Accueil > Actualité > Il y a vingt-et-un ans disparaissait Meksa
Il y a vingt-et-un ans disparaissait Meksa
Entretien avec Moh Cherbi : "Ce grand artiste mérite une meilleure postérité"
jeudi 29 octobre 2009
par Masin
Qui mieux que Moh Cherbi, le principal parolier de Meksa, peut nous parler du chanteur, tragiquement disparu [1], il y a vingt-et-un ans ?
C’est chez lui, dans le Val-d’Oise, en région parisienne, que nous avons rencontré, pour l’occasion, le célèbre intellectuel berbérisant, dont le parcours est aussi riche que diversifié : écrivain, journaliste, conférencier, parolier et poète, Moh Cherbi est aussi enseignant.

L’entretien porte aussi bien sur l’homme et l’artiste que fut Meksa, que sur les rapports qu’il avait avec sa terre natale, sa vision moderniste et l’ambition qu’il nourrissait de faire de la culture berbère, à travers le chant, une culture mondialement connue : "Il ne faut pas enfermer nos trésors culturels à Barbès, mais œuvrer de façon à les faire connaître au monde entier", répétait avec fierté et détermination, de son vivant, le grand chanteur.
Moh Cherbi nous parle aussi de sa visite à Mira ufella, village de Meksa, de sa vive émotion et de sa grande révolte devant la tombe, presque inexistante car vouée à l’abandon, de son ami. Aussi, son appel aux autorités compétentes (institutions culturelles) de la wilaya de Tizi-Ouzou, pour aider à sauver d’une déliquescence certaine la mémoire d’un artiste de valeur, est-il un cri d’alarme qui exhorte à agir dans l’urgence.


Ahcène Bélarbi


3Entretien.3




[|

"Ce grand artiste mérite une meilleure postérité"

|]


A. Bélarbi : A quand remonte ta rencontre avec Meksa, et comment es-tu devenu son parolier ?

Moh Cherbi : Nous nous sommes rencontrés à Alger, dans les débuts des années 70. J’étais à l’université, et, en même temps, j’animais une émission sur la médecine à la radio chaine II. Meksa travaillait aussi à la radio kabyle en tant que comédien et choriste dans une troupe théâtrale. Au hasard de nos discussions, je lui ai appris que j’étais poète. Tout de suite il tomba amoureux de mes textes. C’était ainsi que j’étais devenu son parolier, tout en composant pour d’autres artistes tels que : Djura, les Abranis, Azenzar, etc.


Ton premier texte chanté par Meksa ?

C’est le texte qui s’intitule Tajellibt (la caravane). Il raconte un peu la vie culturelle des Amazighs du Hoggar. Meksa l’a très vite adopté, car il était fasciné par la teneur du message qui s’y dégage. Le texte révèle l’existence et la vie du berbère sur une aire géographique au-delà de la Kabylie, une région mythique où a régné Tin-Hinan. Pour Meksa c’est une façon de témoigner non seulement de la richesse orale de cette langue, mais aussi de son écriture (Tifinagh) millénaire toujours vivante.


Meksa te soumettait-il des thèmes sur lesquels il souhaitait que tu composes ?


Non. Il prenait mes textes tels qu’ils me furent inspirés. De toute façon les sujets que je traitais (et que je traite toujours d’ailleurs pour d’autres chanteurs) relevaient de ses propres aspirations artistiques. Chanter la vie culturelle kabyle : les rites, l’entraide, l’hospitalité, les fêtes… Faire revivre les contes, les légendes, les figures historiques, c’étaient les thèmes privilégiés, pour ne pas dire exclusifs, de Meksa, thèmes qui sous-tendent toujours la revendication identitaire, fer de lance de ses chansons.


Tes textes lui plaisaient… Et toi qu’est-ce qui te poussait à écrire pour lui ?

D’abord son engagement artistique, c’est-à-dire son travail musical qui allait au-delà de la simple passion. Il s’investissait en professionnel dans la création et l’innovation. Il avait inscrit sa musique dans la modernité avec le souci permanent de l’élever au rang de musique universelle. Sans se perdre dans des recherches de sonorités extravagantes, il avait, en artiste-né, le génie de créer des œuvres hautement harmonieuses et euphoniques, où le chant et l’instrumentation s’épousent dans une symbiose pénétrante. Ses chants, non seulement ils touchent la sensibilité des gens, mais ils créent de la sensibilité chez ceux qui les écoutent. Il aimait le folklore, "mais, disait-il, si je le reprends dans son état natal, traditionnel, ce serait le confiner dans un archaïsme atone". Le folklore c’est la source, l’humus même du verbe kabyle. Meksa travaillait à le sortir de sa rengaine originelle, en lui insufflant, par un dynamisme musical approprié, la vigueur et le ton enchanteur, (à l’exemple d’Anzar, anzar… qu’il avait merveilleusement recomposé), qui le pérenniseraient dans son genre de "chant profond". Respectueux de l’authenticité des genres musicaux, Meksa avait l’originalité de n’utiliser ni la derbouka, dans les percutions, ni le quart de note, sur le manche de la guitare, objets qu’il considérait, à juste titre d’ailleurs, orientaux.
Et puis j’aimais aussi Meksa pour son engagement politique vrai. Il était sincère dans tout ce qu’il faisait. Il avait cette générosité naturelle et la foi en ses convictions qui caractérisent les grands artistes. Il l’a prouvé tout au long de sa courte existence. A titre d’exemple, il fut parmi les rares chanteurs qui n’occultent jamais l’auteur de ses textes.


En 1976, Meksa a quitté le pays pour venir, ici, en France. Quelques années plus tard tu l’as rejoint. Quel était l’impact de son travail en milieu français, et partant européen ?

Meksa s’était vite imposé sur la scène artistique parisienne. Contrairement à ses compatriotes chanteurs, il ne s’est jamais produit dans des cafés kabyles. Sa musique avait une dimension qui dépassait le cadre de ce genre d’auditoire, dans la mesure où ses chansons, si elles dépeignent l’univers de "Tamurt", elles ne versent pas dans le pathétisme fataliste qui nourrissait la nostalgie de l’immigré. Ses chansons avaient une portée didactique qui requiert une écoute sophistiquée à même de saisir la subtilité du message qui en appelait à une prise de conscience quant à la connaissance, à la préservation et à la promotion de toutes les valeurs qui composent la personnalité et l’identité amazighes.
Son rang de chanteur moderne et engagé, l’un des pionniers dans le domaine, l’a amené naturellement à se produire dans les plus grandes salles parisiennes qu’il occupait un mois durant. Il travaillait avec les meilleurs musiciens de l’époque, et avait des relations fusionnelles avec des chanteurs tels : Djamal Allam, Cheikh Nordine, Les Abranis, Afous… Ses tournées à travers l’Europe étaient couronnées de succès. Sur scène, il expliquait les thèmes de ses chansons, citait le nom de l’auteur des textes. Ainsi imprégnait-il son public, toujours cosmopolite, du sujet chanté. Lui qui projetait de faire connaître la culture berbère dans le monde entier, il avait tenu parole. Si la mort ne l’avait pas ravi si jeune, il aurait sûrement réussi.


De quoi se compose le répertoire de Meksa ?

Meksa a enregistré quatre disques 33 tours. Les deux premiers, chez CDA, ex Pathé Marconi qui était un éditeur correct. Le 3ème chez Nimidie Musique, et le 4ème chez Disco laser dont le titre-phare "Amghar azemni" était de moi. C’était un appel à la révolution, une prophétie qui s’est réalisée en 1988, et, surtout, en 2001 avec le Printemps noir. Une compilation des plus grands titres de Meksa verra bientôt le jour, ici en France.


Lors de ton dernier séjour en Kabylie, tu as été jusqu’au cimetière du village Mira ufella, où repose ton ami Meksa. Parle-nous de ce pèlerinage…

C’est la première fois, depuis sa mort, que j’ai cherché à connaître la tombe de Meksa. Avant cet été, je n’arrivais pas à accepter sa disparition. A Mira ufella, une émotion indescriptible m’a serré le cœur.
A l’entrée du village est érigée une statue du chanteur tenant une guitare. Au moment où j’arrivais sur les lieux, deux jeunes étaient en train de déposer une couronne de fleurs, au pied de la statue. Ces jeunes sont des membres de l’Association culturelle Meksa de Mira. Quand je leur ai révélé mon nom (ils me connaissaient de réputation), ils m’ont tout de suite confié leurs difficultés à faire vivre leur association : aucune aide municipale ni départementale ne leur a été octroyée dans le cadre de leur mission, à savoir l’entretien, la sauvegarde et la vulgarisation de la pensée et de l’œuvre artistique de Meksa. "On a tapé à toutes les portes, en vain", disaient-ils, désespérés. D’une manière générale, moi, j’ajouterai ceci : d’après ce que j’ai constaté en Kabylie, je peux affirmer que tous ceux qui ont œuvré à faire émerger la culture kabyle sur la scène nationale et internationale, sont volontairement ignorés par les instances concernées. Les mémoires, les œuvres d’hommes et de femmes qui symbolisent le combat identitaire, et qui constituent des repères dans la renaissance et l’évolution de la culture kabyle sont en passe d’être jetés aux oubliettes. Quand on sait que la moindre manifestation qui porte l’entité "arabe" est financée par l’Etat algérien à coup de milliards, il y a lieu de se poser sérieusement la question : quelle place a la Kabylie dans ce pays ?
L’autre chose qui m’a fait très mal à Mira ufella, c’est l’état de la tombe de Meksa. D’abord pour la trouver il a fallu un coup de hasard. Personne de ceux que j’ai questionnés ne la connaissait. La chance a fait que j’ai rencontré quelqu’un dans le cimetière même, une sorte de gardien officieux, et c’est lui qui m’a guidé vers l’endroit où fut enterré Meksa. C’est à peine si l’on devine la sépulture tant la tombe est délabrée. Elle avait l’air abandonnée. Aucun signe d’entretien. Même la plaque nécrologique est effacée. Un artiste de légende qui finit dans l’oubli et l’indifférence, c’est un crime moral abject. Mon émotion n’avait d’égale que ma révolte.
A ce propos, j’en appelle à toutes les instances et institutions culturelles de la wilaya (en premier lieu, la direction de la maison de la Culture de Tizi-Ouzou) de venir en aide à l’association Meksa de Mira ufella, afin que ces jeunes fassent le nécessaire pour honorer ce grand artiste à sa juste valeur, notamment par l’entretien de sa mémoire et la reconstruction d’une tombe digne de son nom. Meksa, comme tant d’autres, sont des figures emblématiques du renouveau de la chanson kabyle. Aussi mérite-t-il un meilleur sort posthume. Au-delà des commémorations, il est urgent de le réhabiliter dans toute sa dimension.



Propos recueillis par
Ahcène Bélarbi

Notes

[1Meksa est décédé le 30 octobre 1988

Articles dans la rubrique :

Actualité
22/09/16
0
L’Etat présente son troisième rapport périodique au Comité des droits économiques, sociaux et (...)

Lire l'article

03/09/16
0
Les autorités marocaines viennent, une fois de plus, d’user d’arbitraire à l’égard des militants de (...)

Lire l'article

30/08/16
0
En mars 2016, nous avons publié un article sur notre site pour évoquer le cas de la montagne (...)

Lire l'article


Rejoignez nous