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Tamazight
Une machine de guerre contre Tamazight...
lundi 27 septembre 2010
par Masin
Nous avons assisté récemment à quelques interventions d’intellectuels algériens, parfois mal placés pour s’exprimer sur une question qui concenrne en premier lieu des linguistes berbérisants, sur la question du choix de l’alphabet pour la transcription de tamazight. Et comme par hasard, ces derniers plaident pour la transcription de tamazight en caractères arabes.

Nous publions ci-après la position de Salem Chaker à ce sujet, une position exprimée déjà depuis quelques décennies.





Le débat autour de l’alphabet : serpent de mer / arme de guerre*

Depuis plusieurs décennies, on voit revenir cycliquement dans le débat public – politique et universitaire – la même controverse sur la question de la graphie usuelle de la langue berbère : graphie latine, graphie arabe, graphie tifinagh ? Pseudo débat, totalement prédéterminé par les options idéologiques, et en définitive par l’instance politique : cela a été le cas au Maroc avec l’adoption surprise des néo-tifinagh par l’Ircamen 2002 ; c’est le cas en Algérie avec ceux qui voudraient imposer la graphie arabe. Pour contextualiser le débat, on rappellera qu’après le Printemps berbère de 1980, le FLN et le Président Chadli [1] déclaraient déjà : "Oui à l’enseignement du berbère, à condition qu’il soit écrit en caractères arabes" ! Cette idée est donc ancienne et émane toujours de milieux fortement marqués par l’idéologie arabiste (plus qu’islamiste d’ailleurs) et en général proches des milieux dirigeants de l’Etat.


Pour tous les berbérisants sérieux, du moins ceux qui se sont penchés sur cette question depuis longtemps et qui ne découvrent pas les problèmes d’aménagement du berbère depuis que les instances politiques algériennes et marocaines ont donné leur "feu-vert", la réponse ne fait pas de doute. Pour ma part, je m’en suis expliqué depuis près de trente ans : une diffusion large du berbère passe nécessairement par la graphie latine, parce que :
‒ L’essentiel de la documentation scientifique disponible est dans cette graphie ;
‒ Un travail significatif d’aménagement de cette graphie a été mené durant tout le XXe siècle ;
‒ L’essentiel de la production destinée au grand public (revues associatives, production littéraire), en Afrique du Nord comme en Europe, utilise cet alphabet.

Revenons précisément au débat que l’on essaie régulièrement de relancer. On notera d’abord que l’on invoque généralement la science, l’université : on mobilise les savoirs des linguistes quant à la relation purement conventionnelle entre une langue et sa représentation graphique ; ceux des historiens sur l’existence de traditions anciennes de graphies du berbère en caractères arabes ; du sociologue de l’éducation et de la culture pour rappeler que la majorité de la population a une pratique de l’alphabet arabe. Tout cela pour défendre in fine une notation usuelle en caractères arabes.
On occulte bien sûr le fait que les notations arabes du berbère, bien attestées depuis le haut Moyen âge,
‒ Sont restées l’apanage de milieux lettrés très restreints ;
‒ Qu’elles n’ont jamais donné lieu à une véritable codification graphique du berbère ;
‒ Que toutes les études récentes montrent qu’il s’agissait plus d’aide-mémoires, de béquilles pour une transmission restée fondamentalement orale et qu’il est impossible de décoder ces textes berbères, anciens ou actuels, écrits en arabe sans une oralisation tâtonnante (voir notamment les test réalisés par A. El Mountassir 1994).
On occulte bien sûr aussi le fait que l’alphabet latin est, lui aussi, très largement répandu en Afrique du Nord.

Au niveau de l’abstraction transhistorique, nous savons bien que toute langue, sous réserve d’adaptations plus ou moins importantes, peut être représentée par n’importe quel système d’écriture. C’est ce qui explique que les écritures ont pu voyager, ont été empruntées et adaptées de peuple à peuple, de langue à langue : l’alphabet latin du français n’est pas celui de Rome, ni celui de l’allemand, ni celui des langues scandinaves ou du tchèque. De même que l’alphabet arabe du persan, du turc ottoman et des autres langues d’Asie centrale n’est pas celui de l’arabe classique. De même, sur moins d’un siècle, certaines langues d’Asie centrale ont été écrites en alphabet arabe, en latin et en cyrillique ! A ce niveau de généralité, il est évident que le berbère, comme toute langue, pourrait être écrit en syllabaire japonais ou en alphabet cyrillique. Mais au-delà de ces considérations abstraites et des potentialités théoriques, une écriture usuelle, du fait même de cette qualité, se développe dans un contexte historique et un environnement socioculturel déterminés, et pas seulement dans les cabinets des linguistes et grammairiens.

Car, ignorance réelle ou ignorance feinte, on occulte dans tous les cas le fait que depuis un bon siècle, un travail de réflexion sur la notation usuelle à base latine, directement inspiré par la recherche universitaire sur le berbère, a été mené et a permis des avancées significatives. Initié et accompagné par des universitaires, par des praticiens du berbère, largement relayé par le mouvement associatif, ce travail sur la graphie usuelle à base latine a connu des améliorations progressives et simplifications qui en font désormais une écriture fonctionnelle, raisonnée et adaptée à toutes les formes de berbère. Représentation phonologique, maîtrise et explicitation de la segmentation font de la graphie usuelle latine une véritable écriture "berbère", généralisable à l’ensemble du domaine.

Tourner le dos à un siècle d’usage social actif de la graphie à base latine pour imposer l’alphabet arabe ne pourrait qu’avoir de graves incidences négatives et ralentir voire bloquer le processus de diffusion de l’écrit.
Pour des raisons pratiques d’abord : seule la notation latine à fait l’objet d’un processus de codification et d’adaptation aux contraintes particulières et lourdes du berbère. Utiliser un autre alphabet reviendrait à jeter aux orties ce lent et complexe travail de maturation, déjà largement adopté par les producteurs sur le terrain, notamment les écrivains. Très concrètement, une graphie arabe pour le berbère serait une régression sévère dans le processus de codification et de diffusion de l’écrit. On en reviendrait forcément à des notations de type phonétique, fortement dialectalisées, à segmentation aléatoire et non explicite et ne permettant pas la lecture sans oralisation. Car, outre que le processus de codification n’a jamais été engagé à partir de l’alphabet arabe, on aurait – même en supposant de la bonne volonté et des intentions généreuses – de sérieuses difficultés à s’abstraire des contraintes de la tradition arabisante pour construire à partir de cette écriture une représentation cohérente et efficace du berbère.
Mais aussi pour des raisons symboliques : qu’on le veuille ou non, l’émergence berbère, l’émergence de la langue berbère s’est faite au cours du XXe siècle contre l’idéologie arabo-islamique dominante et, pour l’essentiel, hors du cadre culturel arabo-islamique. C’est l’ouverture sur le monde et sur l’Occident qui a donné aux Berbères et à la langue berbère les outils de leur affirmation et de leur existence. Vouloir imposer au berbère l’habit de l’alphabet arabe trahit explicitement une volonté de le (les) faire rentrer dans le giron de la famille arabo-musulmane, pour l’y étouffer.

En réalité, on a affaire à une machine de guerre contre le berbère, que l’on déploie lorsqu’il est devenu impossible de s’opposer, sur le principe, à sa reconnaissance, à son développement et à sa généralisation. On met alors en avant le problème "technique" de l’alphabet, pour tenter de détruire l’acquis et orienter d’emblée le passage à l’écrit et l’enseignement de la langue berbère vers un cul-de-sac assuré, vers l’enlisement et/ou la floklorisation. C’est ce qui se confirme au Maroc avec le choix des néo-tifinagh. C’est ce qui se passerait en Algérie si l’alphabet arabe venait par malheur à être imposé. Au fond, il s’agit, dans tous les cas, même si les argumentaires sont évidemment très différents, de bloquer toute possibilité de développement réel de la langue berbère, de la neutraliser en lui imposant un carcan non fonctionnel qui la condamne à une simple fonction emblématique (pour les néo-tifinagh) ou au rejet et à la désaffection par les populations elles-mêmes (pour l’alphabet arabe) ; en un mot, il s’agit d’enfermer le berbère dans l’insignifiance. On retrouve là une pratique très solidement ancrée des Etats nordafricains, la stratégie de neutralisation et de domestication des élites, de tous les acteurs et facteurs sociaux et culturels non contrôlés… En l’occurrence, il s’agit de "réduire le lion berbère en un doux agneau bêlant", intégré à l’appareil d’Etat et à l’idéologie dominante.


Salem Chaker,
Professeur de berbère
Université de Provence / Inalco – Centre de Recherche Berbère


Pour lire la totalité de l’article de Salem Chaker :

- La codification graphique du berbère : Etat des lieux et enjeux.

P.-S.

(*) : Extrait de la communication envoyée par Salem Chaker au colloque sur la standardisation de tamazight organisé par le HCA à Boumerdès du 20 au 23 septembre 2010. La communication est intitulée "La codification graphique du berbère : Etat des lieux et enjeux."

Notes

[1On sait qu’il sera suivi dans cette position par le Président Bouteflika qui a fait le même type de déclarations publiques.

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9 Messages

  • Une machine de guerre contre Tamazight... 28 septembre 2010 00:03, par Un Kabyle

    C’est fatiguant à la fin !

    Je ne comprends pas encore pourquoi on s’entête à donner des arguments quant à l’alphabet que nous, Berbères, devons utiliser pour transcrire notre langue. Moi, je n’ai aucune justification à donner aux gens qui ne souhaitent qu’une chose : notre disparition. Qu’ils s’occupent de leur langue, et nous de la notre.

    En vérité, il est temps de régler ce problème politiquement, et une bonne fois pour toute, en décrétant l’Indépendance des régions berbérophones. C’est la seule solution. Le reste n’est que littérature comme dirait l’autre.

    Une langue, Un État. C’est la seule logique politique que nos ennemis connaissent.

    Vive la Kabylie Indépendante !

  • Une machine de guerre contre Tamazight... 28 septembre 2010 14:45, par Saga des Gémeaux

    Concernant la transcription de notre langue, je pense que l’on peut utiliser les graphies latines et tifinagh. Cela ne nous poseraient pas le moindre probleme. Mais je tiens à rappeler que certains pays comme la Georgie et l’Arménie ont réhabilité leur propre graphie après leur indépendance en 1991, car pour ces deux pays, il n’était plus question de retranscrire le georgien ou l’arménien en caractère cyrillique du fait que ces deux nations du Caucase aient été sous colonialisme russo-soviétique. La réhabilitation du tifinagh comme graphie de l’écriture aurait pour avantage de souligner le fait que la Kabylie est une nation non arabo-musulmane. Après l’indépendance il faudra que l’on se fixe comme objectif dans le domaine linguistique l’adoption des deux graphies latine et tifinagha.

    Saga des Gémeaux

    • Une machine de guerre contre Tamazight... 29 septembre 2010 17:41, par Zahra
      j’ai lu votre message, qui est fort intéressant de par les exemples que vous citez. Mais la dernière phrase m’interpelle, je comprends, je conçois , j’admets et même je réclame que les langues berbères soient écritent en caractères tifinagh. C’est la moindre des choses. Mais je ne comprends pas pourquoi vous ajoutez l’alphabet latin ? A ma connaissance les berbères ne sont pas latins ou si ? peut-être que je manque d’informations, mais il me semblait que tous les pays dits du Maghreb sont berbères et non arabes et encore moins latins. Bien sur je peux me tromper. Bien à toi.
      • Une machine de guerre contre Tamazight... 6 octobre 2010 17:19, par Saga des Gémeaux

        Azul Zahra,

        merci pour ton message. Il est vrai que nous ne sommes pas latins mais amazigh. Si j’ai dit dans mon message que la transcription du kabyle en caractère ne me dérangeais pas c’est qu’il peut compléter les caractères tifinagh dans la mesure où si un jour des touristes étrangers viennent passer des vacances en Kabylie, il faudra que nos panneaux indicateurs puissent à la fois être écrit en tifinagh et en caractère latin pour que ces touristes puissent s’y retrouver quand ils iront se promener dans nos villes et village. Ex : il y a deux ans je suis allé en Crète passer quinze jours de vacances, et bien sache que j’ai vu des panneaux écrits en grec (langue officielle puisque la Crète est une île grecque et dont les paysages ressemblent à ceux de la Kabylie) et en caractère latin. Voilà pourquoi je propose que la transcription de notre langue puisse se faire dans ces deux alphabets. Sur ce bien cordialement à toi.

        Saga des Gémeaux

      • Une machine de guerre contre Tamazight... 9 octobre 2010 01:20, par aqbayli
        Azul !!Je rêve !!!Transcrire le kabyle en caractères latins ne veut absolument pas dire que nous sommes latins.Les caractères latins dits "le système phonétique international"est plus à même à nous rendre service pour la pérennité de notre langue vu son universalité.Déjà avec la transcription actuelle on a du mal à transcrire avec les claviers (signes diacritiques) ;que dire alors du tifinagh qui,rappelons-le ;est une pure invention de l’académie berbère.Du moins les caractères qu’on utilise actuellement.Soyons serieux être réalistes.Pour sauver notre langue ;la seule alternative est bien le latin.ceux qui prônent le tifinagh,soit sont inconscients,soit complices de ceux qui ne veulent pas voir un jour,le kabyle en tant que langue digne de ce nom. W’ibghan taqbayit ;yaru-tt.
        • Une machine de guerre contre Tamazight... 15 octobre 2010 13:37, par Rabah AIT MOUHOUB
          Tout à fait d’accord avec vous. Il y a un principe de parcimonie qui doit guider nos efforts et c’est tout le sens de l’article : pourquoi perdre du temps à réinventer ce que l’on réinvente depuis un siècle ? N’était la charge idéologique qui est derrière l’exigence de la transcription en arabe du berbère, cela ne me dérangerait pas d’utiliser les caractères arabes si un même travail avait été fait pour l’adapter à notre langue (et non l’inverse comme le croient très naivement les arabistes).
  • Azul 2 octobre 2010 17:31, par wa

    Nous avons une chance d’avoir notre propre écriture alors pourquoi ne pas s’en servir

    Toutes les écritures ont été modifiées en les rendant plus facile à écrir en les harminosant ou plus facile à lire en ajoutant des points par exemple, bref ont été développées au fil du temps

    On peut très bien faire ça avec le tifinagh aussi il suffi d’un peu de volenté

    Les chinois là où ils sont partout dans le monde ils affichent leur présence par leur écriture en grand à l’entrée de leur sociétés ou restorant ou autres, même chose pour les indiens

    Si on arrive à faire pareil chez nous c’est un pas considérable

    Bien sur en atendant on peut toujours faire des romans mazigh par exemple en latin ou même en arabe s’il yen a qui veulent l’écrire ainsi sa n’a pas d’importance, l’essentiel les gens se cultivent s tmazight on est d’accord

    • Azul 29 décembre 2010 09:19, par aghriv
      Sauf que, pour les chinois et les populations des Inde, ne comptent que près de 50% de la population mondiale,elles ne peuvent plus se cacher, on en voit partout même en Algerie qui d ailleurs ne tarderont pas a dépasser en nombre le vrai peuple autochtone de ce lieu.Eh oui ? bien au contraire mes amis ,elles s affirment de plus en plus sur toutes les terres du monde. le jour ou nous serons tous unis ,le début de la concrétisation aura alors sonné.pour l heure nous ne sommes assez nombreux et la le HIC malgré ce sous nombre, nous ne sommes pas capable de parler d une seule voix.les différentes provinces de TSIN (CHINE) ont été unifiées il y a des milliers d années, bien avant( les ouvertures islamiques).leur valeur et leur principe sont les mêmes et sont transmis ainsi depuis l aube des temps.mais je reste confiant quand a notre futur,car nous avons la chance qu’un certain nombre d entre nous réside dans les plus importantes villes du monde, n ayons plus honte de nous faire connaitre d avantage, crions fort mais crions le même mot.
  • Une machine de guerre contre Tamazight... 20 octobre 2010 11:18, par Idir

    "Une machine de guerre contre Tamazight..."

    On recherche toujours les raisons de notre impuissance ailleurs que dans le questionnement de notre manque de volonté.

    Les Chinois qui sont d’une immigration plus récente que la notre ont des écoles qui fonctionnent. Le transfert de leur culture vers leurs enfants se fait sans problème. Ils savent d’où ils viennent et s’insèrent plus facilement dans la communauté française.

    Pourquoi pas nous ? Pourquoi les nombreuses associations ne se donnent t-elles pas pour priorité dans leur programme l’enseignement du berbère ?

    Autre "handicap" la religion n’est-elle aussi un des freins ? Pourtant, nos mères, sœurs, et femmes ont réussi à jusqu’à maintenant à nous transmettre une culture orale.

    Doit-on s’en tenir là ? Pourtant les Kabyles possèdent de gros potentiels.

    Quant aux pseudo intellectuels laissons les manger leur soupe, ne parlons pas d’eux ! le Tamazight n’attend pas après eux, cette langue millénaire survivra.