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“Lexla”, nouvel album de Si Moh. Un hymne aux petites gens.
jeudi 14 novembre 2013
par Masin
Le public venu nombreux au concert de Si Moh le 19 octobre 2013 au Café de la danse à Paris a pu découvrir le visage de l’artiste resté longtemps caché derrière les illustrations de ses albums. Bien des spectateurs ont été émus (pour certains jusqu’aux larmes) quand ils ont découvert la simplicité et la vulnérabilité de cette frêle silhouette déstabilisée par le trac et quelques trous de mémoire... Si Moh, non plus, n’a pas pu cacher son émotion lui qui, jusqu’ici, a toujours taquiné sa muse seul dans son échoppe... La communion de l’artiste et de son public a donné naissance à une ambiance des plus chaleureuses, les fans accompagnant la voix du chanteur. Et ce dernier les a subjugués avec un répertoire bien choisi pour la soirée. En marge du concert, le public a découvert le nouvel album intitulé Lexla (là où je croyais être seul) et édité en France par la jeune maison d’édition Izlan et par Aqbu Music en Kabylie. Composé de onze titres, l’album Lexla se veut une mosaïque de sonorités méditerranéennes : grecques dans Telli-d allen-is (la fille aux yeux fardés), libanaises dans Ddeb (La bête noire), chaabi dans Yettgalla (Le jureur), etc.



La fécondité du style fabulaire

On sait, pour peu qu’on ait écouté quelques-uns de ses dix précédents albums, que Si Moh est un adepte de la fable car il sait que celle-ci est un moyen efficace de toucher les consciences sans les heurter. Dans la chanson Lexla (Là où je croyais être seul), il relate l’histoire d’un berger qui se croit seul dans les champs. Or, un chacal est à l’affût convoitant sa chèvre. Et ce même chacal est à son tour pisté par un chasseur. Le procédé en boucle est ici utilisé comme prétexte pour mener l’auditeur à la conclusion qu’il ne faut jamais se croire seul au monde, qu’il faut, même dans un lieu vide, envisager la possibilité qu’il soit habité... Tout l’art de Si Moh consiste ici à inventer une histoire qui mène à une morale proverbiale ancienne (citée par Père Dallet dans son dictionnaire). Dans le même registre, Ddeb (La bête noire), chantée dans un style libanais (méditerranéen) qui renvoie à la chanson Ibawen-iw, rappelle une implacable vérité : on a beau être puissant, il y a toujours plus puissant que soi...
Yettgalla, chantée dans un style chaabi magistral, fait écho à plusieurs chansons du répertoire de Si Moh. Elle met en scène un personnage au serment facile (comme d’autres ont la critique facile...), au contraire des anciens auxquels Si Moh rend hommage dans At zzman. L’on saisira la finesse du poète-chanteur qui garde des zones d’ombre et laisse à ses auditeurs le soin d’en tirer leurs propres conclusions.


L’art de glaner la poésie du quotidien...

Nadam est une chanson qui met en scène un sujet en proie à l’insomnie. Mais celle-ci loin d’être un moment de peine, où d’ordinaire on se débat pour (re)trouver le sommeil, le sujet la transforme en un instant d’euphorie et de rêverie. Le motif du rêve éveillé, déjà exploré dans Aṭaksi, est utilisé ici pour dépeindre la bien-aimée sous des couleurs aussi belles que celles de l’arc-en-ciel... Seul le poète détient ainsi le secret de transformer l’insomnie en un instant de poésie. Dans le même esprit, Agu (La tête dans les nues) présente un sujet qui s’abandonne à ses flaneries, un abandon qui lui permet de mieux percevoir la beauté du monde qui l’entoure. Au centre de ces deux chansons figure la question suivante : la beauté, existe-t-elle dans l’absolu ou uniquement dans le regard de celui qui la perçoit ?


Pour une sobriété heureuse

Ini-d aḥlil (On n’y peut rien) est d’une grande sobriété musicale mais, loin de nuire à l’esthétique de la chanson, cette sobriété met en valeur la lucidité du regard que pose le poète sur le monde. La lucidité est sobre ou alors elle n’est pas lucidité. Gardons-nous de juger les autres, dit le poète, car l’esprit humain est insaisissable (d abeḥri, leεqel n wemdan). Et l’esprit le plus avisé ne saurait comprendre entièrement le comportement humain...
A l’heure où le progrès technologique avance à une vitesse vertigineuse, l’Homme s’engonce dans le matérialisme et s’évertue à vendre son âme au diable... Se servir et non plus servir est devenu la norme à tous les niveaux et dans tous les secteurs... Il faut se servir aujourd’hui, demain on ne sera peut-être plus là !... An-ncum (Les petites gens) est un hommage à celles et ceux qui luttent, non sans dignité, pour survivre. Loin de la cupidité des uns (qui veulent tout pour eux), elles savent se contenter de peu, de l’essentiel...


La chanson continue...

Questionné un jour sur le nombre de chansons qu’il a composées, Si Moh a répondu, de manière inattendue, qu’il n’avait qu’une seule chanson et qu’elle n’était pas encore terminée... Ce propos s’applique particulièrement à la chanson d’amour qui semble n’être qu’une mais dont les facettes sont multiples : Si Moh chante la même histoire, mais jamais de la même façon. Ainsi, Telli-d allen-is (La fille aux yeux fardés) est un voyage musical jazzy, aux sonorités grecques, un voyage qui déroule le récit d’un amour naissant, qui s’épanouit telle une fleur qui s’ouvre à la vie, avant que le dernier couplet ne vienne briser l’élan euphorique d’une manière implacable ...

Qu’importe l’issue du voyage, c’est le parcours qui compte et celui-ci est pavé de belles découvertes. Ainsi, l’expression “taqcict seg tid d-ilulen, asmi nek sεiγ εecrin”, pour ne citer qu’elle, est une manière pour le moins originale de signifier l’écart d’âge de vingt ans qui sépare les deux amoureux.
Les auditeurs reconnaîtront deux chansons dejà connues du répertoire de Si Moh, à savoir Tikwal et Ay aqcic mais seront agréablement surpris de les découvrir sous de nouvelles versions. Le poète-chanteur montre ainsi qu’on peut, par la variation, renouveler son ancien répertoire et ne pas succomber à la monotonie. Un bon chanteur n’est pas celui qui a bien appris la même chanson, mais celui qui peut la présenter sous un nouveau jour, de sorte que son auditeur soit tenté d’y voir une œuvre nouvelle !
Lexla est un album où se côtoient les veines lyrique et gnomique, où les textes sont écrits dans une belle langue poétique faite de jeux de mots les plus inattendus, de tournures linguistiques les plus insoupçonnées... Bref, c’est une fête verbale à laquelle les auditeurs sont conviés.
Interviewé à la fin du concert, Benmohamed, dit Ben, considère que Si Moh fait revivre taqbaylit tant du point de vue de la langue que de celui du comportement (voir la vidéo). Autrement dit, il perpétue les principes de la kabylité. D’aucuns veulent réduire celle-ci aux beaux discours. Or, ces derniers ont besoin d’un contenu qui leur donne sens. Certes, par son humilité, Si Moh voudrait rester ce chanteur qui compose la chanson qu’il voudrait écouter... mais aux yeux de son public (témoigne Benmohamed) il fait incontestablement partie des amousnaws kabyles d’aujourd’hui.


Amar Ameziane

Ecouter la chanson An-ncumm :
MP3 - 2.7 Mo

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2 Messages

  • Le spectacle de si Moh à Montréal le 09 novembre a été une réussite totale. Merci à si Moh et Merci à Tiregwa.

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  • “Lexla”, nouvel album de Si Moh. Une production IZLAN 22 novembre 2013 09:50, par Izlan, Maison de production de spectacle et de disque

    Bonjour à tous,

    Le nouvel album de SI MOH intitulé "Lexla", est sorti le 19 octobre 2013. Il s’agit d’une production d’Izlan, Maison de production de spectacle et de disque en musique kabyle.
    La promotion de ce nouvel album, nous l’avons assurée avec le concert de Si Moh le 19 octobre à Paris, Café de la Danse. Il s’agissait à travers cet événement d’assurer le lancement de la tournée de Si Moh mais aussi le lancement d’Izlan, qui dispose de tout un catalogue d’artistes kabyles. Pour en savoir plus, voici le lien de notre site : www.izlan.eu
    L’album de Si Moh est en vente en ligne sur notre site, directement sur la page d’accueil.

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