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"Moha !" politiquement incorrect...
Hommage à Nbark Oularbi
mercredi 9 janvier 2013
par Masin
Il y a deux ans, Nbark Oularbi, l’un des jeunes chanteurs les plus emblématiques et des plus engagés, disparaît à la fleur de l’âge des suites d’une longue maladie. Saghru Band, le groupe de musique qu’il a fondé a sorti quatre disques [1]. Nous reviendrons sur chacun de ces albums dans de prochains articles. Le premier sorti en 2007 est intitulé "Muḥa !".



Les sujets traités dans cet opus sont ancrés localement d’où le titre de cet album qui renferme cinq chansons. Deux d’entre elles sont écrites par Nbark Oularbi (Muḥa et Riru "Petit enfant") et les trois autres par Omar Derouich (Ulanc smaḥ / "Nous ne pardonnerons pas", Bienvenue étrangère (en Français) et Grat-d ifassen, qu’on peut traduire par "Tendez-nous vos mains" ou par "Aidez-nous").

Au fond de chacun de nous existe un "Moha" :

"Muḥa" est certainement le symbole de la jeunesse amazighe du Sud-est confrontée depuis "l’indépendance" du pays à la marginalisation, à la répression et au mépris du pouvoir. La première chanson "Muḥa" décrit une réalité vécue dans le Sud-est du pays où le prénom le plus fréquent est justement : Moha. Il fait aussi référence à un poème très connu dans la région depuis les années 1990 et intitulé également "Id Muḥa".

Igellin a Muḥa
Igellin a Muḥa ger leεlawi izla.
Arun-t yizan tedda γifes tmara
Muḥa d acumar yeγra-aγ-d beṛṛa
G tmazirt n daddas yaγul ig u beṛṛa
Rẓagen wussan n Muḥa rẓagen
Ineqqa-t wakud ineqqa-t Lmexzen

"Pauvre Moha,
Errant dans les ruelles
Misérable
Moha est un diplômé chômeur
Devenu étranger sur la terre de ses ancêtres
Ses jours sont amers,
Ecrasé par le temps et la répression du pouvoir."


Muha est misérable. C’est un va-nu-pieds, privé de rêves et de nourriture. Il vit dans un dénuement total :

Seg mayed illa Muḥa itteddu s uzir
Muḥa ur ğğin iwareg ad ig lwazir
Iṛmi Muḥa aγrum iṛmey abadir


"Il marche nu pieds depuis qu’il a vu le jour,
Il n’a jamais rêvé de devenir ministre
Il n’arrive même pas à se nourrir. "


Outre ce dénuement entretenu par le régime, Moha est aussi victime d’une répression sauvage symbolisée par le commissaire (lkumisir) et l’État (Ddula).

Ur iğǧawen Muḥa xes aγruc n lkumisir
"Moha est sauvagement opprimé par le commissaire."

Et un appel au sursaut, à l’éveil :

Tekka ḍar-ak ddula s uγruc a Muḥa fafa
Widdeγ k-yumẓen mer ufin ssiγen-ak afa
Aha id Muḥa fafayat a id Muḥa
Aha id Muḥa tanekra a id Muḥa.


"Muha réveille-toi, cet Etat t’opprime depuis toujours !
Ceux qui gouvernent le pays espèrent t’exterminer
Mes chers Muha, réveillez-vous
Mes chers Muha, révoltez-vous.

Le poète n’oublie pas d’indiquer les oppresseurs : Amuriski ("le mauresque"), allusion à la bourgeoisie fassie et andalouse acquise aux thèses de l’arabo-islamisme et ennemie du peuple amazighe, et bien sûr Aεrab aḥraymi ("le vilain arabe").

Gan Muḥa d abujadi
Azenen-t ad iwwet aṛumey
Muḥa iftel leεwari
Han Σellal iεayen Bariz
Ad d-iγer demyaḍi
Yuγul-d amẓen akwrsi.


"Pour eux, Muha est un simple d’esprit
Ils l’ont encouragé à faire la guerre aux Français
Naïf, Muha a rejoint la résistance
Alors que les enfants d’Allal sont envoyés à Paris
Pour s‘instruire dans les meilleurs écoles
Et se préparer à prendre le pouvoir."

Et un rappel, lors de la pénétration française plusieurs dizaines de milliers de résistants amazighs avaient été tués dans les Atlas, alors que la bourgeoisie fassie négociait avec ses alliés Français au détriment des Imazighen. Les oulémas de Fès félicitaient même les Français d’avoir écrasé la résistance amazighe dans le sang.

Nnan-i ur teswit amezzur
Idles-nnek fulklur


"Ils m’ont dit que tu ne vaut même pas une crotte
Ta culture n’est autre qu’un folklore. "

Widdeγ aγ-inγan Qeddur
Ccan i Lmerruk abaγur
Amaziγ iqqim-d ḥerḥur


"Ce sont ces mêmes traîtres qui ont tué Qeddour
Ils ont pillé le pays
Et appauvri les Imazighen. "

Et pour finir un appel à l’union et à la résistance. Il cite des exemples à suivre : Zayd U Hmad, Adjou Muh, Lounès Matoub, Yugerten et Dihya.

Tamunt a Yimaziγen
Imazighen, unissez-vous.


"Ad terreẓ ula tekwna
Nous préfèrerons se casser le dos que de plier. "


Nous refusons de pardonner.


Le même constat est développé dans la deuxième chanson Ulac smaḥ "(Nous refusons de pardonner") qui rejoint le premier Muḥa. Ce très beau texte écrit par Omar Derouich, poète et ex-détenu politique, résume la situation dans laquelle vivent Imazighen depuis la mort de Yugerten.

Seg talliγ n Yugerten
Ayed ur nuliy
Nettemerẓa da, naγ-nn
Dinna nugey.


"Depuis la tragédie de Yugerten
Notre peuple vit à la marge de l’histoire
Entre nous, des guerres fratricides ont éclaté
Nous nous sommes précipités dans la marge."

Cette malédiction qui frappe le peuple amazigh se poursuit toujours. De Yugerten trahi, le poète nous propulse dans les temps modernes.

Ir’ad izizdeg Hebbaz
Abrid-nneγ
Iga γif ad ur ireẓ Wawal-nneγ
Wi iran i tmazirt aγẓaẓ
Zlan umatneγ.


"Hebbaz voulait nous éclairer le chemin
Il ne voulait pas que notre langue s’éteint à jamais.
Mais ceux qui ont ravagé notre pays
Ont kidnappé notre frère."

Et une allusion à un autre combattant amazigh et à la guerre menée contre lui pour faire échouer son projet d’une république du Rif : Abdelkrim.

Uryaγel , ira tigduda
Tili tlelli
Adabu netta d merda,
Ul n ulili,
Ran ad asin akw amda
Nitni hilli


"Abdelkrim voulait une république
Libre
Mais, le pouvoir et son armée
Cœurs sombres
Voulaient mettre la main sur le pays
Le transformer en propriété privée.

Le responsable de tous ces malheurs est désigné : le détestable parti de l’Istiqlal.

Sseγran arraw-nnsen
S wureγ g Bariz ;
Ad amẓen adγar-nnsen.


"Ils ont dépensé des fortunes
Pour instruire leurs enfants à Paris
Ils les préparaient à prendre le pouvoir."

Akabar inwan g Fas,
Isγus tamurt
Seg Σellal ar akw Σebbas,
Uwin tadγurt
Ran a nidir g tillas
Nettu tawurt.


"Le parti qui a vu le jour à Fès
A saccagé le pays
De Allal à Abbas
Ils ont tout volé
Ils voulait qu’on vive dans l’obscurité
Et qu’on oublie notre identité. "

Mais, face aux fourberies de ce parti tristement célèbre, la résistance s’impose :

Ad nennaγ yef yizerfan,
Ad diγ d-nlal !!
Ad neẓẓu iniɣan
G uya n wakal
Ur ngi wid inezzan,
Assa d yimal.


"Nous nous battrons pour nos droits
Nous naitrons à nouveau
Nous cultiverons la graine du combat
Au cœur de cette terre
Nous ne sommes pas à vendre
Ni aujourd’hui ni demain."

Après avoir traité de la situation des Imazighens en général depuis Yugerten tué par les Romains à Hebbaz kidnappé par le régime arabiste marocain, le poète revient chez lui, dans ce Sud-est qu’il a tant aimé. Dans ce poème, l’un des premiers qui ont propulsé l’artiste sur la scène locale, on reconnaît les noms de plusieurs villages et villes de la région.

Seg Yimgunen ar Msemrir,
Seg Tazarin ar Tinghir amaziɣ ir’ ad yidir
Adabu, da t-izizdir.


"De Imgunen à Msemrir
De Tazarin à Tinghir
L’amazigh veut vivre dignement
Mais, le pouvoir le méprise."

C’est surtout la jeunesse de cette région marginalisée et opprimée qui souffre le plus. Ses droit sont bafoués. (Izerfan, llan-nn g yir)

Tiεurrma, tedda s uzir,
Da tneggwa amm ubadir,
Tekkat ad inem ugadir
Ad taf, yan wass, ad tidir


"La jeunesse est désoeuvrée
Souffre au quotidien
Il milite et construit
Pour qu’elle puisse un jour vivre dignement."

Sur le terrain, la situation est trop compliquée. Les infrastructures manquent cruellement et tout est fait pour inciter les habitants à partir.

Abrid ur illi s adrar
ur iɣri ɣas iwis n umɣar
Tawuri tin uzaɣar
Neɣ iwer-inn i Jibralṭar.


"Pas de routes vers les villages de la montagne
Seul le fils du chef du village est instruit
Pour travailler, il faut s’exiler dans les villes du nord
Ou traverser le détroit de Gibraltar."

Face à cette situation, la jeunesse se perd (Nezla), et certains cèdent au désespoir et à fatalité (Imellul wazzar / "les cheveux sont devenus blancs").

Aɣuyyi-nneɣ, da ittɣar
Amm tuga inɣa wafar.


"Notre cri ne porte pas très loin
Comme une plante étouffée par de mauvaises herbes."

Le poète donne un exemple flagrant :

Izuz wakal g Biyya,
Ur d-iqqimi pas amya,
Tiwizi d-tuwi Sbanya,
Yuker-aɣ-tt jaḍarmeyya.
Amasin yannin isɣayya,
Awd yan innan : "Matta uya ?"
Rba, inn’aɣ :"Thenna !"
Tader ugar n tlettmeyya !


"La terre a tremblé à Biya (El Houceima)
Il ne reste plus rien
L’aide que l’Espagne nous a apporté
A été volée par les gendarmes
Les sinistrés avaient protesté
Mais personne n’a réagi.
A Rabat, on dit que "tout va bien"
Alors que plus de 300 personnes venaient d’être enterrés.

Riru

Même les enfants n’échappent pas à la répression et à ce sentiment d’être délaissés. Inspiré d’une comptine amazighe connue, la chanson Riru, parle d’un enfant qui n’arrête pas de pleurer.

Riru g tadawt n mayd ur tsula
Riru da yalla ur yufi lehna.
v
"Le bébé est sur le dos da sa mère qui n’a plus de temps à lui consacrer
Le bébé ne cesse de pleurer. Il n’arrive pas à trouver la paix.

Riru ur yamu isselka-t udabu
Iga-as algamu irgel-as aḥanu.


"Méprisé par le pouvoir, l’enfant n’a plus de droits
Contrôlé, le pouvoir lui a fermé toutes les issues."

Cette allusion au pouvoir (Adabu) est répétée dans deux autres vers :

Inɣa-t udabu ("écrasé par le pouvoir")
Teswat tfunat, ineɣa-t udabu. ("perdu à jamais et écrasé par le pouvoir").


Politiquement incorrect

Dans ce premier CD, on retrouve beaucoup d’allusion au pouvoir politique et à la répression effective ou symbolique exercée sur les Imazighen au noms de l’idéologie arabo-islamiste et ses relais. Dans la chanson Muha par exemple, le chanteur parle de la répression policière (aɣruc n lkumisir) et a associé (dewla/"Etat") à (Aɣruc/"Répression") et aussi à la volonté d’exterminer le peuple amazigh (widdeɣ k yumẓen mer ufin ssiɣen-ak afa).

Ce pouvoir décrié est formé de (amuriski / "l’andalou") et ("Aεrab aḥraymi" / "vilain arabe"). Ici, c’est une allusion à la bourgeoisie citadine arabiste et raciste dont les chefs sont andalous. Ces derniers n’ont que mépris pour la culture amazighe (ur teswid amezzur, idles-nnek fulklur). Il les accuse même d’avoir tué Qadi Qeddour et Boujemaa Hebaz.

Le pouvoir n’échappe pas également aux foudres d’un deuxième poète, Omar Derouich, dans Ulac Smaḥ. Le poète décrit le pouvoir et ses supplétifs (Adabu, netta d merda) comme des monstres qui ont "un cœur sombre" (ul n ulili). Hégémonique. Ce pouvoir veut tout prendre, tout voler et tout contrôler, (Ran ad akw asin amda nitni hilli). Il est représenté par le parti de l’Istiqlal (Akabar inwan g Fas). Ce dernier a "pillé le pays" (Isɣwas tamurt). Le poète cite deux personnages qui incarnent le racisme de ce parti Allal El fassi, l’un des fondateurs de cette formation politique et Abbas El Fassi, premier ministre à l’époque.

Ce pouvoir détesté méprise Imazighen (Adabu da t-izizdir). Dans "Grad-t ifassen", les représentants de ce pouvoir sont également représentés comme des voleurs : (Tiwizi d-tuwi Sbanya, Yuker-aɣ-tt Jaḍarmeyya). Même l’aide aux habitants touchés par le séisme de 2004 qui avait provoqué la mort de quelque 564 personnes ne vient pas de Rabat, mais d’Espagne. A Rabat justement (Rbaḍ), le siège du pouvoir et de la propagande officielle, on nous dit que "tout va bien".


Lhoussain Azergui

Muḥa



Ulac smaḥ



Grad-t ifassen

Notes

[1Le groupe a sorti 4 Cds et un cinquième après la mort de Nbark. Nous reviendrons sur ce dernier dans un autre article.

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3 Messages

  • "Moha !" politiquement incorrect... 10 janvier 2013 11:11

    Azul akkwit s-umata,

    A ttinidh nukkwni s-Imazighen nebbwi-d tiwrri, mi g ittilli umeghnas Amazigh igerzen ad ittwaku, (d’attan nnegh ttimenghiwt)...

    Tigudhawin ghef umeghnas aggi, illemzzi atan tura yegzi deg ulawen ennegh am Mattub, dYugwerten a yiqqim d’amaghllal g tama n Ilghughen n Tmezgha, yerna gzil ghwzif ad nessbedd aghlan amaynu Amazigh !!

    Tanemmirt

    Agwzul

    repondre message

  • "Moha !" politiquement incorrect... 10 janvier 2013 15:59, par NBA
    Mbarek Oularbi :Qu’il repose en paix !! Je ne connaissais pas évidement cet artiste(pourtant si proche et si talentueux), ce n’est qu’a sa mort que j’ai appris son nom et son travail !! Les pouvoirs arabo islamiques, sont de grands bâtisseurs de murs entre les nord africains et spécialement les Amazighs !!

    repondre message

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