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Littérature berbère
La naissance d'une littérature écrite
par Salem CHAKER
lundi 13 décembre 2004
par webmestre
"Dans cette dynamique de traduction littéraire, Muhend-u-Yehya occupe une place à part : par son ampleur, sa diversité et sa qualité, sa durée aussi, son œuvre peut être considérée comme une des grandes références fondatrices de la nouvelle littérature kabyle."




LA NAISSANCE D’UNE LITTERATURE ECRITE.
Le cas berbère (Kabylie)


Les
Berbères possèdent depuis l’Antiquité un système d’écriture qui
leur est propre. Les témoignages épigraphiques les plus anciens
semblent pouvoir être datés du VIème siècle avant J.C. (Camps
1978). Cet alphabet, dit "libyco-berbère", était en usage dans
toute l’aire d’extension de la berbérophonie (ensemble du Maghreb-Sahara).
De nos jours, seuls les Touaregs l’utilisent encore (tifinagh).
Mais, curieusement, à aucune période de l’Histoire et en aucun
lieu, il ne semble que cette écriture ait servi de support à une
production littéraire, ni même à la fixation de la mémoire collective
d’un groupe (chroniques historiques par exemple). Partout, depuis
l’aube de l’Histoire, lorsqu’il s’est agit de rédiger des documents
écrits consistants, les Berbères ont eu recours aux langues et/ou
aux alphabets des peuples dominants avec lesquels ils étaient
en contact : punique, latin puis arabe. Dans l’Antiquité,
l’utilisation de l’alphabet libyque est essentiellement funéraire
et magico-religieux. De nos jours encore, chez les Touaregs, les
tifinagh n’ont guère qu’une fonction symbolique
(identificatoire, voire identitaire) et ludique (messages amoureux
notamment) ; dans la vie quotidienne, on les utilise, au
mieux, pour de courts messages utilitaires (rendez-vous, brèves
informations commerciales...). Ce n’est qu’à date très récente
que certains Touaregs, sous l’influence de la scolarisation française
et/ou de l’écrit arabe, se sont mis à utiliser leur alphabet pour
des documents plus longs (correspondance, petites nouvelles...).


Pourtant, les Berbères ont (et ont toujours eu) une tradition
littéraire très vigoureuse et diversifiée : poésie, contes,
légendes, devinettes et énigmes... Au moyen âge déjà, les auteurs
arabes s’émerveillaient de la prolixité de cette littérature berbère
(Ibn Khaldoun : Histoire des Berbères).
Avant l’irruption de l’Occident avec la colonisation, tout ce
patrimoine n’a été que très rarement fixé à l’écrit. La seule
exception notable encore vivante est la tradition littéraire écrite
(en caractères arabes) des Chleuhs du sud marocain. Il s’agit,
pour l’essentiel, de poésies et légendes d’inspiration religieuse
(hagiographie ou édification). Bien sûr, il a existé aussi, selon
le témoignage des sources arabes, des productions (religieuses,
historiques et même scientifiques) écrites en berbère dans tout
le haut Moyen âge maghrébin et l’on en retrouve des traces en
milieux ibadhite ; mais ces tentatives ne se sont nulle part
stabilisées et maintenues pour donner naissance à une véritable
tradition écrite. Même chez les Chleuhs, la littérature écrite
reste l’apanage de milieux lettrés très restreints et elle a plutôt
une fonction d’aide-mémoire pour les détenteurs de ce patrimoine
que de support à une diffusion large.

Cette situation paradoxale et apparemment contradictoire (existence
d’une écriture ancienne/absence de tradition littéraire écrite),
on le sait bien, n’a rien d’exceptionnel et se retrouve sous d’autres
cieux ; elle nous rappelle cependant que l’écriture peut
exister et se maintenir sur d’autres bases qu’utilitaires ou littéraires.


Il faut donc attendre la période coloniale et la très forte influence
de l’Ecole et de la culture françaises pour que naisse une véritable
production littéraire écrite en langue berbère. Qui est encore
expérimentale et très inégalement développée selon les régions.
Comme en bien d’autres matières, la Kabylie (Algérie) a une solide
avance ; elle est suivie par le domaine chleuh (sud marocain)
qui connaît aussi des expériences littéraires écrites non négligeables ;
de beaucoup plus loin, par le monde touareg nigéro-malien et,
timidement, par le Mzab. Ce "palmarès" est bien entendu, pour
chaque région, le reflet direct du degré de prise de conscience
identitaire et d’engagement dans la défense de la langue et de
la culture berbère (Cf Chaker 1989/90). Pour
cette raison, notre propos se limitera, pour l’essentiel, à l’émergence
de cette néo-littérature en Kabylie.



LES CONDITIONS ET LES FORMES

L’impact de la France



La quasi totalité de l’aire d’extension de la langue berbère a
été durant la période coloniale sous domination française. Seuls
font exception les îlots berbérophones de Libye et d’Egypte. En
Algérie du nord, cette inclusion dans l’orbite française a duré
plus d’un siècle et a été renforcée par un ensemble de facteurs
d’intégration et d’acculturation très puissants :
- présence locale d’importantes populations française ou européenne ;
- administration française directe ;
- conscription très large avec participation aux guerres de la
France (campagnes coloniales, 1914-1918, 1939-1945, "Indochine"...) ;
- émigration très importante et ancienne vers la France (elle
commence dès le début du XX° siècle),
- scolarisation en langue française significative.

Une telle situation, on s’en doute, n’a pas été sans effets sur
la langue berbère, sur le développement de la connaissance en
matières berbères et, surtout, sur le rapport des berbérophones
à leur langue.


Le passage à l’écrit : une volonté déjà ancienne.

C’est sans doute la tendance la plus anciennement repérable et
la plus permanente chez les berbérisants et militants autochtones.
Dès le début du siècle, la volonté d’opérer le passage à l’écrit
se traduit par la publication d’importants corpus littéraires
ou de textes sur la vie quotidienne par les premiers instituteurs
et membres des élites formées par l’Ecole française. Boulifa peut
être considéré comme le premier prosateur kabyle : sa Méthode
de langue kabyle
(1913) comporte plus de 350 pages imprimées
de textes berbères non traduits, composés directement à l’écrit
par l’auteur.
La première grande impulsion pour le passage à l’écrit en Kabylie
date donc du début du siècle. Dans le domaine littéraire, surtout,
le support écrit imprimé commence à suppléer significativement
à la transmission orale et à la mémoire collective. Car les conditions
de production et de diffusion de la littérature sont profondément
affectées par les bouleversements socio-économiques et politiques
que subit la Kabylie dans la dernière moitié du XIXème siècle.
Les anciens bardes, semi-professionnels itinérants, disparaissent
très vite, le tissu tribal qui portait cette production littéraire
très socialisée s’effondre. Les premières générations d’instituteurs
kabyles arrivent donc, au tournant du siècle, à un moment charnière
qui les met en position d’assurer le relais dans la transmission
du patrimoine. On sait le rôle décisif qu’a joué le Recueil
de poésies
de Boulifa dans la transmission et la conservation
de l’oeuvre du grand poète Si Mohand et de nombreux autres poètes
anciens. Mouloud Feraoun en a témoigné avec émotion :
(1960 : 11).

La chaîne des instituteurs kabyles.


Les pionniers de la "défense et illustration de la langue berbère"
appartiennent tous aux toutes premières élites kabyles
formées à l’Ecole française ; chez eux, l’éveil identitaire
est avant tout culturel et emprunte d’abord la voie de la production
scientifique (langue, littérature, histoire berbères...). Cette
première vague comporte un grand nombre d’instituteurs ;
le plus notoire est sans conteste Amar ou Saïd Boulifa, auteur
d’un Recueil de poésies kabyles (1904), d’une
Méthode de langue kabyle (1897 et 1913) et
de nombreux autres travaux ethno-historiques.

Il ne s’agit pas d’un cas (ou de quelques cas) isolé(s). Certes,
peu ont atteint la notoriété et le statut universitaire d’un Boulifa,
mais ils ont été très nombreux, dans les générations successives
d’instituteurs jusqu’à l’indépendance, ces intellectuels kabyles
qui ont éprouvé et entretenu une passion pour leur culture et
leur langue.

Ces premiers travaux autochtones diffusent l’écrit dans la société
kabyle à un niveau jamais atteint jusque-là car, contrairement
au domaine chleuh, il n’existait pas en Kabylie de tradition antérieure
de graphie berbère en caractères arabes (du moins les cas sont-ils
toujours exceptionnels). Et au-delà des usages effectifs -cet
écrit reste essentiellement passif-, l’impact symbolique en aura
été décisif pour la valorisation de la langue en matérialisant
l’idée que : "le berbère, ça s’écrit !".

La scolarisation ancienne et relativement forte en Kabylie -assurée
par ces mêmes instituteurs souvent "berbérisants"- fait que ce
mouvement de "sensibilisation à l’écrit berbère" a touché des
couches non négligeables de la société. La pratique écrite du
berbère, le savoir berbère moderne n’est pas confiné à une élite
restreinte, de niveau universitaire. Sans que l’on puisse parler
de phénomène de masse -on en est bien loin-, il concerne cependant
des milieux d’instruction très moyenne, voire primaire, de condition
souvent modeste.


Les écrivains d’expression française

Plus récemment, dans cette veine "culturaliste", fortement liée
aux métiers de l’enseignement et de l’écriture, certains noms
sont devenus illustres en tant qu’auteurs de langue française
 : Jean et Taos Amrouche, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri...
Bien sûr, cette notoriété est d’abord liée à une œuvre de langue
française, mais tous ont, parallèlement à la création littéraire,
toujours affirmé leur ancrage dans la culture berbère et concrètement
oeuvré pour elle par un travail constant de promotion. Les Chants
berbères de Kabylie
(1939) de Jean Amrouche, Les
poèmes de Si Mohand
(1960) de Mouloud Féraoun, Le
Grain magique
(1966) de Taos Amrouche, les
Isefra de Si Mohand
(1969) et les Poèmes kabyles
anciens
(1980) de Mammeri sont les grandes dates de cette
action. Par delà le contenu et les connotations "berbérisantes"
de leurs oeuvres françaises, leur notoriété littéraire a puissamment
aidé à la valorisation du patrimoine et très efficacement contribué
à légitimer le processus social de passage à l’écrit. Leur action
de fixation et de diffusion à l’écrit de la poésie traditionnelle
berbère a été d’autant mieux reçue qu’ils étaient des écrivains
de langue française reconnus.


Les militants

Le souci de définir et de diffuser une graphie usuelle du berbère
touchera également les militants politiques du PPA-MTLD. Mohand
Ameziane Khelifati élabore un alphabet berbère original dès 1930.
Entre 1945 et 1950, tous les auteurs de chants nationalistes en
langue berbère, notamment le plus productif d’entre eux, Idir
Aït-Amrane (Cf Chaker 1986), se penchent sur ce problème et proposent
des systèmes de graphie (latine), parfois assez ingénieux, qui
révèlent en tout cas une réflexion et une information linguistique
sérieuse. Vers 1945-50, la diffusion de l’écrit à base latine
-en-dehors de tout enseignement formalisé en Kabylie- est suffisamment
avancée pour que de nombreux membres de ces élites instruites
kabyles soient capables de composer et écrire le texte de chansons
(les "berbéro-nationalistes"), de noter des pièces de poésie traditionnelle.
Dans une mouvance différente, Belaïd At-Ali -qui n’était pas l’un
des plus instruits (sur ce précurseur autodidacte, voir Etudes
et documents berbères,
2, 1986)- rédige à la même époque (avant
1950) ce qui doit être considéré comme la première oeuvre littéraire
écrite kabyle : Les cahiers de Belaïd, recueil
de textes, de notations, descriptions et réflexions sur la Kabylie
tout à fait exquises (une sorte d’anticipation, en kabyle, de
Jours de Kabylie de Feraoun).


La période actuelle (l’après-indépendance)

Le mouvement de production s’est poursuivi, avec un net regain
depuis 1970, si bien qu’il existe actuellement :

- des
traductions-adaptations [1]
en berbère d’œuvres littéraires internationales ou maghrébines :
Brecht, L’exception et la règle ; Molière,
Tartuffe, L’avare ; Beckett, En
attendant Godot ;
Kateb, Mohammed prend
ta valise, La guerre de 2000 ans
 ; Feraoun, Jours
de Kabylie...


- des
oeuvres littéraires originales :
- des pièces de théâtre, Kabylie : tacbalit... ;
Maroc : Ussan semmidnin (Safi) ;

- des recueils poétiques : Maroc : Moustaoui, Idbelkacem,
Akhyat, Azayko... ; Mzab : Fekkar ; Kabylie :
Hmed-Zayed, Mekki, U Muh...
- des romans (Kabylie) : Aliche, Sadi, Mezdad...
- des essais historiques en kabyle (Hmed-Zayed, Bilek...) et en
touareg (Alojaly).
- et, depuis quelques mois, un embryon de presse politique (Asalu,
Amaynut)
initiée par les partis à implantation essentiellement
berbère (RCD, FFS).

On peut désormais parler d’une littérature
écrite berbère. Elle est, bien sûr, encore modeste et se constitue
sous nos yeux, mais on ne doit pas perdre de vue dans son évaluation
qu’elle est née et s’est développée dans des conditions extrêmement
défavorables.


Le rôle de l’émigration : l’édition en exil

En Algérie, jusqu’à la libéralisation politique consécutive aux
émeutes d’octobre 1988, l’expression écrite a toujours été étroitement
surveillée : contrôle absolu et direct sur la presse, monopole
strict de l’Etat sur l’édition et la diffusion. Les assouplissements
récents (apparition de quelques éditeurs privés) ne commencent
à avoir des effets sensibles que depuis moins de deux ans.
Alors qu’il existait à Alger une tradition ancienne d’édition
dans le domaine berbère, il y est mis un terme brutal à l’indépendance
et la quasi totalité des publications berbères après 1962 paraît
en France. M. Mammeri publiera ses ouvrages berbères chez
Maspéro (1969, 1976, 1980) et toute la production berbérisante
d’origine algérienne se fera en France dans les cadres associatifs
et/ou universitaires.

Cette édition berbère émigrée, bien qu’elle ne soit pas commercialisée
par les canaux officiels, a eu un impact certain dans le pays
d’origine où elle a circulé relativement bien. Surtout, en matière
littéraire, la "militance" berbère émigrée en France a été, dans
le courant des années 70 et 80, à la fois un lieu de repli et
un véritable laboratoire d’expérimentation : c’est en France
qu’est né le théâtre berbère (avec Mohya), c’est dans ce pays
qu’ont été édités (et le plus souvent rédigés) les premiers romans
et les premiers recueils de poésie écrite (Hmed-Zayed...).


La question de l’alphabet

Dans ce processus de "passage à l’écrit", la question de l’alphabet
usuel est loin d’être définitivement résolue : numériquement,
la notation à base latine, d’origine scientifique, est prédominante
parce qu’elle est utilisée, de façon presque exclusive par les
Kabyles et les Touaregs. Mais l’alphabet arabe est bien représenté
au Maroc et au Mzab où presque toutes les productions récentes
sont notées dans cette écriture.
Parallèlement, certains milieux militent activement -même s’ils
ne sont pas encore très productifs ni largement reconnus- pour
le retour au vieil alphabet berbère (tifinagh).
Insérés dans une aire de vieille culture scripturaire, les Berbères
ont depuis toujours vu leur langue et leur culture dévalorisées
par leur statut d’oralité. C’est ainsi que l’on peut expliquer
l’existence dans la sensibilité berbère de ce courant qui prône
le retour aux tifinagh, qui présentent le
double avantage de marquer l’appartenance historique incontestable
de la langue berbère au monde de l’écriture et d’assurer la discrimination
maximale par rapport aux cultures environnantes puisque cet alphabet
est absolument spécifique aux Berbères. En exhumant cette antique
écriture ces militants berbères se donnent une arme particulièrement
efficace dans un environnement où l’écriture est mythifiée, voire
sacralisée. Et comme cet alphabet berbère est attesté depuis la
proto-histoire, les Berbères accèdent ainsi à l’Histoire et à
la Civilisation antérieurement à la plupart des peuples qui ont
dominé le Maghreb, notamment les Arabes !

En tout cas, pour l’heure, même si l’on peut penser que ce sera
la pratique sociale prédominante qui finira par l’emporter, la
question du système graphique reste ouverte et peut connaître
des évolutions importantes en fonction de l’intervention ou de
la non intervention des Etats dans ce champ.


LES INSPIRATIONS

"Le modernisme"

J’entends par là un effort permanent pour inscrire la culture
berbère dans un champ de références modernes et universelles,
pour les faire sortir de leurs sphères traditionnelles, rurales
et familiales. La néo-culture et la néo-littérature berbères tendent,
depuis au moins 1945, à faire du berbère un moyen d’expression
et de création en prise avec les courants de pensée du monde moderne
et de la culture universelle.
Les "berbéro-nationalistes" de 1945 sont fortement influencés
par les expériences révolutionnaires et patriotiques étrangères :
Révolution russe, résistance nationale irlandaise, traditions
nationalistes européennes du XIX° siècle. On traduit L’internationale,
des poèmes romantiques allemands (Uhland, Ich
hatte einen Kamerad = ghuri yiwen umeddak°el...
). Comme on
l’a vu, plus récemment, on a adapté Brecht, Beckett, Molière en
kabyle. Ces expériences n’ont pas toutes la même portée, mais
toutes ont en commun la volonté d’insérer la langue et la culture
berbère dans la modernité, de s’approprier les éléments fondamentaux
du patrimoine historique, culturel et éthique international.

Une littérature de combat.

Exclue depuis des siècles des sphères du pouvoir et de l’Etat
central avec lequel les Berbères ont été en conflit quasi permanent,
la culture berbère véhicule une tradition de résistance et de
dissidence très ancienne (Cf Chaker 1989).
Dans la période contemporaine, cette donnée fondamentale -qui
définit un paysage culturel très éloigné de l’arabo-islamisme
orthodoxe urbain- n’a fait que s’accentuer : du fait du contexte
culturel et politique, chanter, parler en public, écrire en berbère
est en soi un engagement. Il s’en suit que la néo-culture berbère
est globalement d’une tonalité très critique. On y trouve les
traces de tous les combats récents et actuels : lutte anti-coloniale,
critique sociale et politique, affirmation identitaire, critique
de la religion, de l’arabisation, anti-militarisme (Le
déserteur
de Boris Vian est traduit et chanté en kabyle),
revendication féministe...

De plus, l’exclusion officielle a fait que la création berbère
s’est développée le plus souvent hors des cadres institutionnels :
elle en acquiert une grande autonomie par rapport à l’idéologie
et à la culture officielles. Depuis l’indépendance, la culture
berbère constitue en Algérie un espace de liberté conquise, un
refuge et un support pour la pensée non conformiste oudissidente.
La formule de Louis-Jean Calvet (1974), "La langue, maquis du
peuple", décrit particulièrement bien la situation berbère. Le
degré de violence qu’atteint la critique du pouvoir politique
et de ses pratiques, de la répression, de la religion officielle...
dans la nouvelle littérature kabyle est à peu près inconcevable
dans la production en langue arabe ou française.


La quête identitaire.

Mais la clef de voûte, l’inspiration permanente est indiscutablement
la quête identitaire. Recherche du moi individuel et du nous collectif
face à l’arabité et à l’arabisme négateur, face à l’Occident aussi,
elle prend des formes diverses : quête mythologique, plutôt
désespérée chez Aliche (1980 et 1986) ou parcours de combat chez
Sadi (1983). Chez tous, l’Histoire, le Groupe sont convoqués,
interpellés, et sommés de pallier la défaillance passée. Même
si certains auteurs ont une inspiration plus personnelle, plus
nostalgique aussi (Mekki), globalement on a affaire à une littérature
qui pose la question de l’existence berbère, du destin berbère,
autour du thème-pivot angoissé : allons-nous disparaître,
que faire pour préserver la chaîne de transmission ?


*




Littérature de combat, littérature d’affirmation et de quête identitaire,
expression d’un groupe menacé, l’avenir de cette production sera
évidemment étroitement dépendant du devenir socio-politique des
populations berbérophones et du statut (juridique et réel) de leur
langue et de leur culture. On peut cependant penser qu’un saut qualitatif,
sans doute irréversible, a été accompli au moins dans le domaine
kabyle
. Non seulement cette néo-littérature existe et se développe,
mais tout indique qu’elle répond à une demande sociale forte, dans
une région réceptive, à très fort taux de scolarisation et à conscience
identitaire aiguisée.


Salem CHAKER

* * *





SIGLES


- FFS : Front des forces socialistes (parti politique d’opposition ;
fondé en 1963 par Hocine Aït-Ahmed).
- GEB = Groupe d’études berbère, Université de Paris-VIII (Vincennes) ;
publie la revue’ Tisuraf jusqu’au début des années 1980 ;
le GEB est à l’origine de la création de la coopérative berbère
Imedyazen qui a été un agent très actif dans le domaine de l’édition
berbère émigrée.
- PPA-MTLD : Parti du peuple algérien (nationalistes radicaux),
fondé à Paris en 1937 ; puis MTLD : Mouvement pour le
triomphe des libertés démocratiques.
- RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie (parti
à base "berbériste", fondé en février 1989. Dirigé par le Dr Saïd
Sadi).


*




BIBLIOGRAPHIE


En matière de langue et littérature berbère, on consultera la
"chronique berbère" de l’Annuaire de l’Afrique
du Nord,
Paris, Editions du CNRS :

- CHAKER (Salem) : 1981 et suiv. . Langue et littérature
berbères. Chronique des études, Annuaire de l’Afrique
du Nord,
XX (et suiv.).

- GALAND (Lionel) : 1965 à 1979 - Langue et littérature berbère.
Chronique des études, Annuaire de l’Afrique du
Nord,
IV à XVIII. Les chroniques I à XIII sont parues sous
la forme d’un ouvrage indépendant : ‘Langue et Littérature
berbères. Vingt cinq ans d’études, 1979, CNRS.


*




- BENBRAHIM (Melha) : 1982
- La poésie kabyle et la résistance à la colonisation
de 1830 à 1962,
Thèse de Doctorat de 3ème Cycle, Paris, EHESS.
- BENBRAHIM (Melha)/MECHERI-SAADA (Nadia) : 1981 - Chants
nationalistes algériens d’expression kabyle..., ‘Libyca [Alger],
XXVIII-XXIX.
- BOULIFA (Amar ou Saïd) : sur l’œuvre et la vie de Boulifa,
voir : ‘Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée,
44 [Berbères : une identité en construction], 1987 :
"Dossier sur les précurseurs".
- CALVET (Louis-Jean) : 1974 - ‘Linguistique et colonialisme.
Petit traité de glottophagie, Paris, Payot.
- CAMPS : 1978 - Recherches sur les plus anciennes inscriptions
libyques d’Afrique du nord et du Sahara, Bulletin
archéologique du Comité des Travaux Historiques,
n.s., 10-11
(1974-1975).
- CHAKER
(Salem) : 1984 - Textes en linguistique berbère.
(Introduction au domaine berbère),
Paris, CNRS.
- CHAKER (Salem) : 1985 - Berbérité et émigration kabyle,
Peuples méditerranéens, 31-32. - CHAKER (Salem) :
1986 - Aït-Amrane, Encyclopédie berbère, 3,
Aix-en-Provence, Edisud. - CHAKER (Salem) : 1988 - Le berbère,
une langue occultée, en exil, Vingt-cinq communautés
linguistiques de la France. 2. Les langues immigrées,
Paris,
L’Harmattan.
- CHAKER (Salem) : 1989 - Une tradition de résistance et
de lutte : la poésie berbère kabyle. Un parcours poétique,
Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée,
51/1, 11-31.
- CHAKER (Salem) : 1989/90 - Berbères aujourd’hui,
Paris, L’Harmattan / Imazighen ass-a, Alger,
Bouchène.
- FERAOUN (Mouloud) : 1960 - Les poèmes de
Si Mohand,
Paris, Edit. de Minuit. - Langue
berbère. Initiation à l’écriture :
1979, Paris, Imedyazen-GEB.
(Réédité en Algérie sous le nom de l’auteur : R. ACHAB, Tira
n tamazight,
1990).
- MAMMERI (Mouloud) : 1969 - Les isefra,
poèmes de Si Mohand ou Mhand,
Paris, Maspéro.
- MAMMERI (Mouloud) : 1980 - Poèmes kabyles
anciens,
Paris, Maspero.

- Revue
de l’Occident Musulman et de la Méditerranée
[Aix-en-Provence] :
1987, n° 44 - ‘Berbères : une identité en construction,
[dirigé par S. Chaker].


*




Oeuvres de néo-littérature citées :

- AKHYAT (Brahim) : 1989 -
Tabratt (poésies), Rabat, Amrec.
- ALICHE (Rachid) : 1981 - Asfel (roman),
Lyon (Mussidan), Fédérop.
- ALICHE (Rachid) : 1986 - Faffa (roman),
Lyon (Mussidan), Fédérop.
- ALOJALY (Ghoubayd) : 1975 - Attarikh n
Kel-Denneg/Histoire des Kel-Denneg,
Akademisk forlag, Copenhague.

- HMED-ZAYED (Idir) : 1981 - Isefra umehbus,
Paris, Tisuraf-Imedyazen.
- BELAID (At Ali) : 1963 - Les Cahiers de
Belaïd,
Fort-National, FDB (2 vol.).
- FEKKAR (Hammou) : 1985 - Imttawen n lferh
(poésies), Ghardaïa.
- IDBELKACEM (Hassan) : 1986 - Taslit n unzar
(poésies), Rabat.
- IDBELKACEM (Hassan) : 1988 - Imarayen (nouvelles),
Rabat.
- MEZDAD (Amar) : 1990 - ‘Id d wass (roman), Alger, Azar/Asalu.

- MEKKI (Arezki) : 1983 - ‘Le pain d’orage de l’enfant perdu
(poésies), Sherbrooke, Naaman.
- MOHYA (Muhend U Yehya, dit) : traducteur-adaptateur et
auteur de nombreuses pièces de théâtre, notamment :
- Brecht : L’exception et la règle (Llem-ik
ddu d udar-ik),
Paris, Tizrigin Tala, 1974
- Molière : ‘Le médecin malgré lui, in AWAL, 2 et 3, 1986,
1987.
- MOUSTAOUI (Mohammed) :1976 - Iskraf (poésies),
Casablanca.
- MOUSTAOUI (Mohammed) : 1988 - Asays (poésies),
Rabat.
- SADI (Saïd) : 1983 - Askuti (roman),
Paris, Imedyazen.
- SAFI (M.A. Al-) :1983 - Ussan semmidnin,
Casablanca.
- U MUH (Mezyan) : 1989 - ‘Targit umedyaz (nouvelles et poésies),
Paris, Abrid-a.

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