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Le pouvoir algérien est l'instigateur et le responsable du chaos que vit la Vallée du Mzab.
Entretien avec maître Salah Dabouz
samedi 29 août 2015
par Masin
Les malheurs des citoyens de la Vallée du Mzab ont commencé avec l’avènement de l’Etat algérien. Cet Etat qui a toujours représenté le malheur des Amazighs de manière générale. Acquis à l’idéologie arabo-islamique, l’Etat algérien a naturellement inscrit dans ses projets l’éradication de l’Amazighité considérée comme un péril pour l’idéologie dévastatrice, destructrice des valeurs et de la civilisation, que les dirigeants de cet Etat avait adoptée. L’intervention militaire de l’armée algérienne en Kabylie, en 1963 [1], où viols, massacres, torture ont été commis à l’endroit des citoyens kabyles, montre à quel point le régime algérien était, dès 1962, déterminé à faire taire et à humilier les Kabyles [2]


Dans la Vallée du Mzab, l’autre bastion amazigh, où les Mozabites sont connus par leur attachement à leur identité et à leur spécificité, l’Etat algérien avait entamé sa politique anti-mozabite [3] dès 1962 puisque des Mozabites ont été spoliés terrains sur lesquels ont été installées des populations "arabophones" que le régime algérien a fait venir d’ailleurs dans le but, à terme, de "minoriser" les Mozabites, les arabiser et contraindre certains à quitter leur pays. Aujourd’hui, la quasi-totalité des villes mozabites sont encerclées par des quartiers arabophones peuplés uniquement depuis 1962 sur ces terres spoliées par l’Etat algérien aux Mozabites.
Très vite, et dès 1975, des tensions entre les populations arabophones, nouvellement installées dans le Mzab, et les Mozabites sont nées. Les premières, manipulées par les services de renseignements algériens (SM puis DRS) s’attaquent aux Mozabites et à leurs biens sous le regard indifférent des forces de police et de gendarmerie.
Cette situation, et la pression faite sur les Mozabites, se reproduit de manière régulière. Mais depuis 2008 la situation prend des tournures graves et inquiétantes avec un degré de violence sans précédent. Et depuis décembre 2013, les Mozabites n’ont pas eu un moment de répit avec des attaques violentes à répétitions et plusieurs victimes ainsi des destructions et saccages de biens.
Le 7 juillet 2015, la violence a atteint un degré très inquiétant puisque des armes à feu dont des Kalachnikovs ont été utilisées pour s’attaquer aux Mozabites. Ces attaques ont fait plus de vingt morts.
Au lieu d’arrêter les agresseurs, dans la nuit du 9 juillet, la police algérienne a procédé plutôt à l’arrestation d’une trentaine de Mozabites dont deux personnes âgées et deux handicapés moteurs. Parmi elles, Kameldine Fekhar, un médecin militant amazigh connu pour son engagement et son action pour dénoncer l’injustice que subissent les Mozabites. Ce militant pacifique qui ne cache pas ses positions et les valeurs démocratiques et humaines auxquelles il adhère est accusé par l’Etat algérien d’être responsable de la violence qui sévit à Tagherdayt.

Pour savoir plus sur la situation notamment des détenus, arrêtés le 9 août 2015 et qui sont toujours en prison, nous avons posé des questions à maître Salah Dabouz, l’un des avocats des détenus.

Masin Ferkal.


Maître Salah Dabouz


INTERVIEW.

Tamazgha.fr : Où en est l’affaire des détenus de Tagherdayt ?

Maître Salah Dabouz : Les détenus de Tagherdayt sont encore en détention injuste et illégale. Ils ont mis fin à la grève de la faim qu’ils ont entamé le 15 juillet 2015. En effet, leur vie était mise sérieusement en danger par l’attitude des pénitentiaires qui avaient décidé de leur retirer le sucre qu’ils prenaient avec l’eau. Aussi, ces mêmes autorités pénitentiaires ont refusé de leur assurer le suivi médical nécessaire : le fait qu’ils soient en grève de la faim nécessitait un suivi et une observation réguliers par les médecins. Tout cela constitue une grave atteinte à leurs droits de détenus.


Pourriez-vous revenir sur les conditions d’arrestation et les motifs avancés par les autorités algériennes ?

L’arrestation elle-même est en violation de la loi qui stipule bien que pour procéder à l’arrestation d’un citoyen, ce dernier doit être pris en flagrant délit pour un crime grave faire l’objet d’un mandat d’amener ou d’arrêt délivrés par un Juge et doivent obligatoirement être le résultat d’une procédure bien précise tel qu’une convocation régulière ou un jugement contenant une peine ferme après épuisement de toute voie de recours. Et les détenus de Tagherdayt ne se trouvent dans aucun de ces cas de figure.
Pour les motifs, bien évidement il s’agit, pour nous, d’arrestations d’activistes et de défenseurs d’opinions. Les autorités, quant à elles, avancent des accusations farfelues : ce sont des responsables politiques qui accusent les détenus d’être responsables de la situation à Tagherdayt sans que la justice n’ait examiné leur cas.


Quelle a été l’attitude des juges ?

Les détenus de Tagherdayt qui se trouvent dans la prison de Menea seront présentés devant les juges de Tagherdayt, mais pour le moment ils doivent d’abord comparaître devant le juge d’instruction qui décidera si les concernés seront renvoyés devant le tribunal pour être jugés ou pas, et s’ils doivent passer devant un tribunal le juge d’instruction devra préciser devant quelle juridiction. Théoriquement, nous devons donc attendre la fin de l’instruction, mais en réalité et d’après les pratiques du pourvoir, mais surtout les déclarations de certains hauts fonctionnaires, avant même que l’instruction soit effectuée, qui affirment déjà que Fekhar est "fini", une décision de le condamner à une lourde peine a dû être prise en dehors de la justice et l’ordre aurait été donné aux fonctionnaires d’un appareil de justice non indépendant afin de trouver une forme "légale" à cette condamnation donc voulue et décidée par le pouvoir politique.


Docteur Fekhar et ses camarades ont observé une grève de la faim. Pourriez-vous nous en dire plus et notamment sur le traitement qui leur a été réservé en prison ?

Dr. Fekhar et certains de ses codétenus ont observé une grève de la faim qui a duré plus de vingt-deux jours sous une température qui dépasse parfois les 50 degrés. L’administration pénitentiaire s’est comporté d’une façon inhumaine et immorale dans le but d’obliger Fekhar et ses compagnons grévistes à interrompre leur grève de la faim en leur retirant le sucre, en les privant de climatisation et en leur donnant de l’eau du robinet. Cette attitude n’est qu’une forme de torture qui ne dit pas son nom.
Suite à toutes ces pratiques scandaleuses, Fekhar et ses compagnons ont décidé de suspendre leur grève de la faim le 5 août 2015.


Avez-vous sollicité des instances internationales sur cette affaire ?

Il est de notre devoir de solliciter les instances internationales lorsque nous constatons de tels dépassements et un tel arbitraire. Car il s’agit de pratiques scandaleuses émanant d’un pouvoir qui ne recule devant rien, en plus animé de mauvaise foi.


Human Rights Watch a réagi le 25 août par un communiqué de presse dans lequel l’organisation de défense des droits de l’Homme reprocherait au gouvernement algérien d’avoir ordonné l’arrestation de Kameldine Fekhar pour ses fortes convictions et exige sa libération faute de preuves de leurs accusations.
J’imagine que cela est le fruit de vos démarches ainsi que de la mobilisation suscitée depuis le 8 juillet. Pensez-vous que cette prise de position de
HRW aura une influence sur la décision des autorités algériennes ?


Nous avons saisi des ONG ainsi que des instances internationales, et nous continuerons à le faire. HRW en est, bien entendu, l’une des ONG que nous avons saisie.
L’Algérie a des obligations qu’elle doit respecter. Elle a signé toutes les conventions en relation avec les droits de l’homme et elle accepte que des ONG ou des experts onusiens viennent en Algérie en tant qu’observateurs examiner la situation des droits de l’homme, notamment lorsqu’il s’agit des conditions de détention ou de procédures judiciaires, d’autant plus que les détenus, les justiciables et les avocats s’en plaignent.


Comment expliquer cet arbitraire de l’Etat algérien qui a procédé à l’arrestation de personnes innocentes, qui font partie du camp des victimes, avec des accusations farfelues ?

Nous pensons que le pourvoir en place est le véritable instigateur et le seul responsable de la situation chaotique qui règne actuellement à Tagherdayt. Et nous pensons que sous la pression des dénonciations par certains citoyens, notamment des militants tels que Fekhar et bien d’autres qui sont tous de la mouvance démocratique et qui ont réussi par leur activisme à déjouer le complot en dévoilant tous les dépassements commis par des éléments de services de sécurité et la couverture franche qui leur est assurée par leur hiérarchie, le pouvoir décide de suspendre l’agression contre des citoyens connus pour leur culture pacifique légendaire. Et pour se laver les mains, il décide de l’arrestation de Fekhar et ses compagnons, qui sont des bouc émissaires, et par la même occasion il s’en débarrasse.


Y a-t-il un lien entre ce qui se passe dans la Cité mozabite depuis maintenant plusieurs mois et les luttes des clans du système algérien ?

Je ne pense pas qu’il existe un lien entre ces deux phénomènes, mais je crois que le problème est beaucoup plus profond et surtout plus grave qu’une simple répercussion de luttes intestines d’un pourvoir illégitime.


Tout montre que l’Etat algérien en veut aux Mozabites… Mais quelles pourraient en être les raisons ?

C’est une question qu’il faut poser au pouvoir.


Avez-vous un message à faire passer auprès de ceux qui soutiennent et qui se mobilisent pour la libération de Dr. Fekhar et ses camarades mozabites ?

Kameldine Fekhar m’a chargé de transmettre le message suivant :
"Je n’ai fait que mon travail de citoyen, de militant et de journaliste correspondant indépendant à partir de Tagherdayt en informant fidèlement et en dénonçant les abus et autres violations avec des preuves à l’appui.
Je n’ai jamais appelé à l’usage de la violence et ce n’est pas moi qui suis responsable du climat social intenable à Tagherdayt et des comportements immoraux des agents d’un Etat connu pour son abus de pouvoir et la corruption."


Il compte beaucoup sur la solidarité au niveau national international.


Propos recueillis par
Masin Ferkal.



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J-7 DU 02 JANVIER 2014 par BerbereTV

Notes

[1C’est en 1963 également que les autorités algériennes avaient livré des chefs touaregs, venus se réfugier dans l’Ahagar, aux autorités de Bamakao qui les a exécutés. C’était suite à la révolte des Touaregs face au régime malien connu pour sa politique raciste envers les Toauregs.

[2Déjà, avant même l’avènement de cet Etat, et pendant la guerre que la Kabylie a payé très cher, des Kabyles ayant évoqué la possibilité de laisser une petite place à l’identité berbère ont été assassinés. Le complot visant la Kabylie, sans laquelle cette guerre contre la colonisation française n’aurait jamais eu lieu, a été, dès l’origine, au centre des préoccupations des principaux dirigeants du mouvement national algérien.

[3Certains parlent d’une politique d’épuration des Mozabites.

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