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Tamazight dans le collimateur du pouvoir
Moha Mokhlis, in Tifinagh n° 3-4 (mai 1994)
vendredi 2 mai 2014
par Masin
Que des enseignants affiliés à un cadre syndical défilent le jour du premier mai est chose tout à fait normale ? Qu’ils aient brandi des banderoles revendiquant le droit de cité pour la langue et la culture amazigh, qu’ils aient scandé des slogans en faveur de la reconnaissance officielle de l’identité amazigh est inacceptable. Le pouvoir, les autorités ne peuvent pas tolérer de tels actes, bien qu’ils demeurent légitimes sur le plan juridique. Ce serai un défi. La question amazigh au Maroc est un sujet tabou et il serait inopportun d’en parler. Pire, Tamazight est classée dans le registre des atteintes à la sécurité de l’Etat. Elle ne peut être maintenue que dans le folklore ou dans les musées où elle assume une fonction décorative exotique. Elle est exclue de l’école, des médias et des institutions étatiques.

DST = KGB ?
Les arrestations qui ont eu lieu à Goulmima et Errachidia dans des conditions obscures, dignes d’un scénario du KGB de l’ex-URSS, témoignent de la volonté explicite des autorités d’endiguer toute action allant dans le sens de la revendication identitaire amazigh.

La langue coupée
L’indignation est générale et la population, les cadres associatifs oeuvrant dans le champ amazigh, les organisations des droits de l’Homme sont scandalisées par cet acte arbitraire de la part d’un pouvoir qui outrepasse jusqu’aux droits les plus élémentaires d’expression : le droit d’être soi-même sur sa propre terre, de parler et de promouvoir sa langue et sa culture millénaire amazigh.

Les chefs d’inculpation
Les accusations traduisent la volonté des autorités de camper sur leurs positions : atteinte à la sécurité de l’Etat, troubles à l’ordre public et violation des statuts des associations. Ces accusations monumentales sont en décalage avec la réalité des faits : parmi les sept personnes inculpées, trois n’ont pas défilé lors de la manifestation internationale du premier mai ; quant à la marche, elle s’est terminée dans le calme, d’après le rapport établi par la police judiciaire : Il n’y a eu ni troubles ni tentatives de semer la zizanie. Et si le fait de revendiquer tamazight serait une atteinte à la sécurité de l’Etat, des millions de marocains sont menacés quotidiennement. Affirmer, en tamazight, que la grève est un droit constitutionnel, que la démocratie sans tamazight serait lacunaire, va dans le sens de la construction d’un Etat de droit et d’une société démocratique des droits de l’Homme à laquelle le pouvoir aspire : Il ne cesse de le répéter à travers les médias officiels et para-officiels.


Procès culturel ou procès politique ?
Le procès d’Errachidia serait donc celui de la revendication identitaire amazigh au Maroc, et non celui d’un groupe d’enseignants syndicalisés de Goulmima ou d’Errachidia dont on veut se servir comme bouc-émissaire. L’Association socio-culturelle Tilelli, dont quatre membres sont arrêtés, qu’on a voulu impliquer, n’est pas mêlée à la manifestation du premier mai. Les personnes ont défilé en tant que syndicalistes, et la CDT à bien tenu à le souligner.

La preuve que le caractère national de cet événement, c’est la mobilisation spontanée et massive de plusieurs dizaines d’avocats venus de différentes région du royaume pour défendre les personnes arrêtées et des dizaines de personnes qui se sont déplacées pour assister au procès de leur identité.

En fait, l’Association Tilelli dérange et c’est elle qui est visée. C’est une jeune association dynamique qui compte parmi ses membres, adhérents et sympathisants, des personnes cultivées et convaincues quant à la nécessité de la prise en charge par l’Etat de la langue et de la culture amazigh. En visant cette association, c’est en fait le mouvement associatif et culturel au Maroc qui est la cible implicite et non avouée.

Réactions de la presse
Deux organes de presse ont immédiatement réagi : Attakettoul Al Watani du MNP et Anoual et l’OADP. Ils ont réagi énergiquement en dénonçant les arrestations et ont couvert l’évolution des événements jusqu’au verdict du 27/05/94. Les autres organes de presse, de l’istiqlal, de l’USFP, du PPS … ont réagi tardivement, ou pas du tout pour d’autres. Ils ont publié des communiqués lacunaires et ambigus. L’organe de l’USFP s’est distingué par sa position antiamazighiste car il a voulu noyer et banaliser le motif de l’arrestation, à savoir la revendication identitaire amazigh.

Procès culturel !
La séance du 17 mai 1994 a éliminé tous les doutes : Il s’agit bien d’un procès de l’identité amazigh. La défense composée de plus de 200 avocats a démontré, textes juridiques à l’appui , la vacuité des accusations de forme et de fond. Les inculpés ont exercé un droit légitime, garanti par la constitution du Royaume , à l’occasion d’une fête internationale, dans le cadre d’un syndicat légal. Des banderoles et des slogans similaires ont été brandis et scandés à la même marche en 1993 : ni sécurité d’Etat ni l’ordre public n’ont alors été inquiétés et les autorités n’ont pas réagi.

Ainsi et au lieu de s’atteler à trouver des solutions au problème identitaire amazigh, les autorités et le pouvoir ripostent par des arrestations. On se demande alors quel serait le destin réservé à cette revendication relative à la langue et la culture amazigh au Maroc, réclamée des décennies durant par Aherdan et plus récemment par la Charte d’Agadir et la lettre au premier ministre et au parlement ! le pouvoir estime-t-il que la répression constitue l’unique moyen pour résoudre un problème national incontournable alors que le monde actuel s’achemine vers l’ère des libertés, des droits de l’Homme et de la démocratie ?

Le verdict
Le verdict est tombé le 27/05/94. Il est plus qu’inquiétant : les trois membres de Tilelli de Goulmima sont condamnés à des peines allant d’un an (Taous) à deux ans (Ikken, Harcherras) de prison ferme et une amende de 10 000 dirhams chacun. La défense a fait appel et la dénonciation continue sous forme de communiqués de solidarité, de pétitions, de déclarations émanant de différentes régions du royaume et de l’extérieur : Paris, Meknès, Fès, Tizi-Ouzou, Goulmima, Mrirt, Rabat, Casablanca, Al Houceima…

Nous pensons qu’il est souhaitable de réagir rapidement pour répondre aux revendications légitimes de tant de marocains et de marocaines : la reconnaissance et la prise en charge de la dimension identitaire amazigh sans laquelle la démocratie s’en trouvera amputée. Il est toujours temps d’instaurer un dialogue civilisationnel et responsable, apte à résoudre la question identitaire. Les arrestations arbitraires, l’incarcération aléatoire et volontaire, le refus du dialogue, l’attachement domatique à des fantasmes idéologiques et la négation pure et simple de la dimension identitaire nationale amazigh risquent de donner au problème un caractère politique irréversible et le temps s’écoulant, il sera trop tard alors pour la ramener à ses dimensions culturelles.


Moha Moukhlis,
Goulmima, le 22 mai 1994



Extrait de la revue Tifinagh, n° 3-4, Juillet 1994.

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