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Tamett’ut taqbaylit
La condition de la femme kabyle. Islam, lois et traditions
mercredi 29 novembre 2006
par Masin
Avant d’aller plus loin, je tiens à revenir sur quelques points soulevés à la suite de ma première réaction concernant le film documentaire de Nadia Zouaoui, Le voyage de Nadia, projeté au Québéc.

Tout d’abord, les conditions de promotion du documentaire. Si pour certains et certaines, la proximité avec le consulat algérien et, accessoirement, l’apparition dans le cadre du Festival du monde arabe relèvent de l’anecdotique, je n’ai rien à leur dire, j’ai horreur de matraquer les certitudes.

Ensuite, un prétendu émoi parmi la communauté kabyle de Montréal qui aurait souhaité que Nadia lave le linge sale en famille.
À ce niveau aussi, je tiens à m’en démarquer. D’une, je ne suis pas communautariste par une certaine idée de la citoyenneté. De deux, par tempérament. Exilée de fraîche date, je dirais que "mes racines sont dans mes poches", pour paraphraser un certain écrivain. De plus, la communauté n’a pas à agir en meute. Par ailleurs, les débats publics doivent avoir lieu sur la place publique. La condition de la femme kabyle est un vrai débat public et un immense enjeu social et politique. Et les femmes kabyles qui vivent à l’étranger sont à mieux d’apporter un nouvel éclairage et une certaine expérience de liberté et d’autonomie.

Enfin, et c’est ce qui m’importe le plus, par mes propos, j’aurai suggéré que la femme kabyle est "libre et émancipée".

À l’heure où même les féministes occidentales ne reviennent pas de leur désillusion quant à l’échec du récit féministe, je me garderai bien de me gargariser de pareils slogans s’agissant de la femme kabyle.

J’ai soulevé la question de l’obligation de virginité pour les femmes. Bien entendu que je ne l’approuve pas en ce sens qu’elle constitue une appropriation du corps de la femme et une vision primaire de la sexualité, où les rapports de tendresse et d’affection sont inexistants. Qu’est-ce que la nuit de noces si ce n’est une pratique barbare, un viol institutionnalisé ? Expérience traumatisante pour la mariée. Et pour le marié aussi, d’ailleurs. Il joue son honneur - celui qui n’arrive pas à déflorer la jeune épousée est vite tourné en dérision - et son argent (les fêtes coûtent cher). Et si j’ai dit que les jeunes filles kabyles ont recours à des stratégies de ruse pour échapper à cette fatalité, c’est pour mettre en relief la méconnaissance du sujet par Nadia lorsqu’elle affirmait qu’une fille universitaire ne peut se marier hors de l’université, car elle sera toujours soupçonnée d’avoir flirté. C’est tout de même hallucinant pareille méconnaissance de la réalité.

Je ne pensais pas, d’ailleurs, uniquement à la réparation de l’hymen, qui est pratiquée plutôt par celles qui ont de l’argent et des connaissances, pour les besoins du mariage. Je pensais à la sodomie (et à un degré moindre les rapports lesbiens) qui est une pratique très répandue chez les jeunes filles pour préserver l’hymen tout en vivant une sexualité avant qu’elles ne se marient !

Autre point : l’enfermement des femmes. D’abord, il serait opportun de faire la nuance entre "enfermement", qui suppose que la femme est complètement cloîtrée à la maison, et "division sexuelle de l’espace", pratique plus courante chez les Kabyles et qui n’en est pas moins archaïque. C’est ce principe qui fait que la femme, si elle peut rentrer maintenant dans les magasins, peut aller au marché dans certains endroits, elle n’ira jamais dans un café dans les villages kabyles. Et je n’ai pas oublié que c’est dans les cafés qu’on scelle la vie des jeunes filles, un jour de marché de préférence : n’est-ce pas au café qu’on lit la fatiha, le mariage religieux ?

L’enfermement des femmes est perceptible dans les bourgs « banlieusardisés » que sont devenues les petites villes kabyles. C’est d’ailleurs le cas de Tazmalt que montrait le reportage. Insécurité, agression, vols y règnent, constituant un recul par rapport à la libre circulation des femmes dans les ruelles des petits villages ayant gardé une structure plus traditionnelle. C’est aussi là qu’on voit apparaître de plus en plus les hidjabs. En cela, la Kabylie, société rurale, a un vrai problème avec l’urbanité.

Quant à l’exploitation des femmes du fait de leur travail à l’extérieur, c’est d’abord le lot d’une société sous-développée, avec une économie de subsistance. Et si le jeune « joue aux dominos » pendant que la mère ou la sœur font la corvée d’eau, il faut dire que, dans la société kabyle, l’oppression des femmes est aussi, pour beaucoup, reproduite par les femmes elles-mêmes. Ce point, Nadia l’a complètement occulté.

De plus, j’oserai une comparaison : que dire de la double journée de la femme, dans la société occidentale, si ce n’est le décor qui diffère ? Et les conditions économiques surtout.

En fait, les propos de Nadia ne m’ont intéressé que dans la mesure où ils m’ont aidé à comprendre sa démarche féministe. Démarche qu’elle a d’ailleurs explicité dans d’autres émissions et même dans le film documentaire, puisque, bien entendu, j’ai fini par le voir.
Le documentaire, en soi, a valeur évidente de témoignage. Sans être un vrai récit de vie, il expose quelques portraits de femmes dans leur intimité.
Pauvreté, violence conjugale, illettrisme, enfermement, machisme, tout y est passé. Mais, sans aucune mise en contexte sérieuse pour comprendre la situation des femmes filmées. En somme, un bon produit d’exportation pour l’étranger.

Mais pour qui sait regarder, il aurait décelé l’évolution historique de la société kabyle et aurait aisément fait le lien entre les conditions socio-économiques et la condition des femmes filmées. Celle de Linda, la vétérinaire installée à son compte, qui conduit un 4x4 et qui est issue d’une famille libérale et aisée, n’a rien de comparable avec celle de la répudiée qui a squatté la terrasse de l’immeuble où habitent ses parents qui, elle aussi, n’a rien à voir avec la situation plus digne de la femme de plus de 70 ans.

Mais que disent les femmes que Nadia a interrogées ? Toutes rêvent de liberté qu’elles rattachent naïvement aux études. Je dis "naïvement" puisque l’on sait que les études produisent des chômeurs en Algérie.

Et que dit Nadia ? Que la condition de ces femmes est très difficile à cause des traditions kabyles. Soit, même si c’est très réducteur.

Nadia affirme que c’est "plus profond" que la religion. Elle affirme à la fin de son documentaire qu’elle a trouvé le chemin de la liberté grâce à un islam tolérant et d’amour.

J’arrive donc au point de désaccord avec le message de Nadia, à savoir que les traditions kabyles sont plus compromettantes que la religion musulmane pour "la libération" de la femme kabyle.

Il n’est nullement dans mon intention de remettre en cause le poids des traditions kabyles dont les conséquences sont aussi bien dommageables pour la femme que pour l’homme. La société kabyle n’a pas encore inventé "l’individu", "le sujet" qui soit libre et autonome. On est donc loin de la citoyenneté moderne, seule garante, à mon sens, des libertés individuelles et de l’égalité des sexes.

Il n’est pas aussi question de discuter du choix spirituel de Nadia. Mais, je lui dirai cependant que sa liberté, elle la doit d’abord aux acquis des féministes canadiennes qui, elles, pour "se libérer", se sont attaquées à la religion.

De plus, j’ose affirmer que les traditions et la culture kabyles, et c’est le cas de toutes les traditions orales, sont loin d’être aussi pernicieuses que la religion qui, elle, constitue un système d’explication du monde plus élaboré, qu’il est difficile d’attaquer car sa parole est "écrite" dans le Livre.

C’est tout de même significatif qu’aucune des femmes interrogées ne soit satisfaite de son sort. Toutes rêvent de liberté, d’égalité et d’une meilleure vie. En terme d’aliénation, il y a pire !

De plus, lorsque j’aborde la question du code de la famille, certaines, si promptes à dénoncer les coutumes, rétorquent que cela ne règle rien. Certes, l’abrogation de ce code n’est pas en soi une panacée pour le changement de la condition de la femme. Mais si on ignore la portée symbolique des lois sur les mentalités, on n’a rien compris à rien. Les sociétés avancées en terme d’égalité des sexes, ce sont celles qui l’ont inscrite dans les lois ! Et les plus arriérées aussi : l’inégalité est inscrite dans les lois !

Prenons l’article 39 du Code de la famille. Que dit-il ? La femme est tenue d’obéir à son mari et à sa belle famille. La pire des marâtres kabyles n’aurait pas dit pire. Article 8. Que dit-il ? Que l’homme peut contracter plusieurs mariages. La société kabyle n’est pourtant pas polygame globalement. À quoi le doivent-elles, les femmes kabyles, ce bonheur de la monogamie ? À la pauvreté des Kabyles, eux qui n’ont pas compris l’esprit de l’islam ? Peut-être ! Mais peut-être, aussi, à un "dommage collatéral" des traditions kabyles : le mariage endogame, entre cousins...

Article 11. Tutelle obligatoire pour la femme qui se marie. Difficile de faire pire en terme de minorisation et d’infantilisme. Article 43 : le divorce est de la faculté de l’homme. La femme peut le demander sous peine d’une liste de conditions plus difficiles à réunir les unes que les autres. Ou alors, demander séparation moyennant une réparation financière, telle un esclave qui rachète sa liberté. Le pire des machistes kabyles n’aurait pas trouvé pire.

Toujours, à propos du divorce, si les pères ou frères kabyles n’encouragent pas leurs filles/sœurs à aller devant les tribunaux, c’est parce qu’il s’agit d’un vrai lieu d’humiliation. D’abord par les propos des juges. Ensuite, sait-on combien on offre de pension alimentaire pour une femme divorcée avec enfant ? Environ 1000 dinars par année. Et il faut courir pour les avoir. Est-ce une question de nif (honneur kabyle) ou de dignité tout simplement ?
On peut continuer. Mais c’est déjà éloquent !
À ce stade, on peut ressortir la fameuse exhérédation des femmes kabyles. Sur le plan du principe, c’est injuste.

De mon expérience, je n’ai pas beaucoup entendu de femmes se plaindre de ne pas hériter d’un petit lopin de rocaille. Par contre, des cas de femmes veuves, avec une descendance juste féminine, dont le logement principal se retrouve entre les mains du frère du mari, il y en a beaucoup. Et à cause de quoi ? Du Code de la famille toujours en vigueur !
Je ne sais pas si ce code est inspiré d’un islam d’amour ou de désamour. En revanche, il y est dit qu’il s’inspire de la charia [1]. Ce qui ne l’empêche pas d’être inégalitaire, sexiste, archaïque et rétrograde.

Maintenant, pour revenir au lien entre "libération" des femmes kabyles et traditions, interrogez une femme kabyle paysanne, comme celles que nous avons vues dans le reportage, et une ingénieur d’État voilée. Posez-leur la question : êtes-vous pour le maintien de ce code ? J’imagine l’issue de leurs réponses...
C’est en cela que je trouve que tout combat féministe qui ne s’attarde pas sur le poids de la religion et l’urgence d’instaurer des lois laïques est un combat vain et hypocrite.

Quant à dissocier le combat contre les traditions rétrogrades et archaïques des conditions matérielles, historiques et politiques de la société, c’est un leurre. Au risque de déplaire à toutes celles qui n’envisagent les questions que sous l’angle des rapports hommes-femmes.
Là, ç’en est un autre débat


Nora L.

Lire également :

- Nadia Zouaoui. Regard simpliste ou entreprise revancharde ?

- "Femmes Kabyles, femmes libres..." quelle illusion !

Notes

[1code de jurisprudence musulmane, appelé communément "Loi islamique"

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4 Messages

  • La condition de la femme kabyle. Islam, lois et traditions 1er décembre 2006 01:52, par de passage
    merci Nora d’avoir rappellé à cette damme (nadia..) que l’islam est largement plus rétrograde que nos coutumes qui ne viennent ni du ciel, ni d’un livre soit disant sacré.
    • La condition de la femme kabyle. Islam, lois et traditions 16 septembre 2008 21:31, par Messenssen

      Bonjour,

      Je suis Kabyle et depuis 3 ans je me suis intéressé à la société traditionnelle Berbère en générale et Kabyle en particulier.

      La société Kabyle

      Auparavant, je pensais que le système social précolonial qui existait en Algérie était un système archaïque et féodal, puis un jour, en lisant la biographie d’Yves Lacoste sur Ibn Khaldoun qu’elle ne fut pas ma surprise d’apprendre que loin d’être dominés par de fieffés hobereaux, nos ancêtres élisaient leurs chefs, que ceux-ci ne percevaient aucune rémunération ni émolument d’aucune sorte pour exercer leur charge ; chaque Amin était élu pour une durée limitée et pouvait être révocable à tout moment par l’assemblée du village ou de la tribu.
      Aucun régime actuel, même le plus démocratique ne peut soutenir la comparaison avec la démocratie berbère !! Il n’existait pas de roi ou de reine dans la société Berbère, les Aguellids, que certains historiens (même Salem Chaker) assimilent volontiers à des rois étaient élus en cas de crise et pour une durée limitée, même Massinissa, qui est resté Aguellid à vie que grâce au soutient des romains, peut-être est-ce pour cela qu’on l’appelaient Messenssen ? (Lire Les Berbères de Jean Servier, La Kabylie du Général Daumas, La Kabylie et les coutumes Kabyles, T1 Société et administration de Hanotaux et Letourneux)

      Les lois berbères étaient plus humaines

      A l’époque où la charia préconisait de couper la main du voleur et en Angleterre on les pendaient et on coupait la main des mendiants (Lire Utopie de Thomas More), les voleurs, chez nos ancêtres étaient tenus de rembourser dix fois le montant de leur larcin à leurs victimes, la peine de mort n’existait que dans le cas de haute trahison, c’est-à-dire de mise en péril de la communauté, sinon elle n’était pas appliquée. Il n’existait pas de magistrat professionnel car la justice était rendue par l’assemblée de village et était rarement inique. Certes, la vendetta était appliquée, mais tout un chacun pouvait invoquer l’anaya et le pire des meurtriers pouvait être épargné comme l’a souligné le général Daumas (Lire La Kabylie du Général Daumas, et aussi Mœurs et coutume de l’Algérie) d’ailleurs les romanciers qui ont écrit sur la Kahina ignorent cette coutume ancestrale quand ils affirment que la Kahina n’a épargné l’Arabe Khaled que pour en faire son amant.

      La propriété collective des terres

      Dans les communautés villageoises toutes les terres appartenaient en commun à tous les habitants du village et les récoltes étaient réparties équitablement.

      Destruction de la société traditionnelle

      Les Turcs s’étaient attaqué à la propriété collective afin de se les approprier, ils y parvinrent un peu près partout sauf en Kabylie qui devint à partir une espèce de place forte entourée de Borj (forts ou casernes) qui leur résistait jusqu’à leur départ en 1830.

      De même avec plus ou moins de bonheur ils remplacèrent les institutions locales par un système féodal inspiré du système Turc avec des caïds des Bachaghas, des Beys et des Deys, sauf en Kabylie qu’ils ne réussiront pas à soumettre.

      Les Turcs utilisèrent la voie douce pour influencer les mœurs, ils donnèrent beaucoup d’importance aux dignitaires religieux, les Marabouts ; toute négociation, toute transaction, politique ou commerciale devait obligatoirement se faire sous l’égide d’un Marabout.

      Ils tentèrent d’utiliser l’union avec des femmes Kabyles pour s’accaparer leurs terres.

      Qu’en est-il de la femme Kabyle ?

      C’est dans le contexte de guerre larvée contre le régime des Beys et du renforcement de l’influence islamique que la situation de la femme s’est dégradée en Kabylie.

      Dans les villes notamment, le haïk fait son apparition à cette époque, les femmes se trouvaient contrainte de le porter pour échapper au harcèlement des soldats venus de tout horizon.
      Pour empêcher la main mise des dignitaires turcs sur leur terre les tribus Kabyle appliquèrent exhérédation des femmes (mais également des hommes, on l’oublie souvent) et favorisèrent l’endogamie. C’est à partir du 18eme siècle que les femmes perdirent le droit de décision au sein des Agraw (assemblées de village) et encore, pas toutes. J’ignore ce qui a motivé cette décision, si quelqu’un a des informations, cela m’intéresse …

      En tous cas, mise à part les conflits tribaux, la société berbère était nettement plus avancée du point de vue des mœurs que bien des régimes aujourd’hui islamiques ou pas !

  • La condition de la femme kabyle. Islam, lois et traditions 11 janvier 2008 11:12, par oumessaoud abdelghani
    bonjour, je suis etudiant en littérature francaise a l’université de paris8. ce matin, du 11janvier, j’etais dans le metro entrain de lire un livre de "l’Eternel jugurtha" colloque Jean Amrouche. je regardais autour de moi,soudain, un film sur la souffrance de mon peuple_kabyle_ a défilé devant moi. je voyais le vecu de ces hommes qui ont commencé a briser les premiers liens...et, pensant a ma mere et à mes soeurs, un recit qu’ont m’a raconté, enfouit dans les térroires de ma mémoire, surgit, et j’ai sentis que mon sang bouillonnant de colére contre cette inpunité ...parcequ’on n’enparle pas de ces etudiantes qu’on a violé à l’université de tizi_ouzou en 1980...femmes kabyles,ma soeur,mon amie, ma mere... la moindre reconnaissance c’est de se rappeller, que la barbarie ne vous a pas épargner...