Ennayer
lundi 17 janvier 2005
par Masin
Ennayer est le nom du premier mois du calendrier Julien et dérive manifestement du Latin Ianuarius (Janvier). C’est aussi le nom que porte une fête célébrée dans toute l’Afrique du nord en relation avec le solstice d’hiver bien que généralement celui-ci soit assimilé à la fête de Mouloud Aïsa du 24 djambir (décembre) julien, correspondant au Noël chrétien. D’après E. Destaing, le Mouloud Aïsa qui était fêté huit jours avant Ennayer était connu dans l’Aurès sous le nom de Bou Ini, cette appellation serait, selon cet auteur, dérivée du latin Bonus Annus. J. Servier rejette cette interprétation, sans doute avec raison, mais l’explication qu’il propose est loin de donner satisfaction : il y voit une contraction de « Bu-Imnian » (le jour des piquets de tente), commémorant le geste de semi-nomades revenant de transhumance et inaugurant ainsi leur cycle sédentaire.

Ennayer, qui est appelé aussi Haggus chez les Berbères du Maroc, est la Porte qui ouvre l’année, l’Ansara au solstice d’été est celle qui la ferme. Mais la fête principale est bien l’Ennayer qui dure, selon les régions, deux, trois ou quatre jours. Le dernier jour de l’année, la veille de l’Ennayer, est conçu comme un jour de deuil et la cuisine s’en ressent. Le plus souvent on se prive de couscous qui est remplacé par du berkoukes, boulettes de farine cuites dans un bouillon léger. Ailleurs on ne consomme que du lait ou des légumes secs cuits à l’eau ou encore des pédoncules d’arum, comme en Kabylie.

A quelques détails près, les rites de l’Ennayer sont les mêmes d’un bout à l’autre du Maghreb et, comme le constate J. Servier, ne présentent guère de différences entre les Arabophones et les Berbérophones. Toujours selon cet auteur, les rites de l’Ennayer peuvent être ramenés à quatre préoccupations dominantes : écarter la famine, présager les caractères de l’année à venir, consacrer le changement saisonnier de cycle et accueillir sur terre les Forces invisibles représentées par des personnages masqués. Donc l’Ennayer est marqué, en premier lieu, par la consommation d’un repas riche de bon augure et tous doivent sortir de table rassasiés afin que l’année soit prospère. Il n’est pas étonnant que pour ce repas on prépare des mets ou des friandises inhabituels, tels des gâteaux aux œufs (harira de Tlemcen), des crêpes et beignets de toutes sortes. Il est d’usage dans la plupart des villes et campagnes marocaines ou algériennes de manger à l’Ennayer le plat des « sept légumes » fait uniquement de plantes vertes. A peu près partout on sacrifie des poulets ou des chevreaux ou moutons. En Kabylie où l’Ennayer est moins fêtée que dans le reste de l’Algérie, on consomme ce jour là une tête de bœuf qui est auparavant brandie au-dessus du garçon né dans l’année, afin qu’il soit « une tête » dans le village. C’est ce jour-là aussi qu’est pratiquée sur ce garçon né dans l’année la première coupe de cheveux. En plusieurs régions éloignées les unes des autres (à Blida, chez les Beni Hawa à l’ouest de Ténès, chez les Beni Snous dans la région de Tlemcen) il est signalé, à l’occasion de l’Ennayer, la consommation de racines et du cœur de palmier-nain (voir Doum). On explique cette coutume par l’espoir que l’année soit verte comme les plantes consommées et comme les jonchées de palmes et autres plantes vertes sur les terrasses ou le sol des tentes.

Comme l’écrit joliment E. Destaing, tel vous trouve l’Ennayer, tel vous serez durant toute l’année. Il faut, ce jour-là, se montrer gai, aimable, généreux, riche et les personnes qui s’abordent échangent des souhaits. Les cultivateurs se renseignent sur le temps qu’il fera pendant les premiers mois de l’année en examinant les boulettes de berkoukes ou le sang des animaux sacrifiés. Dans le même espoir, les Kabyles allaient converser avec leurs bœufs et leurs chèvres.

Au cours de la fête de l’Ennayer, des masques divers interviennent, réclamant de l’argent ou des mets destinés à la célébration collective, ce sont « l’âne aux figues » à Nédroma, le Bu Bnani à Tlemcen, le Bu Reduan dans l’Ouest tunisien, ailleurs un chameau ou un lion mais le personnage le plus important est la Vieille de l’Ennayer.

La Vieille se présente comme une fée dont on menace les enfants qui ne mangent pas suffisamment le jour de la fête ; elle leur ouvrira le ventre et le bourrera de paille. On a soin de réserver, sous un plat une partie du dîner destinée à la vieille. Enfin de nombreuses légendes font intervenir ce personnage connu dans toutes les régions méditerranéennes, la Vieille intervient régulièrement dans les explications données sur l’emprunt des « jours manquants » de février.


Bibliographie :


Doutté E., Marrakech, Paris 1905.
Doutté E., Magie et religion en Afrique du Nord, Alger, 1909.
Destaing E., « L’Ennâyer chez les Beni Snouss », Revue africaine, t.49, 1905, p.51-70.
Destaing E., « Ennâyer », Encylopédie de l’Islam, t.I.
Laoust E., Mots et choses berbères, Paris, Chalamel, 1920.
Bourrilly J., Eléments d’ethnographie marocaine, Paris, Larose, 1932.
Benhadji Sarradj, « Fêtes d’Ennayer aux Beni Snous », IBLA, n°51, 1950, p.247-257.
Servier J., Traditions et civilisation berbères. Les portes de l’année, Edit. du Rocher, Monaco, 1985.


Extrait de :
Encyclopédie Berbère, XVII.
p. 2644.

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