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L'enseignement du berbère en France : une ouverture incertaine
vendredi 17 juin 2005
par Masin (Date de rédaction antérieure : 2 mars 2005).

Notre objectif ici sera de faire le bilan de l’existant en matière d’enseignement du berbère, d’identifier et d’évaluer les évolutions récentes et de nous interroger sur les perspectives éventuelles de développement. S’agissant d’apprécier la situation du berbère en France par rapport à l’Etat et à son intervention dans le domaine, on ne traitera bien entendu que du secteur institutionnel (Education nationale), à l’exclusion du champ associatif.


1. Le berbère en France : l’existant


Bien que la langue berbère soit en France, sous différentes variétés régionales [1], la langue première d’un bon million et demi de personnes, citoyens français dans leur grande majorité, elle ne bénéficie que d’une prise en charge institutionnelle extrêmement modeste, limitée presque exclusivement à l’Université et à la Recherche scientifique. Si l’on ne tient compte que des personnes en exercice (à l’exclusion des retraités et chercheurs indépendants), l’inventaire du potentiel berbérisant français est vite fait.

A l’Université

Il existe à l’Institut National des Langues et Civilisation Orientales de Paris (INALCO) un enseignement de berbère depuis 1913. Actuellement, cet établissement offre un cursus complet, délivre un diplôme de premier cycle, deux diplômes nationaux de second cycle (Licence et Maîtrise de berbère), deux diplômes de 3e cycle (DEA et Doctorat en "Etudes berbères"). La Section de berbère de l’INALCO compte trois enseignants titulaires et dispose en plus de l’équivalent horaire de deux postes sous la forme d’heures complémentaires ou de postes à contrat à durée déterminée. Elle accueille, en moyenne, une centaine d’étudiants, tous cycles confondus.

Deux autres universités offrent des enseignements de berbère, sous la forme de cours optionnels isolés intégrables dans d’autres cursus littéraires ; ces enseignements sont toujours assurés sur la base d’heures complémentaires ou de postes précaires :

- L’Université de Paris-VIII (St.-Denis) propose au sein de son Département des Langues Minorisées trois enseignements de berbère (deux de langue, un de civilisation). Il s’agit d’une situation déjà ancienne, mise en place au début des années 1970.

- L’Université de Provence (Aix-Marseille-I, Centre d’Aix) offre également, depuis 1981, deux à trois enseignements optionnels de berbère (langue et civilisation). La position de l’enseignant a pu varier depuis le début de l’expérience (professeur associé, chargé de cours complémentaires, actuellement lecteur), mais il s’agit là aussi toujours de statuts précaires.

- Enfin, certaines universités, à Paris ou en province (Paris-V, Paris-III, Toulouse-Le Mirail, Lille-III...) ont pu sporadiquement ouvrir un enseignement optionnel de berbère au sein de départements d’Etudes islamiques ou de linguistique générale.


- Par ailleurs, l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de Paris dispose de deux Maîtres de conférences titulaires, spécialisés en anthropologie socioculturelle et histoire des Berbères qui y assurent des séminaires.

- Enfin, à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE-IVe Section) de Paris, il a existé, jusqu’au départ à la retraite du titulaire (1988) une direction d’études "Libyque et berbère".

La Recherche

L’INALCO dispose de la seule équipe de recherche berbérisante (Centre de Recherche Berbère, EA 3577), reconnue par le Ministère de la Recherche en tant qu’« équipe d’accueil » [2].
Au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), il n’existe plus d’équipe de recherche spécifiquement berbérisante [3], mais plusieurs laboratoires de recherche du secteur des Sciences de l’Homme et de la Société s’intéressent au domaine berbère et disposent en leur sein d’au moins un chercheur spécialisé :

- Le laboratoire Dynamique du Langage de Lyon (DDL, CNRS-Université de Lyon-II) : un chercheur titulaire.

- L’Institut de Recherches et d’Etudes sur le Monde Arabe et Musulman (IREMAM), d’Aix-en-Provence (CNRS/Universités d’Aix-Marseille) : un chercheur titulaire en anthropologie sociale, deux chercheurs associés, ainsi qu’un fonds documentaire berbère important.

- Le Laboratoire des Civilisations à Tradition Orale (LACITO : CNRS/Université de Paris-III) : un chercheur titulaire.

- Enfin, on recense, dispersés dans des équipes de sciences sociales généralistes de la région parisienne, au moins trois chercheurs titulaires en exercice, spécialisés en anthropologie sociale, dont les Berbères est l’objet de recherche principal (un cas) ou annexe (deux cas).

L’Enseignement secondaire

Bien qu’il y ait eu, depuis le début des années 1980, des expériences locales à l’initiative d’enseignants ou d’associations ayant rencontré une attitude compréhensive de la part de certains responsables d’établissements [4], il n’existe pour l’instant aucun enseignement stabilisé et officiel de berbère dans les lycées et collèges français.
Pourtant, depuis 1995, une épreuve facultative écrite [5] de langue berbère peut être présentée au Baccalauréat (séries générales et technologiques). Cette épreuve s’intègre dans un ensemble de 27 langues, ne faisant pas l’objet d’un enseignement dans les lycées, mais qui peuvent être présentées par les candidats, en matière supplémentaire (seuls les points au-dessus de la moyenne sont pris en compte pour le résultat du Bac). Cette épreuve, organisée au plan national par l’Education nationale, fait l’objet d’une convention entre la Direction des Enseignements Scolaires (DESCO) et l’INALCO qui, chaque année prépare les sujets et assure la correction des copies. Depuis 1995, le nombre de candidats en berbère est progressivement passé de 1350 à 2250 (session 2004 du Bac) pour toute la France.
En dehors de quelques rares initiatives locales, aléatoire et hors temps scolaire, il n’existe aucune préparation à cette épreuve au sein des lycées français : la seule possibilité de préparation pour les candidats est de suivre des cours organisés par les associations culturelles berbères de France. Le Centre de Recherche Berbère de l’INALCO, pour sa part, a diffusé avec l’aide d’une de ces associations, une petite brochure d’information sur l’épreuve et a mis en accès libre sur le site Internet de l’INALCO un ensemble d’informations et d’épreuves corrigées ; des « Annales du Bac » sont en cours de finalisation et devraient paraître en 2005.
En dehors du Baccalauréat général et technologique, une épreuve facultative orale peut-être présentée par les candidats à divers examens professionnels : Baccalauréats professionnels, Brevets Professionnels, Brevets de Techniciens Supérieurs... Plus d’une centaine d’élèves passent cette épreuve chaque année, principalement en région parisienne. C’est l’INALCO qui fournit les examinateurs pour ces épreuves.



2. Le débat autour de la Charte européenne (1999) : le berbère « langue de France »
 [6]

Entre juin 1998 et mai 1999, la France a connu un débat politique passionnant autour du projet gouvernemental de ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Outre son intérêt général au plan de la sociolinguistique, ce débat a concerné très directement les spécialistes des langues de l’Afrique du Nord puisque, pour la première fois, la question du statut des langues d’origine étrangère - dont le berbère et l’arabe maghrébin - a été explicitement posée et débattue. Pour la première fois, des documents officiels français ont proposé de considérer le berbère et l’arabe maghrébin comme des « langues de la France ».

A la fin 1997, le gouvernement français a engagé le processus qui devait normalement mener à la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires [7]. Processus long et complexe, que le gouvernement a abordé avec beaucoup de précautions. Avant d’engager la phase finale de signature par le gouvernement [8], puis de présentation d’un projet de loi de ratification par le Parlement [9], le Premier ministre français Lionel Jospin s’est entouré de nombreux avis et expertises.
Contrairement à la position traditionnelle, à Gauche comme à Droite de l’échiquier politique, les experts du gouvernement, G. Carcassonne, puis B. Cerquiglini, ont considéré dans leurs rapports que l’adhésion de la France à la Charte devait se faire en prenant en considération certaines langues d’origine étrangère issues de l’immigration (des langues "non-territoriales"). G. Carcassonne, qui évoque avec insistance le cas du berbère [10], propose une série de critères précis pour qu’il y ait prise en considération d’une langue :
- L’importance démographique et la stabilité de la population : il faut qu’il y ait un nombre significatif de citoyens français locuteurs d’une langue pour que celle-ci soit prise en compte. Conformément aux dispositions de la Charte, il appartient au Gouvernement de fixer le seuil de la prise en considération, mais à l’évidence, le berbère, notamment sa variété kabyle, fait partie des langues solidement implantées en France qui devraient être incluses dans la liste des langues de France.
- L’absence de statut officiel dans un Etat étranger ; en effet, la Charte a pour objectif premier de protéger des langues menacées : les langues d’Etats étrangers, comme l’arabe, le portugais, l’espagnol, le polonais ou le vietnamien... ne font manifestement pas partie de cette catégorie et aucun risque de disparition ne pèse sur elles. Même si elles sont bien représentées en France, l’Etat français n’a donc pas de devoir ou de responsabilité de protection à leur égard et ces langues entrent clairement dans la catégorie des langues étrangères et sont du reste déjà enseignées à ce titre par l’Education nationale française.

Au niveau purement juridique, la démarche et l’argumentation paraissent solides. Car, à partir du moment où la constitution française exclut absolument la reconnaissance de droits de communautés linguistiques ou culturelles particulières, on voit mal sur quelles bases on pourrait distinguer le cas du breton de celui du kabyle (parlé par plusieurs centaines de milliers de citoyens français [11] et qui n’est la langue officielle d’aucun Etat étranger). La seule distinction possible serait bien sûr de nature historique, mais c’est là une catégorie mal fondée en droit, et qui pourrait être anticonstitutionnelle puisque discriminatoire : un français de langue kabyle n’est pas moins français qu’un français bretonnant ! Les citoyens français de langue berbère pourraient donc légitimement se tourner vers les juridictions françaises et/ou européenne pour demander, avec de solides arguments, que leur langue bénéficie des dispositions de la Charte, si celle-ci venait à être ratifiée par la France.
Au-delà des arguments de droit, on ne peut que se réjouir de cette approche nouvelle. Car, c’est en soi un progrès que de reconnaître les réalités socioculturelles d’un pays : certaines langues de populations d’origine étrangères, comme le berbère, sont parlées en France par un grand nombre de locuteurs ; elles sont implantées en France depuis longtemps (Les Kabyles ont commencé à arriver France dès le début du XXe siècle) ; ces kabylophones sont largement intégrés, aux plans juridique (la grande majorité d’entre eux est de nationalité française, souvent depuis plusieurs générations), social et culturel [12]. Le berbère est donc, objectivement et durablement une langue de France.

Suite à la censure du Conseil constitutionnel, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires n’a pas été ratifiée par la France et ne le sera sans doute pas dans un proche avenir, mais le débat autour de la Charte a eu le grand mérite d’ouvrir pour la première fois la discussion sur le statut des langues d’origine étrangère et d’avoir bousculé, sur la base du raisonnement juridique et de la réalité sociolinguistique, la classique opposition entre "langue territoriales" (= langues régionales) et "langues non-territoriales" (= langues d’origine étrangère).



3. Des frémissements politiques aux suites incertaines


Le tournant qu’a constitué le débat autour de la Charte a été suivi par différentes annonces et prises de position des politiques français en faveur de l’enseignement du berbère ; elles peuvent laisser penser qu’il existe une volonté de donner suite et concrétisation à ce nouveau statut, tout symbolique, de « langue de France ». On verra que l’approche globale et l’analyse précise des faits amène à des conclusions plus nuancées.

La DGLF devient DGLFLF

La seule suite institutionnelle concrète du débat sur la Charte a été la transformation de la Délégation Générale à la Langue Française (DGLF) en Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF), modification d’une dénomination qui a traduit une extension du champ d’intervention de cette institution rattachée au Ministère de la Culture. Depuis cette modification, des activités et recherches concernant des « langues de France » autres que le français (dont bien sûr le berbère) sont régulièrement soutenues par la DGLFLF. Mais les prérogatives de ce cette institution sont limitées (action culturelle, observation des pratiques linguistiques...) et ne concernent pas l’enseignement.

Les annonces de Jack Lang : février 2002.

A quelques semaines des élections présidentielles et législatives du printemps 2002, Jack Lang, alors Ministre de l’Education nationale, annonçait des mesures « en faveur de l’enseignement du berbère dans le secondaire ». S’agissant d’une personnalité dont l’engagement pour les langues régionales et minoritaires est par ailleurs bien connu, cette annonce pouvait a priori être considérée comme sérieuse et crédible. Le contexte politique et la démarche globale adoptée par le Ministère de l’éducation l’ont rapidement réduite à l’insignifiance ; d’emblée, le dossier n’a pas été géré par le Ministère dans le cadre de la normalité académique : l’avis (et l’intervention éventuelle) de certaines associations culturelles berbères [13] à été sollicité en même temps que celui de l’INALCO [14] et l’hypothèse d’un CAPES ou d’une intégration formalisée de cet enseignement a été exclue. En fait, il est immédiatement apparu que le Ministère n’envisageait pas de traiter le berbère dans la perspective d’une intégration normalisée au sein de l’Education nationale, mais tout au plus comme une expérience marginale et exploratoire. Ce que devait d’ailleurs confirmer quelques semaines plus tard le seul document officiel consécutif aux déclarations de J. Lang : une note de service de la DESCO parue [15] en mars 2002 dans le BOEN rappelait aux recteurs que, dans le cadre des textes et dispositions existantes, ils pouvaient soutenir des expériences d’enseignement du berbère, en dehors du temps scolaire obligatoire pour la préparation des épreuves facultatives écrites du Bac. On en restait donc strictement au niveau de l’existant antérieur. En substance, on rappelait que des expériences comme celles qui ont eu lieu dès le début des années 1980 au Lycée Honoré de Balzac étaient possibles ! Le seul effet concret de cet épisode a été l’achat, assez significatif, d’ouvrages berbérisants, par le CNDP au bénéfice d’établissements secondaires.

Le rapport sur la laïcité de Bernard Stasi : décembre 2004.

Le rapport sur la laïcité demandé par le Président J. Chirac au Médiateur de la République allait réserver une réelle surprise aux lecteurs attentifs : à deux reprises, et de manière explicite et insistante (notamment dans les conclusions), le rapport fait mention de la nécessité d’enseigner et d’encourager les langues de l’immigration (musulmanes non arabes) comme le berbère et le kurde.
Là aussi la conjoncture politique immédiate paraît avoir été déterminante. Dans un rapport destiné à orienter et à éclairer l’Exécutif sur les mesures législatives nécessaires pour lutter contre les menaces sur la laïcité que ferait peser l’Islam radical en France, la référence aux langues (et aux cultures) des immigrations musulmanes non arabes n’a sa place et ne peut s’expliquer que par la conviction que l’on a que ces langues et cultures sont de nature à contrer, contrebalancer le poids et l’influence de l’arabo-islamisme et de l’islamisme. Avec l’idée, ancienne et largement relayée par la militance berbère (voir ci-dessous), que ces langues et cultures sont porteuses de valeurs en convergence avec celle de la République : démocratie, tolérance et laïcité.

Les annonces de Jean-François Copé, Porte-parole du Gouvernement (janvier 2004).

Le dimanche 11 janvier 2004, lors d’une rencontre organisée dans le cadre de la campagne électorale pour les élections régionales de mars 2004, Jean-François Copé annonçait, à son tour, des mesures en faveur de l’enseignement du berbère dans le Secondaire : la mise en place d’une expérience d’enseignement pour la préparation des épreuves de berbère au Bac dans un lycée parisien (Lavoisier) pour la rentrée 2004. Cette annonce était réitérée à plusieurs reprises [16] en janvier et février 2004 par le Porte-parole du Gouvernement, tête de liste de l’UMP pour l’Ile-de-France aux élections régionales. Dès le lendemain de la première déclaration de J.-F. Copé, l’INALCO [17] était saisi pour examiner avec le proviseur de cet établissement les conditions concrètes de lancement de cette expérience. Après les contacts et échanges nécessaires, des propositions précises étaient faites quelques jours plus tard par l’INALCO au Ministère et à l’Académie.
En ce début juillet 2004, nous n’avons eu connaissance d’aucune confirmation, ni d’aucune mesure concrète, malgré de nombreuses relances [18]. On peut donc avoir des doutes sérieux sur la possibilité de démarrer cette expérience à la rentrée prochaine, malgré les déclarations et engagements publics d’un représentant du gouvernement.



4. Un essai d’analyse : une berbérophilie sans engagement politique


Au total, une situation contrastée et apparemment incertaine quant à ses développements.
D’une part, du côté des populations berbères de France, une présence sociale et culturelle berbère forte, ainsi qu’une demande significative et stabilisée, dont témoigne l’ampleur du succès des épreuves de langue berbère au Baccalauréat.
D’autre part, du côté des autorités françaises, une ouverture symbolique importante, celle qui tend à reconnaître au berbère le statut de « langue de France » ; même si, la Charte n’ayant pas été ratifiée, cette notion n’a aucune valeur juridique, elle est néanmoins politiquement significative, car un Gouvernement de la République a pour la première fois expressément reconnu que le berbère « faisait partie du patrimoine linguistique de la France » ; et cette approche nouvelle n’a pas été remise en cause par la majorité de Droite [19] arrivée aux affaires après les élections de 2002. Attitude favorable dont témoigne également le discours des grands courants politiques français, de Gauche comme de Droite, et les annonces réitérées d’enseignement du berbère dans le Secondaire.
Mais en même temps, du moins pour l’heure, aucune mesure concrète en faveur du berbère dans les cadres institutionnels de l’Education nationale, n’a été prise malgré les annonces récurrentes [20].

Comment comprendre cette hésitation, cette absence d’avancée significative sur un dossier dont tous les paramètres connus semblent favorables ? Les éléments - et hypothèses - pour la compréhension de cette situation de « non-aboutissement » sont certainement nombreux et enchevêtrés et il n’est pas aisé d’évaluer précisément le poids de chacun d’entre eux, car beaucoup relèvent du non-dit, idéologique ou politique, difficile à objectiver.


- On admettra comme postulat de départ qu’il existe bien, dans la société française comme parmi les décideurs politiques, un préjugé favorable aux Berbères, à leur langue et à leur culture. Disposition favorable qui plonge ses racines dans l’histoire coloniale et le fameux « mythe kabyle » puis « berbère », dont certains des thèmes sont réactivés et exploités par la militance berbère et facilement relayés par les politiques français, dans une conjoncture où l’islamisme (et en filigrane l’Islam) apparaît souvent comme un ennemi irréductible : tradition démocratique des Berbères (la fameuse « démocratie villageoise » kabyle est régulièrement citée comme exemple), esprit de tolérance religieuse, voire « laïcisme » des sociétés berbères, ouverture à la diversité et autres cultures... Bref, le mythe du « bon Berbère » fonctionne encore pleinement dans la société française et est méthodiquement exploité par les acteurs politiques et associatifs berbères en France.
Dans un contexte de « péril islamiste » intérieur, que l’on sait durable, les politiques français peuvent être tentés d’utiliser - d’aucuns diraient instrumentaliser - les minorités musulmanes non arabes pour contrebalancer le danger islamiste que l’on pense implanté surtout parmi les populations arabophones. Ce n’est certainement pas un hasard si le rapport Stasi identifie explicitement les langues berbère et kurde comme « anti-dotes » à l’islamisme. Cette approche a été également manifeste dans la gestion par l’UMP et l’UDF des élections régionales et européennes de 2004, notamment en Ile-de-France où des candidats kabyles notoirement connus pour leur engagement berbère ont été intégrés sur les listes dans des positions honorables si ce n’est éligibles.


- Pour autant, et ceci malgré la décrispation relative sur la question en Algérie et au Maroc, le dossier berbère reste sensible en termes de relations avec les capitales maghrébines, principalement avec Alger. On posera également comme postulat de base que tout gouvernement français ne peut gérer qu’avec circonspection le dossier berbère, même dans un cadre strictement français, en ayant toujours à l’esprit de ne pas provoquer l’irritation d’Alger et/ou de Rabat. La densité des relations avec les pays du Maghreb, les implications géo-politiques, les convergences d’intérêts multiples et les relations humaines particulièrement étroites entre les classes politiques française (de Droite comme de Gauche) et maghrébine font que le dossier berbère relève nécessairement d’une certaine forme de « co-gestion », implicite ou explicite. Autrement dit, toute mesure en faveur de l’enseignement du berbère en France ne relève pas uniquement d’un souci éducatif ou culturel : elle suppose l’aval politique des Affaires étrangères et de l’Intérieur.


- Par ailleurs, la berbérophilie ambiante rencontre également des limites non moins évidentes relevant directement de la politique intérieure ; toute mesure institutionnelle favorable au berbère serait certes susceptible de renforcer l’attachement des populations d’origine berbère à la République et leur intégration, voire, dans une perspective plus électoraliste, de faire pencher le « vote berbère » en faveur des forces politiques qui auraient pris une telle initiative. Mais elle ne manquerait pas de susciter crispation et trouble parmi les populations d’origine arabophone et/ou influencées par l’arabo-islamisme. Le gain en terme d’intégration ou d’intérêt politique ne serait pas du tout assuré, bien au contraire. Du point de vue du strict réalisme politique, les décideurs français ont sans doute plus intérêt à caresser dans le sens du poil l’électorat arabophone et/ou d’influence arabo-islamique (et les pays arabes !) qu’à faire des gestes en direction des berbérophones, de toutes façons majoritairement acquis aux idéaux de la République (du moins pour la composante kabyle).

Le rapport de la classe politique française au dossier berbère est donc contradictoire et très balancé, d’où cette valse-hésitation, cette suite de déclarations d’intentions non suivies d’effets.

Mais d’autres paramètres, moins visibles mais non moins actifs, freinent ou bloquent toute évolution positive.


- Quelles que soient les intentions des ministres et des politiques, il est connu que de larges secteurs de l’Education nationale restent très réservés, si ce n’est franchement hostiles, à toute ouverture significative en direction des « langues régionales ou minoritaires ». De nombreuses organisations de l’orbite « Education nationale », très influentes (syndicats, fédération des parents d’élèves, associations d’enseignants, etc.) sont hostiles à l’introduction à l’Ecole des langues de la famille autres que le français ; défendant des positions « républicaines, laïcistes et unicistes », elles tendent à considérer ces « langues intruses » comme portant atteinte à l’intégration, à l’unité et à l’indivisibilité de la nation et comme favorisant le « communautarisme ». On sait les suites qu’a connu l’accord d’intégration des écoles bretonnes Diwan sous le ministère Jack Lang : la censure du Conseil d’Etat a été consécutive à une saisine par les organisations précitées (toutes très marquées à Gauche). A un niveau plus global, la censure du Conseil constitutionnel en mai 1999 quant à la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires est là pour rappeler la marge très étroite que reconnaît le droit (et l’idéologie « républicaine ») aux langues régionales ou minoritaires.


- Enfin, dès que l’on se situe dans le champ du politique, le terme « berbère », en France comme dans les pays du Maghreb, est trompeur ; il relève même d’une certaine mystification. Il n’y pas de communauté « berbère », a fortiori pas d’électorat « berbère » en France. D’abord parce que les populations berbères en France sont divisées par la nationalité d’origine (Algériens, Marocains principalement) ; division objective qui correspond à des comportements culturels, politiques, religieux profondément différents et qui induit des allégeances totalement divergentes. Les milieux activistes « berbères » en France sont dans leur quasi-totalité kabyles et leur impact éventuel ne dépasse pas les populations kabyles. Impact au demeurant limité dans la mesure où la militance berbère-kabyle en France est elle-même très divisée et peu efficace (clivages idéologiques et politiques, concurrences de personnes et de groupes, rôle délétère permanent des agents « spéciaux » de l’Etat algérien...) et ne touche que des milieux avertis de militants et acteurs politiques et culturels. La mouvance associative berbère-kabyle en France n’a pas d’implantation populaire [21] et paraît incapable de mobiliser significativement et durablement une « communauté » - même uniquement kabyle. Toutes les tentatives (concurrentes) de « fédérations » et « coordinations » des associations berbères de France depuis une quinzaine d’années rassemblent les mêmes acteurs individuels et collectifs et ne parviennent pas à acquérir implantation sociale et représentativité.
Les raisons profondes de cette situation sont complexes et exigeraient une analyse spécifique, mais on peut être catégorique et affirmer qu’en l’état actuel des choses, il n’existe pas en France de « lobby berbère » susceptible d’exercer une pression efficace sur les autorités françaises.

***




Signaux et leurres.

En définitive, si l’on admet les éléments d’analyse précédents, cette curieuse situation d’indécision durable n’a rien de très surprenant : elle correspond très exactement à l’état des intérêts et forces en présence dans le champ politique français.
On aime bien les Berbères, mais ils ne représentent pas un poids politique significatif, ni ici ni là-bas, et toute sollicitude marquée à leur égard risquerait de provoquer plus de difficultés (externes et internes) que de gains. Pour les décideurs politiques français, il est donc urgent d’attendre.


Salem CHAKER.
Professeur de berbère à l’Inalco.


P.-S.

[Texte paru dans : Hommes & Migrations (Paris), n° 1252, nov-déc. 2004]

Notes

[1Par ordre d’importance démographique : kabyle, chleuh, rifain et chaouï.

[2Dans la nomenclature des unités de recherche universitaires en France, il existe trois grandes catégories : les équipes universitaires (reconnues et financées par l’établissement lui-même), les « équipes d’accueil » (reconnues par la Direction de la recherche du Ministère de l’Education et financées par celui-ci dans le cadre des contrats quadriennaux), les équipes « CNRS », reconnues et soutenues à la fois par la Direction de la recherche et le CNRS.

[3Il a existé plusieurs équipes, à Paris et à Aix-en-Provence, pour lesquelles le domaine berbère était une composante importante de l’activité scientifique ; toutes ont disparu dans le courant des années 1990.

[4La plus ancienne expérience connue est celle du lycée Honoré de Balzac à Paris (XVIIe), au début des années 1980.

[5Cette épreuve était auparavant uniquement orale.

[6Sur ce document et ce débat français, on se reportera à notre étude : « Quelques observations sur la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Un exercice pratique de glottopolitique », parue dans Mélanges David Cohen..., Paris, Maisonneuve & Larose, 2003, p. 149-158.

[7Charte du Conseil de l’Europe, adoptée à Strasbourg le 2/10/1992 et soumise à la signature et à la ratification des Etats membres.

[8Signature qui est intervenue le 7 mai 1999 à l’occasion du 50e anniversaire de la création du Conseil de l’Europe.

[9S’agissant d’une convention internationale, seul le vote du Parlement peut lui donner force de loi (art. 53 de la Constitution).

[10§ 176 : « Ce dernier [le berbère] est, conjointement avec le français, la langue maternelle héritée de centaines de milliers d’entre nous, mais n’est langue officielle nulle part, pas même au Maroc, tandis qu’il est combattu dans la région géographique d’Algérie où il est majoritaire [...]. Il va de soi qu’il y aurait quelque chose d’inexplicable à ce que la France, au moment où elle consacrerait comme faisant partie de son patrimoine linguistique, les langues parentales de Stéphane Guivarc’h, de Bixente Lizarazu ou de Lilian Thuram, refuse de faire de même pour celle de Zineddine Zidane. »

[11Il est évident qu’il y a plus de citoyens français kabylophones que de bretonophones !

[12La même chose peut évidemment être dite, mutatis mutandis, des arménophones, des arabophones, yiddishophones, etc.

[13Il n’est pas sans intérêt de rappeler que cette initiative du MEN correspond précisément à la nomination en tant que Conseiller technique au Cabinet de Jack Lang de M. Hocine Sadi (dit Hend), frère de Saïd Sadi, fondateur et dirigeant du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) parti politique algérien à implantation kabyle, proche du régime algérien et, à l’époque, partie prenante du gouvernement.

[14On trouvera le texte des propositions formulées par nous-même sur le site berbère de l’INALCO : www.Inalco.fr

[15Note de service 2002-059 du 20/03/2002 du Directeur de l’Enseignement Scolaire, Jean-Paul de Gaudemar, BOEN n° 13, 2002.

[16Voir les dépêches des agences de presse : AFP, Reuters ou le journal Libération du vendredi 23 janvier 2004.

[17En fait, j’ai été saisi par voie téléphonique et par courrier électronique par l’Académie de Paris et le Cabinet du Ministre.

[18Auprès du Cabinet du Ministre de l’Education, du Porte-parole du Gouvernement et de l’Académie, par le Président de l’INALCO et par moi-même.

[19Elle a même été expressément confirmée par J.-J. Aillagon, ministre de la Culture du premier gouvernement Raffarin.

[20Un esprit quelque peu pervers pourrait même penser qu’il s’agit d’annonces « cycliques », calées sur le cycle des échéances électorales.

[21La grande majorité des associations culturelles berbères de France sont des coquilles vides qui rassemblent deux ou trois personnes (souvent des parents ou un petit groupe d’amis), dont la fonction essentielle est la captation de subventions. J’estime à peine à une dizaine pour toute la France le nombre d’associations qui ont une réelle consistance et une activité pérenne.

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5 Messages

  • > L’enseignement du berbère en France : une ouverture incertaine 6 juillet 2005 23:45, par jeune kabyle libre
    Dans notre pays on a pas le privilege d’etudier notre langue et vous vous attaquez a la france. Je pense qu’il faut ranger sa maison avant de voir celle d’un autre.... Mais bon enfin on verra bien
    • Pourquoi un avenir en France ? 14 juillet 2005 18:45, par Meskin !
      Si la langue Kabyle n’a pas d’avenir dans son pays et particulierement en Kabylie, pourquoi nous bercer d’illusion d’un avenir en France. Et puis même si le berbère pouvait avoir un ptit avenir en France cela profitera à qui ? Pas pour l’immense majorité des Kabyles qui vivent en Algérie. De toute façon les Kabyles de France ont abondoné leur langue depuis longtemps. Ils n’en veulent plus ! Alors que dire de la France. Quant à toute cette agitation politique c’est du théatre !
  • nous ne sommes pas des berbers nous sommes des amazighs pare ce que le mot berber ce n’est pas bon et notre langue c’est tamazighte

    Voir en ligne : tamazighte

  • > L’enseignement du berbère en France : une ouverture incertaine 19 janvier 2006 12:11, par mohamed moustaj
    quand les arabes appellont nous des berbers ou bien les critien ,nous ,nous ne sommes pas des berbers mais nous sommes des amazighs pare ce que les amazighs realisent de bon succées contre les critiens c’est par ce que ce nom est a cette ocasion le berber est un animal sauvage mais nous sommes pas des animaux nous aussi des gens

    Voir en ligne : des lmazighes pas des berbers

  • > Pourquoi pas un avenir en France ? 11 février 2006 02:07, par tarewla tsellek bab-is

    Enseigner le berbère signifie rentrer en conflit avec ceux et celles qui n’en veulent pas et ils sont nombreux.

    Les intérets financiers sont toujours plus importants et il y a des intérets avec les pays ’arabes’ de tous les berbères ou imazighens pour ne pas froisser certains.

    Enseigner le berbère langue supposée disparaitre signifierait peut etre le début de la fin de l’utilisation a tord de l’expression dialectes pour des langues.