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Mzab : le combat continue...
Entretien avec Salah Dabouz
lundi 26 octobre 2015
par Masin
Si les violences et la barbarie qui visent les Mozabites ont vu une trêve, ce qui permet à la population de souffler et de pouvoir "panser ses blessures", le combat se poursuit sur le plan judiciaire. Après avoir saigner la région en faisant subir aux populations mozabites des pertes considérables aussi bien humaine que matérielles (des dizaines de personnes assassinées, des maisons et des commerces saccagés et réduit en cendre, des symboles du patrimoine local saccagés, etc.), les autorités algériennes ont déterré une affaire montée de toute pièce et vieille de deux ans pour procéder à l’arrestation de plusieurs Mozabites dont Kameldine Fekhar, un militant de la cause amazighe. Décidément, rien ne peut arrêter le régime algérien dans sa volonté de réduire au silence toutes les voix qui tentent de se mettre sur son chemin et qui osent dénoncer son projet d’éradication de l’Amazighité.
Afin de faire le point sur la situation, notamment suite à l’audience du 19 octobre où les militants mozabites ont comparu devant le tribunal de Tagherdayt, nous avons posé quelques questions à Maître Salah Dabouz, par ailleurs militant des droits de l’Homme.

La Rédaction.



Tamazgha.fr : Maître Dabouz, le lundi 19 octobre s’est tenu une audience au tribunal de Tagherdayt durant laquelle Kameldine Fekhar et ses camarades ont comparu. Pourriez-vous nous rappeler quels sont les faits qui leur sont reprochés ?

Salah Dabouz : L’audience qui s’est tenu le lundi 19 octobre 2015 concerne ce que l’on appelle communément "l’affaire de la fête du tapis". C’est une affaire qui remonte à mars 2013, c’est-à-dire bien avant que les violences qu’a connu Tagherdayt, lesquelles ont commencé au mois de novembre 2013 à Igraren et décembre 2013 à Tagherdayt.
Il y a avait alors un sit-in organisé par le mouvement des chômeurs du sud à Tagherdayt, avec lequel Kameldine Fekhar s’est solidarisé.
Pour l’organisation de ce sit-in, les chômeurs du sud avaient choisi le même jour où l’administration avait organisé ce qu’ils appellent "la fête du tapis". Le but étant d’interpeller les autorités qui devaient assister à la fête du tapis.
Ce jour-là il y avait une grande foule, essentiellement des chômeurs, mais les services de police ont procédé à l’arrestation d’un groupe dont Kameldine Fekhar et Kacem Soufghalem et seize autres personnes toutes mozabites. Il n’y avait pas une seule arrestation ayant visé des non-Mozabites, pourtant la plus part des manifestants n’étaient pas des Mozabites.
Ils ont été jugés pour destruction de biens de l’Etat, obstruction aux activités organisées et autorisées par l’administration, atteinte à corps constitué. Concernant Kameldine Fekhar, en plus de tous ces chefs d’inculpation, il a été accusé d’avoir déchiré, mutilé ou profané l’emblème national.
Kameldine Fekhar avait été condamné par le tribunal de Tagherdayt en première instance à un an de prison ferme. Kacem Soufghalem, Bachir Beladis, Salah Abouna, Jemma Bajou, Mustapha Ouyaba, Baslimane Salah Alwani, quant à eux, ont été condamnés à six mois de prison ferme.


Quels sont vos commentaires quant à cette audience ?

Au cours de cette audience du 19 octobre 2015, la défense avait demandé à visionner des vidéos prises par la gendarmerie qui a ses bureaux à proximité de l’endroit où ont eu lieu les faits, des vidéos versées au dossier par les services de gendarmerie. A la surprise de toute l’assistance, ces vidéos comportent des commentaires du gendarme qui les a prises et qui montre à quel point des éléments d’un corps comme celui de la gendarmerie peuvent être haineux et méprisants envers la population, des propos qui ont choqué toute la salle.
Le verdict est prévu pour le 26/10/2015.


Il semblerait que le procès était prévu initialement le 5 octobre et a été reporté. Pourquoi ?

Le procès a été reporté pour permettre le déplacement des détenus de Mnéa à Tagherdayt.


Il semblerait que Kameldine Fekhar et un autre détenu ont repris la grève de la faim. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Kameldine Fekhar et Kacem Soufghalem avaient repris la grève de la faim avant cette audience mais ils l’ont arrêtée sur conseil de leur avocat deux semaines plus tard, c’est-à-dire quelques jours avant l’audience.


Sachant que nous avons à faire à des autorités algériennes dépourvues de tout humanisme et qui ont fait preuve d’attitude criminelle dans cette affaire du Mzab, n’est-il pas dangereux de se lancer dans une grève de la faim ? D’ailleurs Dr. Fekhar et ses compagnons ont dû mettre fin à un première grève de la faim le 5 août dernier justement parce que l’administration pénitencier s’est comporté avec eux, selon vos propres mots d’ailleurs, de façon inhumaine et immorale allant jusqu’à leur retirer le sucre, en les privant de climatisation et en leur donnant de l’eau du robinet.

Oui, effectivement Kameldine Fekhar et ses accompagnons risquent vraiment leur vie lorsqu’ils font un grève de la faim dans une prison comme celle de Tagherdayt.
Le comportement des autorités pénitentiaires de la prison de Tagherdayt est scandaleux. Ils ont déjà causé la mort de deux détenus : Baouchi Affari, un ex-maire de Bergane (Berriane), et Bencheikh Aissa, un détenu d’Igraren. En ce ils sanctionnent un autre ex-maire de Bergane, en l’occurrence Hadja Nacer Eddine, qui est en grève de la faim depuis vingt jours : il est enfermé dans une petite cellule et il est privé de tous ces effets et de toute nourriture, y compris le sucre, et il ne prend que de l’eau.
Hadja Nacer Eddine est un jeune activiste mozabite de Bergane, il a été élu maire de Berriane sur la liste RCD de Bergane en 2007. Destitué en violation de la loi, tous les recours qu’il avait fait, y compris devant la justice, n’ont pas trouvé d’écho favorable. En 2014, il a été accusé de tentative de meurtre à Bergane au même moment qu’il a prononcé un discours devant le conseil national du RCD. Il a été mis en garde à vue pour 72 h et puis libéré car son alibi était « en béton », pour reprendre le jargon judiciaire. Mais cette fois-ci il a été arrêté et mis sous mandat de dépôt alors que son dossier est vide : des pièces fondamentales n’y figurent pas dans, et le tribunal de Bergane comme la cour de Tagherdayt ne trouvent aucun inconvénient à son arrestation sachant que la police qui a procédé à son arrestation n’a pas présenté un dossier réglementaire.


Y at-il une évolution dans le dossier de ces détenus depuis août ?

L’instruction étant en cours, je ne peux rien communiquer à ce sujet.


Votre action auprès des instances internationales a-t-elle eu des retours positifs ?

La première étape avait pour objectif d’établir des contacts ; cela a donné des résultats très satisfaisants. La seconde, qui aura lieu incessamment, aura pour but d’exposer les problèmes et engager des actions concrètes.


Lorsque l’Etat algérien annonce des aides destinées à la réhabilitation des habitations affectées par les événements qui ont marqué la région de Ghardaïa (en septembre il a annoncé plus d’un millier d’aides), est-ce vrai et ces aides si elles ont vraiment lieu vont-telles réellement aux Mozabites dont les biens ont été saccagés ?

Les autorités sont connues pour leur façon de créer les conflits, les gérer et les arrêter lorsqu’elles décident de le faire. Pour ce qui s’est passé dans la région du M’zab (Tagherdayt, At-Mlichet, At-Bounour, At-Izgen, Bergane et Igraren) de décembre 2013 au mois d’août 2015, ce sont les autorités au niveaux central et local qui en sont responsables. Elles avaient besoin d’un foyer de violence en Algérie pour faire peur aux Algériens qui aspirent à un changement profond et sérieux du régime qui les gouverne depuis 1962 et qui n’a fait que du mal. Les médias citoyens ayant déjoué le complot, les autorités étaient contraintes d’arrêter la mascarade. Et pour calmer un les victimes, elles leur proposent ce qu’elles appellent des « aides destinées à la réhabilitation des habitations affectées par les événements qui ont marqué la région de Ghardaïa ». Il s’agit d’une pure arnaque puisqu’il s’agit là d’aides destinées à tout Algérien propriétaire de terrain qui désire construire son logement, une aide évaluée à 700.000 Dinars et qui vient d’être réévaluée à un million de Dinars.
Donc que la victime perd une villa qui coûte des milliards, ou un bidonville de vingt-mille dinars, ils bénéficient tous d’une somme d’un million de Dinars.


Un mot pour conclure cet entretien…

Ce qui s’est passé au M’zab de décembre 2013 au mois d’août 2015 est quelque chose de très grave, il risque de se reproduire à tout moment dans la mesure où les mêmes causes sont encore-là. Le pouvoir en Algérie pense être libre de faire ce qu’il veut pour refonder une région de l’Algérie. Et ceci reste valable pour toutes les régions : il cherche à effacer toutes les spécificités socioculturelles des différentes régions pour des raisons démagogiques évidentes.


Propos recueillis par
Masin Ferkal.



- Lire également :

- Le pouvoir algérien est l’instigateur et le responsable du chaos que vit la Vallée du Mzab.

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