire et frénésie d’émotions, jusqu’à retrouver le « mal houle fiel des horizons » qui le propulse vers un temps mirage capable de rendre sens et figure au désert.

Nous publions ci-après l’introduction à l’ouvrage de HAWAD, par Hélène Claudot-Hawad.

La Rédaction.



HAWAD

Houle des horizons

ⵜⵓⵍⵉⵓⵍ. ⵏ ⴶⵉⵜⵏ
(Tawliwela n egiten)
Traduit du touareg (tamajaght) par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad


INTRODUCTION

Le peuple amajagh [1], appelé « touareg » par les étrangers, existe-t-il vraiment ? Son pays au Sahara central est-il un désert vide, une terre sans âme qui vive, un espace vacant hanté par des êtres chimériques sans lien entre eux, par des vagabonds sans ancrages, par des voix dérisoires d’un autre temps ? Ce scénario grotesque a été régulièrement brandi par les pouvoirs hégémoniques, coloniaux ou postcoloniaux, nationaux ou internationaux, au gré de leurs intérêts et des enjeux de la scène politique et économique. L’extraction des minerais dans le sol saharien, les expériences atomiques menées par la France avant et après l’indépendance algérienne, la destruction des zones pastorales, la pollution de l’eau et de l’air, l’expropriation des nomades sont les non-dits de ces allégations iniques. Tandis que les multinationales soutenues par les États et les intermédiaires politiques locaux tirent grand profit du sous-sol saharien, la population meurt de pauvreté et du chagrin de ne pas exister, mise aux marges, criminalisée, niée, réduite à un flux d’ombres égarées, un "baluchon de souffles déversés/ sous les sabots du monstre", dans ce "déluge de vol et de mépris" où "l’oreille et la lèvre obèse" n’ont que faire "des grincements d’artères ou de dents / de fantômes divaguant / dans les mirages nocturnes d’uranium". Le désert des Touaregs ainsi colonisé, annexé, tronçonné, empoisonné par les essais atomiques, défiguré par les compagnies minières, est devenu "fournaise chaos fosse commune".

Face au désastre et au non-sens, Hawad déchaîne son verbe "furigraphique", poésie au rythme débridé, profusion de sons, délire et frénésie d’émotions. Son avalanche de mots bouscule l’équilibre de la grammaire et des règles de style, elle refuse les termes de liaison et la ponctuation du langage policé, chaos dans le chaos destiné à relancer la marche et à raccommoder la "corde horizon rompue" : "Dans l’abîme sous l’abîme sur l’abîme / ou au flanc béant de l’abîme / notre cible c’est l’horizon".

Dans ces terres mutilées où la parole a disparu, le poète s’empare des râles du silence, recycle les sons perdus, remet en mouvement les syllabes boiteuses et les bribes des voix condamnées au mutisme. Sa tempête verbale produit l’élan capable de surmonter la suffocation, l’étranglement, l’étouffement et l’expérience de la défaite et du silence qui l’entoure, "réalité chienne cannibale / chienne vie expérience de vaincu / entravé soumis / cabot rongeant la racine de son âme".

Dans le pays en ruines, la quête obsessionnelle de ces digressions hallucinées est de retrouver le "mal houle fiel des horizons", l’ivresse du "vin aigre / fièvre tremblement des infinis". De la "barque chavirée", le peuple fantôme s’exile vers "l’œil du soleil", paysage incendié où même les traces des ancêtres s’effacent, pelletées par "la sonde bulldozer chaos Areva la française", allusion aux mines d’uranium que cette compagnie exploite depuis plus de quarante ans dans l’Aïr au nord de l’actuel Niger et qu’elle continue de creuser dans des terres touareg confisquées, sans que leurs habitants n’aient jamais été consultés. Ces lieux, hormis leurs ressources pastorales, sont chargés de mémoire, jalonnés des empreintes nomades qui donnent sens et figure au désert : rochers tatoués d’écritures tifinagh, gravures et peintures rupestres, cairns, tombes, étapes des parcours, sites de campements et de rassemblements annuels...

Comme dans d’autres textes (par exemple Sahara. Visions atomique), le rapport à la terre des ancêtres est ici fusionnel : le désert touareg est le corps, les parcours sont les veines, l’échine de la terre est le dos, les profondeurs du sol sont les os des pères, le minerai est le crâne fossile des aïeux profané par les excavations minières : "ils sont arrivés / et dans nos crânes se sont mis / à planter les sondes et les dynamites / à gratter fouiller déterrer/ le désert notre corps".
Aucune frontière ne sépare les vivants et les morts. Tous sont des "fantômes ombres mirages / silhouettes du vent" flottant dans les mirages avec "le collier de la solitude au cou", tandis que, face à eux, s’impose la réalité de la défaite "sous les roues du compresseur/blindé obèse char oppresseur envahisseur".

Le nomadisme qui incarne la liberté de l’homme maître de son destin est entravé, bridé, annihilé, évidence douloureuse que l’auteur refuse. Il s’acharne à poursuivre la route autrement et mobilise pour ce combat inégal des munitions dérisoires "mille fois rechargées pour affronter / la laideur hantise / visage de votre aurore de pacotille". Ses armes sont immatérielles comme "la bombe de son coeur écorché /grenade de sang" ; les souffles "devenus râles et jets de sang / et flammes âmes vocales" ; la "poésie nue / poésie dans nos mains crevasses / crasse des tripes de la terre" ; les rêves et les imaginations évadés du contrôle de la raison, "désentravées comme la glotte libre du vent" ; la flèche du regard qui s’est échappé des orbites, "regard boulonné dans le gosier du roulis", "regard enraciné / dans le menton de l’horizon / regard balle regard ultime âme en feu / qui reste au Touareg consumé par sa vue".
Sous la forme d’atomes, d’insectes, de sons, de râles ou de hoquets, les fantômes entassés au fond de l’abîme continuent à fourmiller et à marcher vers l’horizon avec pour balises "le miroir de la lune", l’aigle des cimes, "le visage de l’infini", "les déserts mères" et "les figures [des] pères masqués/ par les mirages indigo / au-delà de la houle/ des horizons tempêtes".

Qu’offrir en riposte au gâchis, à la douleur, au pays détruit, à la perte des horizons et des sentiers où s’arrime la mémoire nomade, à la vie "transformée en combustible/ pour leur enfer atomique" ? Hawad déclenche l’éboulis de sa poésie furigraphique, art de recycler "la défaite en ficelles et crins de rien/ cheval vent/ vent zéro/ métaphore vieille ficelle poétique", car "c’est lui le cheval de rien / météorite dans ma tête vieille corde / métaphore zéro qui puise le regard / hors de l’abîme et du tunnel / des intestins". Pour voir au-delà "du soleil de la galette", au-delà du désir insatiable de consommer, unique programme de l’ogre prêt à engloutir toutes les saveurs de la terre dans sa panse obèse, il ne reste que le "cheval dans la tête" et galoper, s’écarter de la gloutonnerie autophage du monde matérialiste, redonner valeur au dérisoire, détourner le regard vers le halo de la lune et ricocher vers des parcours inédits, dessiner autrement les horizons à naître jusqu’à "atteindre le visage de l’infini".
Le livre sonore en tamajaght proposé dans l’ouvrage restitue le paysage oral de cette poésie volcanique. La lecture du manuscrit, réalisée par l’auteur en février 2011, comporte trois ou quatre collisions de mots, comme sakaryad lu à la place de saksad ou ashel pour ashil. La traduction reste fondée sur le manuscrit original. Pour rendre l’intensité et l’énergie de ces flux de paroles, nous avons choisi de supprimer en français les articles définis et de suivre les raccourcis syntaxiques de l’auteur qui élude souvent le verbe. Jouant sur les assonances, les allitérations, la plasticité des sons, les onomatopées, les répétitions et l’enchaînement frénétique de mots réversibles, égrenés de manière ininterrompue, la langue poétique de Hawad transpose le mouvement et les rythmes incessants de la marche, saccadée, heurtée, laborieuse, accélérée, lancinante, trépidante, éolienne, jusqu’à la transe verbale.


Hélène Claudot-Hawad

HAWAD, Houle des horizons / ⵜⵓⵍⵉⵓⵍ. ⵏ ⴶⵉⵜⵏ (Tawliwela n egiten). Traduit du touareg (tamajaght) par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad. Encres originales de Hawad. Livre sonore en tamajaght.
Editions Non Lieu, Paris, 2011, 114 p., 14 €

Hawad, écrivain et peintre touareg, est originaire de l’Aïr dans le Sahara central.
Dans son œuvre foisonnante, s’entrecroisent divers genres littéraires – poésie, geste épique, conte philosophique, théâtre – mettant en scène des mondes "infiniment en marche" qui se rencontrent, se métamorphosent, se recomposent pour continuer leur route.
Le drame et la résistance du peuple touareg ou de tout peuple menacé d’extermination émaillent son univers de fiction.
Parmi ses nombreux manuscrits tifinagh rédigés dans sa langue, la tamajaght, une quinzaine a été publiée en traduction, dont Détournement d’horizon (2002, Grèges), Sahara. Visions atomiques (2003, Paris-Méditerranée) et Le Goût du sel gemme (2006, Grèges).
Parallèlement à son parcours littéraire, Hawad mène un travail pictural qui relève de la même démarche "furigraphique", prolongeant sa philosophie de l’espace et de "l’égarement". Il a exposé dans diverses villes de plusieurs continents (Europe, Amérique du nord et du sud, Afrique).

Le poème est accompagné d’un CD audio, sur lequel on peut écouter le poème récité en tamajaght par l’auteur.


- Lire également :
"La poésie de Hawad : comment résister à la dépossession de soi"

Notes

[1Ou amahagh, amashagh selon les accents. gh (r grasseyé) se prononce comme le r français. Ce nom et ses variantes sont les formes sahariennes du terme Amazigh utilisé au nord.

Articles dans la rubrique :

Actualité
22/09/16
1
L’Etat présente son troisième rapport périodique au Comité des droits économiques, sociaux et (...)

Lire l'article

03/09/16
0
Les autorités marocaines viennent, une fois de plus, d’user d’arbitraire à l’égard des militants de (...)

Lire l'article

30/08/16
0
En mars 2016, nous avons publié un article sur notre site pour évoquer le cas de la montagne (...)

Lire l'article


Rejoignez nous


modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.