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Lu dans la presse
Vivre sous l'œil des informateurs
Un article de Toufik Ben Brik, paru dans Courrier International
dimanche 27 janvier 2008
par Masin
Nous publions ci-après un intéressant article de Toufik Ben Brik, paru dans l’hebdomadaire Courrier International n°886 (du 25 au 30 octobre 2007). L’article montre comment le régime tunisien du Général Ben Ali sème la peur et la terreur au sein de la société. A travers son article, Toufik Ben Brik montre les ressorts typiques d’une dictature.

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Vivre sous l’œil des informateurs

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Les Tunisiens se surveillent entre eux. Moucharder est un sport national. Les Services spéciaux, les SS, recrutent de nombreux informateurs, les kawadas. Non pour s’informer mais pour leur bon plaisir, pour voir tomber dans la délation des hommes qu’on croyait cuirassés d’une rectitude morale sans faille. Les mouchards, on veut juste les salir, les délester de leur dignité. On leur fait vendre leur ombre à bon prix, contre rien, juste la promesse qu’il ne leur arrivera rien s’ils se défroquent. On en fait des collabos bénévoles. La honte les amoindrit. Ils ne lèvent plus la tête.

Avec un policier pour 70 habitants, nous avons cru que nous vivions dans un régime policier. Mais c’est un leurre : nous avons affaire à un régime de renseignement. Un régime policier repose sur des corps compacts – la police et l’armée - qui dispersent les émeutes, encerclent les villages, exécutent des hommes. Ce sont des machines aveugles qui marchent au pas, sans se soucier des terres qu’elles ont brûlées. Leur monopole de la violence s’impose comme une catastrophe naturelle. Le régime de renseignement, en revanche, est sournois. Il feinte, il dribble, il s’insinue. Il combat sans règles, sans honneur, sans respecter la parole donnée. Il se cramponne dans les corps et les esprits. Il gouverne par l’autosurveillance, l’autodénonciation, la veulerie, les coups bas, le faux-semblant. Une clique qui, chaque jour, déploie des trésors d’ingéniosité pour créer le malaise.

En vingt ans, Ben Ali a créé la caste des agents spéciaux, celle qui accapare et dispense honneurs et privilèges. Ce corps est spécialisé dans l’invention des blagues qui moquent ouvertement le locataire de Carthage, le montage d’albums photo et cassettes pornographiques qui font et défont les réputations, la confection des éditoriaux de nos quotidiens de caniveau, la falsification des documents. Des scénaristes, des fabulateurs créent des histoires fantasmagoriques et divertissantes pour faire diversion, lancer de mauvaises pistes et détourner l’attention d’une hausse du prix du pain, désamorcer la colère qui gronde. Ils distillent de faux espoirs. On se dit alors qu’une libéralisation est dans l’air, qu’un remaniement ministériel est imminent. Que Ben Ali est partant. Et, lorsqu’il y a un regain de vitalité de la rue, ils insufflent le désespoir. Ils fomentent des coups fourrés, poussent à la trahison, créent des dissensions et alimentent la guerre des clans. Filer, recruter une taupe, intoxiquer, rédiger des notes de synthèse, surveiller et prévenir les mouvements contestataires, détourner le courrier, sonoriser un appartement, parler le langage des islamistes, des marxistes et des démocrates, c’est leur quotidien. Les SS étudient ce monde comme un ethnologue étudie les mouches. Chaque jour, ils préparent la revue de presse, un aperçu de ce qui passe dans le pays, de ce qui s’y trame. Ils informent le palais, lui rendent compte des dessous d’une émeute ou d’une grève, lui rapportent ce qui se dit dans les universités.

Les SS sont la clé de voûte du pouvoir de renseignement. Personne n’y échappe, pas même les patrons de la Dakhilia ou nos omnipotents vizirs. Leur pouvoir va au-delà de la toute puissance. Mi-octobre 2007 : vingt ans après le coup d’Etat médical du général Ben Ali, un vent chaud balaie l’avenue Habib-Bourguiba. Il y a dans l’air la peur et, dans la peur, la fureur. C’est la pax carthaginiensis.


Taoufik Ben Brik

[|Site de l’hebdomadaire "Courrier International"|]

P.-S.

Article repris avec l’aimable autorisation de "Courrier International".

Courrier International n° 886 (du 25 au 30 octobre 2007).

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1 Message

  • Vivre sous l’œil des informateurs 28 janvier 2008 20:18, par Elvez
    CES ARABOISLAMISES NE SAVENT T-ILS DONC PAS QUE TOUT CET ETAT DELIQUESCENT POLICIER N’EST QUE CONFORME A la doctrine coloniale arabomahométane qui a transformé une TERRE AMAZIGH TAMAZGHA ORIENTALE (bérbérie orientale, tunisie) en une imposture MAGHREBARABE ! Ce ne sont que des mutants de l’arabisme,qui jamais ne dénonceront LA CAUSE DE TOUTE CETTE MISERE FAITE AUX PEUPLES AMAZIGHS DANS LES PAYS DE TAMAZGHA . pourquoi n’a t il pas un mot de compassion vis à vis des AMAZIGHS(bérbéres)AUTOCHTONES DE JERBA OU DU SUD TUNISIEN que LES TENANTS DU POUVOIR NE CESSENT D’arabiser,leur faisant même jouer le rôle de CURIOSITES TOURISTIQUES EN TANT QUE TROGLODYTES EUX DONT LES AIEUX ETAIENT SAINT DONAT SAINT AUGUSTIN APULEE TERTULLIEN ???