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Enseignement de Tamazight
Enseignement du berbère en France : timides avancées !
Entretien avec Salem Chaker, Professeur de berbère à l’Inalco (Paris).
jeudi 9 novembre 2006
par Masin
Le 14 février 2006, une convention-cadre "pour la mise en place d’une préparation à l’épreuve facultative de berbère au Baccalauréat dans les établissements du second degré" est signée entre le Ministère de l’Education Nationale, représentée par la DESCO (Direction de l’enseignement scolaire), et l’INALCO.
Cette convention-cadre définit le cadre dans lequel les recteurs d’académie peuvent mettre en place un enseignement de langue berbère destiné exclusivement à la préparation des candidats à l’épreuve facultative de berbère au baccalauréat.
Huit mois après la signature de cette Convention, nous faisons le point avec Salem Chaker, Professeur de berbère à l’Inlaco (Paris).



Tamazgha.fr : Le 14 février 2006 a été signée, entre le Ministère de l’Education nationale et l’Inalco, une convention-cadre « pour la mise en place d’une préparation à l’épreuve facultative de berbère au Baccalauréat dans les établissements du second degré ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Salem Chaker : Comme vous le savez, nous sommes depuis 1995 dans une situation pour le moins paradoxale, pour ne pas dire franchement anormale : des centaines d’élèves de Terminales (en fait plus de 2200) présentent l’épreuve facultative écrite de langue berbère au Bac, mais ils ne reçoivent aucune préparation à cette épreuve dans le cadre des établissements scolaires ! L’élève qui souhaite s’y préparer doit le faire seul ou s’adresser aux quelques associations culturelles berbères qui assurent des séances de préparation. Pour notre part, en tant que concepteurs des sujets et correcteurs des épreuves, et bien que cela ne relevait pas du tout de nos obligations statutaires et de nos engagements conventionnels avec le MEN, nous avons essayé d’aider les élèves en publiant sur notre site internet les sujets des épreuves, en diffusant, avec l’appui de "Tamazgha", des petites brochures d’information. Mais il est clair que tout ceci était largement insuffisant et non adapté à la situation. Il y a, depuis maintenant plus de 10 ans, une demande forte pour cette épreuve de berbère, comparable à celle qui existe pour les langues régionales de France, et en croissance continue ; s’agissant d’une épreuve passée dans le cadre d’un examen national, il était tout à fait normal que l’Education Nationale offre une possibilité de préparation aux candidats. C’est ce que cette convention-cadre tente de mettre en place.
C’est donc un pas en avant, un premier pas, un progrès, certes modeste et bien tardif car nous réclamions ce type d’initiative depuis des années (de fait depuis 1995), mais il faut s’en féliciter puisqu’il ouvre une possibilité et améliore le statut de ces épreuves et de la langue berbère en engageant un processus de prise en charge par l’Education nationale.
Pour ma part, vous le savez aussi, je considère que l’Éducation nationale reste très en-deçà des besoins et de ses responsabilités spécifiques : depuis 1999, le berbère est officiellement répertorié par le Gouvernement de la République comme faisant partie des « langues de France ». Il y a une demande sociale significative et pérenne, je pense qu’il serait normal, naturel et logique que le berbère bénéficie progressivement des dispositions qui s’appliquent aux langues régionales de France : possibilité de l’étudier en LVE (2 ou 3), possibilité de le présenter en matière obligatoire et, bien sûr, ceci implique cela, création de postes d’enseignement dans le Secondaire.


Quel sera le rôle de l’Inalco, et plus précisément du CRB, dans la mise en œuvre de cet enseignement ?

Le texte de la convention est clair sur ce plan : nous sommes chargés d’élaborer les outils pédagogiques nécessaires à ces préparations (les « Annales » qui viennent de paraître et autres manuels), de participer à l’identification des établissements où doivent se mettre en place ces expériences, d’identifier les enseignants, éventuellement de leurs assurer la formation complémentaire nécessaire. Tout ceci bien sûr en liaison avec les rectorats d’académie, car nous (l’Inalco) ne sommes dans l’affaire que des experts, des conseillers et non les pilotes directs des opérations qui restent sous la houlette de l’Education nationale et des recteurs d’académie.
Nous sommes donc des partenaires, mais pas des opérateurs directs et le succès de ces expériences dépendra avant tout de la réceptivité et de la bonne volonté des rectorats d’académie, des chefs d’établissements et, en dernier lieu, du MEN, tant au niveau des moyens dégagés, de l’information et de l’impulsion auprès des différents acteurs (Recteurs, chefs d’établissements, élèves et parents).


Comment s’effectuera concrètement cet enseignement ? Dans quels établissements aura lieu l’enseignement du berbère ? Et quels sont les parlers amazighs qui seront enseignés ?

Il s’agit de classes ouvertes aux élèves candidats au Bac ayant choisi le berbère comme épreuve facultative. Ces classes seront évidemment mises en place dans des établissements (ou des groupes d’établissements) où existe une demande significative : un effectif de 10 à 15 élèves par classe est un minimum. Cela oriente immédiatement vers les grandes métropoles urbaines : Paris et l’Ile-de-France, Aix-Marseille, Lyon, Lille, Amiens... Nous avons identifié ainsi une dizaine d’académies « prioritaires », celles d’où provient l’écrasante majorité des candidats à l’épreuve de berbère.
Les enseignements sont assurés par des enseignants déjà en poste ou des personnes extérieures, titulaires au moins d’une Licence de berbère. Les classes se dérouleront sur 13 semaines en moyenne (de la mi-novembre à la mi-mars), puisque les épreuves facultatives ont lieu à la fin mars, au plus tard début avril. En général, les classes durent deux heures et ont lieu le mercredi après-midi pour permettre à des élèves issus de classes différentes d’y assister.
Une des difficultés, prévisible, est la question de l’encadrement : en région parisienne, il est relativement aisé de trouver des enseignants ayant les compétences requises (au moins une licence de berbère) pour assurer ces enseignements ; en province, c’est souvent plus délicats. Mais on y arrivera !
Bien sûr, dans les classes, on travaillera en fonction de la population locale : trois variétés dialectales sont représentées au Bac (kabyle, chleuh et rifain) et l’enseignant devra s’adapter à son public et à sa diversité éventuelle. Mais maintenant que les « Annales de berbère » sont disponibles, la tâche sera facilitée pour tous puisque l’enseignant comme les élèves disposeront d’un outil pour les trois dialectes représentés.


Il y a donc des démarches que les lycéens et leurs parents doivent effectuer pour faire savoir leur souhait d’apprendre le berbère ?

Il est évident que plus un grand nombre d’élèves et de parents d’élèves manifesteront leur souhait de voir se mettre en place une classe de berbère dans leur établissement, plus les choses iront vite ! Les élèves (et les parents d’élèves) ne doivent pas hésiter à engager des démarches collectives (lettres collectives, délégations) auprès de leur chef d’établissement et de l’académie pour demander l’application locale des dispositions prévues par la convention cadre MEN/INALCO. C’est tout à fait leur droit et il faut qu’ils se fassent connaître car n’oublions pas que nous partons quasiment de zéro : si les intéressés ne se manifestent pas, il est clair que, à quelques très rares exceptions près, l’administration de l’Education nationale n’ira pas les chercher ! Si les Berbères de France veulent bénéficier d’un enseignement de préparation à l’épreuve de berbère au Bac, c’est à eux de le demander : ils feront ainsi la démonstration qu’il existe bien en France un réel attachement pour la langue berbère et contribueront à la consolidation de la position de notre langue en France.


Y a-t-il des démarches particulières que les associations et la "communauté" berbère de France, de manière générale, doivent effectuer pour multiplier les chances de mise en place de cours dans un maximum de lycées ?

La réponse est évidente : comme pour les élèves eux-mêmes et leur parents au niveau des établissement, plus les associations culturelles berbères relayeront la demande et interviendront auprès des établissements et des académies, plus la mise en place des classes de berbère sera rapide et large ; mais l’initiative leur appartient naturellement ! Le MEN a créé un cadre réglementaire précis à travers la convention-cadre, c’est aux associations, c’est à la « communauté » (mais je n’aime pas beaucoup ce terme qui ne correspond guère à une réalité précise !) de se saisir de cet instrument, de cette ouverture pour asseoir les choses. Bref, le berbère au lycée, c’est maintenant possible, à l’échelle nationale, même si c’est dans un contexte très contraint et limité, c’est aux Berbères de France de faire savoir qu’ils veulent bénéficier de cette possibilité. Je vous précise d’ailleurs que toutes les associations culturelles berbères de France ont été formellement et directement informées par nos soins de cette possibilité nouvelle.


Deux mois après la rentrée, avez-vous eu des retours quant à la mise en place de cours de berbère dans des lycées en application de cette Convention ?

Dans la phase actuelle, nous « explorons le terrain », c’est-à-dire qu’après avoir identifié les académies et les établissements où existe une demande potentielle, nous prenons attache avec les recteurs et les chefs d’établissements pour leur suggérer d’utiliser le cadre règlementaire créé par la convention pour initier des classes de berbère. Actuellement, nous pouvons compter sur 5 ou 6 expériences qui fonctionneront dès cette année : à Montreuil (qui est un précurseur puisque le cours a été ouvert l’an dernier), à Asnières ; sans doute à Noisy-le-Sec et à Saint-Denis ; à Lyon, à Marseille (certainement 2 classes). Plusieurs autres possibilités pourraient se concrétiser dans les prochaines semaines, en banlieue parisienne et en province (Montpellier, Nancy-Metz...), des contacts et négociations étant en cours. Nous pourrons faire un bilan définitif à la fin novembre pour ce qui est de cette année 2006-2007.


Pour revenir à l’enseignement du berbère en France, pensez-vous que la convention-cadre signée le 14 février 2006 peut-être considéré comme une réponse satisfaisante aux attentes ? Je fais allusion notamment aux attentes exprimées lors de différentes démarches que vous avez effectuées auprès de l’Education Nationale depuis des années à ce sujet, démarches d’ailleurs accompagnées de propositions concrètes.

Implicitement, j’ai déjà répondu à votre question ! C’est un premier pas, un petit pas ; certainement une étape obligée, mais il est clair que le berbère mérite un meilleur sort dans l’Education nationale française. Je vous l’ai dit, si le berbère est une « langue de France », il faut qu’à terme il soit traité comme les autres langues de France. Selon moi, l’objectif ne peut être que celui qui s’est dessiné en 1999 à l’occasion du débat sur la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Le berbère a été répertorié comme « langue de France », il doit être traité comme sont traités l’occitan ou le breton. La logique (et la réalité sociale) implique que les dispositions qui existent pour le breton, pour le basque ou l’occitan, soient progressivement étendues au berbère, pour aboutir à terme à la création d’un CAPES (bivalent) de berbère, et donc de postes et d’enseignements stabilisés dans le secondaire. Si le berbère est « langue de France », cela signifie que c’est la langue de citoyens français qui ont les mêmes droits que les autres citoyens français ; on ne voit pas pourquoi les petits Bretons pourraient recevoir un enseignement de langue vivante 2 ou 3 en breton et pas les enfants berbères. Même si, bien sûr, nous savons que les choses ne sont pas aussi mécaniques, aussi simples, qu’il faut les adapter au cas particulier, qu’il faut des expérimentations, des délais d’exploration et de mise en place.
Mais, au niveau du principe et de l’objectif stratégique, si l’on dit que le berbère est « langue de France », si le berbère est une épreuve dans un examen national français, il n’y a pas de raison qu’il n’ait pas les mêmes chances que les autres langues de France.


Il semblerait qu’au sein de l’Education nationale, la langue berbère est rattachée à l’Inspecteur d’arabe ?

Oui, effectivement, c’est une bizarrerie qui montre bien la fragilité du statut et le peu de considération que l’on a encore pour le berbère, même « langue de France »... En fait, il est clair que la notion de « langue de France » n’a pas encore été véritablement intégrée par l’Education nationale, et ce contrairement au Ministère de la Culture qui a, au travers la Délégation à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), une attitude beaucoup plus ouverte et dynamique sur ce point. Mais là encore, nous sommes dans un processus : tout dépendra de la volonté et de la capacité des Berbères de France à peser pour faire en sorte que leur langue soit considérée, au niveau symbolique comme au niveau des fait, réellement comme un élément du patrimoine linguistique de la France et non comme une « langue étrangère » et un appendice de la langue arabe...


Un dernier mot.

Oh, vous savez, je commence à prendre de l’âge et je me répète beaucoup. Je radote diront certains !
J’observe le cheminement des Berbères et de la cause berbère depuis près de 40 ans ; je le regarde avec lucidité, sans excès d’optimisme : les Berbères et leur langue étaient et restent une espèce menacée, Ici et Là-bas. Les progrès sont lents, incertains, mais ils existent. Dans cette situation de grande fragilité, les Berbères, où qu’ils soient, doivent aller à l’essentiel. La clef de voute de leur existence et de leur survie en tant que groupe humain particulier est leur langue : ils n’ont d’autre choix s’ils veulent exister et survivre que de se donner, là où ils sont, les moyens de sa préservation et de son développement. Ce dossier du berbère au Bac et des classes dans les lycées de France est un tout petit épisode dans ce travail permanent et difficile pour la survie. J’espère que les jeunes générations comprendront, mieux que nous ne l’avons fait, l’importance de ce combat, pour la survie d’une identité, pour la survie d’une mémoire.


Propos recueillis par
Masin FERKAL

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- Enseignement du berbère en France : l’ouverture !

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2 Messages

  • Pardonnez moi, mais je suis étonné par la lenteur ou plutôt le manque de bonne volonté de tous à ce que cette langue trouve sa place dans l’enseignement. Pourtant les français d’origine berbere sont nombreux et demandeurs.

    Quant à la mise sous la responsabilité d’un inspecteur arabe l’enseignement du berbere,comment interpreter sinon comme un manque de considération.

    On voudrait nous pousser vers le communautarisme qu’on ne s’y prendrait pas mieux.

    Voyez les intégristes musulmans,ils ont leurs mosqués, leurs lycées, mais eux ils font du bruit,ils font parler d’eux, ils manifestent, bref ils existent.

    Oui en France c’est plus facile d’enseigner l’arabe que la langue du pays de Saint Augustin.

    Monsieur de Villiers n’a-t-il pas raison ?

  • Encyclopedie berbere 28 ? 18 novembre 2006 10:45, par Gabriel.C
    On attend tjs le grand millesime 2006 .