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Où en est le Mouvement berbère ?
La question berbère en débat lors de la table ronde organisée par l’ACB le 23 avril à Paris.
dimanche 4 mai 2003
par INSI
Une table ronde voulue comme une contribution à l’instauration d’un débat au sein du mouvement amazigh. Un débat rendu nécessaire par l’état de division et la fragilité dans lesquelles se trouve ce mouvement. C’est du moins ce que l’on pouvait retenir de la présentation annonçant le débat organisé par l’ACB le 23 avril à Paris.

L’intitulé du débat fait croire à l’existence d’un mouvement berbère en Algérie, or que l’on sait que le mouvement berbère n’existe, malheureusement, qu’en Kabylie et en Kabylie seulement.

L’animateur de la table ronde, Arezki Metref, écrivain-journaliste, introduit le débat en notant que le mouvement berbère n’a jamais été aussi divisé. Ainsi, "les divergences sont devenues des divisions, les idées des opinions et les courants devenus groupuscules" dit-il dans son introduction. Il précise que le but de la table ronde n’est nullement d’élaborer un programme mais plutôt d’établir un constat, constat sur l’état actuel du mouvement berbère. Il suggère que l’on se pose les questions "Qui sommes-nous ?"et "Que faut-il faire ?" Et il insiste sur le fait que le mouvement berbère a besoin de dialogue.

Arezki Metref a souligné que l’annonce de cette activité, organisée par l’ACB, a suscité un débat au sein de certains forums du web. Des internautes se seraient étonnés que ce débat sur le Mouvement amazigh soit organisé par l’ACB !

Une association berbère, qu’elle soit l’ACB ou une autre, doit avoir pour première vocation l’organisation d’activités ayant trait à la question amazighe ; rien de plus normal et de plus évident. Cependant cette question posée par les internautes doit inciter les responsables et les animateurs de l’ACB à se poser d’autres questions. Pourquoi l’ACB a mis si longtemps pour organiser ce genre de rencontre ? Pourquoi, ces dernières années, l’ACB s’occupe-t-elle plus des activités en relation avec l’Algérie ainsi que des problèmes liés à l’intégration des jeunes beurs en France ? Voici certaines des questions posées en marge du débat du 23 avril 2003, et sur lesquelles les animateurs de l’ACB devraient se pencher. Du reste, l’ACB non seulement elle peut organiser ce type de débat mais doit le faire. Ce genre d’activités doit être la priorité de l’ACB. C’est le combat amazigh qui a besoin de l’ACB et non pas l’Algérie ou les questions d’intégration en France. Ceci dit, l’ACB est libre du combat qu’elle veut mener, bien que nous souhaitons le renouvellement de ce genre d’activités par cette prestigieuse association. Elle est la mieux placée pour le faire, vu son expérience et son aptitude à organiser de grandes manifestations. En ce qui nous concerne, à Tamazgha, nous ne pouvons que nous réjouir de l’organisation du débat du 23 avril par l’ACB.

Slimane Amara, président de l’ACB, a précisé que l’association a 24 ans d’existence et elle est la première association berbère créée en France, ce qui lui donne la légitimité d’organiser un tel débat, comme d’autres associations berbères d’ailleurs. Il rajoute que l’ACB n’a pas l’exclusivité de la défense de la cause berbère.

Le président de l’ACB voit le débat du 23 avril comme une occasion pour réfléchir à notre avenir, en tant que Berbères, dans l’Hexagone et à celui de nos concitoyens de l’autre rive de la Mediterranée.

Salem Chaker dresse un constat dur et amer !

"Quel constat faites-vous de l’état du mouvement berbère aujourd’hui ?"

Telle a été la question posée à Salem Chaker, professeur de berbère à l’Inalco (Paris), qui reconnaît que répondre à une telle question n’est pas chose aisée ! Il affirme qu’en dépit de ses fortes convictions, il a toujours des interrogations sur le cheminement du mouvement. Il signalera que si l’on veut jouer un rôle positif, il y a lieu de mettre le doigt là où il y a justement des problèmes. En premier lieu, il revient sur la complexité de la notion de "Mouvement berbère" et il estime qu’il est plus opportun de parler de "Mouvement kabyle". Il revient sur la fragmentation et dira qu’elle n’est pas un phénomène récent. Il rappelle que dans le mouvement national algérien déjà, M. Harbi parle de la fragmentation de la militance berbériste au sein du PPA- MTLD. Puis il évoque les années soixante dix et dira que l’unité apparente qui prévalait n’était due qu’à la répression et le rôle hégémonique de personnalités politiques et artistiques ayant donné une certaine visibilité au mouvement.

Depuis 1989, les différentes sensibilités au sein du mouvement berbère en Kabylie se sont affirmées. Salem Chaker s’est posé la question de "comment se fait-il que dès que le mouvement a eu cette occasion de s’exprimer et s’organiser, il a littéralement explosé ?" En voilà une question de fond.

Certes, rajoute Salem Chaker, des avancées ont été enregistrées par le mouvement berbère notamment durant les deux dernières décennies. Seulement, il estime que les avancées enregistrées ont plutôt été des éléments d’accentuation des divergences au sein du mouvement et autant d’éléments de neutralisation et de récupération par les autorités algériennes alors qu’elles devaient plutôt servir à cimenter ce mouvement.

Situation paradoxale.

En effet, depuis 1980, les avancées du mouvement berbère en Kabylie sont importantes et considérables et sont le fruit d’un engagement lourd de l’ensemble de la Kabylie. C’est une mobilisation sur deux décennies qui a contraint le pouvoir algérien à revoir son attitude par rapport à la question amazighe. Cette question a réussi à gagner l’opinion. Les acquis sont donc indiscutables puisque l’on est passé d’une situation de tabou général à une situation où la question amazighe est devenue incontournable.

"Si l’engagement et la mobilisation de la Kabylie sur la question berbère sont très forts et ont un ancrage solide, le mouvement a toujours éprouvé une grande difficulté à gérer la question berbère dans le champ politique. Il y a là comme un hiatus entre une mobilisation pérenne et massive et la difficulté à se constituer en pôle politique pouvant se poser en interlocuteur. La nature culturelle du Mouvement et l’absence de formulation politique sont ainsi les deux principaux facteurs de blocage au sein du mouvement berbère." C’est ainsi que Salem Chaker analyse la situation paradoxale du Mouvement berbère.

Par la suite, Salem Chaker s’est posé les questions suivantes : Pourquoi le mouvement berbère en Kabylie ne s’est-il pas consolidé sur le plan politique ? Pourquoi en Algérie, on n’a pas connu une évolution à la catalane ou à la basque ? Il y a là une réflexion profonde et très intéressante à mener afin de comprendre le Mouvement berbère. De quoi occuper les sociologues, politologues et spécialistes de l’Histoire s’intéressant à la question berbère.

Concernant l’avenir, Salem Chaker préfère observer toute la prudence. Des élites intellectuelles de formation nationale algérienne, et qui font partie de l’avant garde de la revendication kabyle, reproduisent le discours officiel et disent qu’il n’y a aucune raison de spécifier la revendication berbère qui est, selon eux, le patrimoine de tous les Algériens. Cela nous rappelle, dit-il, une certaine conception française des langues et cultures différentes du français. Il compare à la définition donnée par la France aux langues régionales lors du débat sur la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. La France a alors développé l’idée selon laquelle les langues sont le patrimoine de tous les Français et elles ne sauraient appartenir à des groupes bien déterminés.

Pour les Kabyles qui pensent que le berbère pourrait accéder à un statut de langue nationale et officielle égalitaire avec l’arabe, S. Chaker rétorque qu’il s’agit là d’une fiction liée à une vision nationale algérienne. Cette idée est un non-sens aux yeux du sociolinguiste. Il réitère ce qu’il a toujours dit à savoir qu’une langue ne peut exister que comme langue d’un groupe linguistique, et une langue ne peut évoluer que dans le milieu où elle est parlée.

Meziane Ourad : Seule la Kabylie mène le combat !

Meziane Ourad, journaliste, affirme qu’il est difficile de parler de Mouvement berbère en Algérie. Il précise que tout ce qui est lutte se résume à ce qui se passe en Kabylie. Il dit avoir sillonné les différentes régions non-kabyles où il a eu à effectuer des enquêtes et il affirme qu’à l’exception de quelques rares attitudes individuelles favorables, aucun soutien réel n’existe à l’égard du combat de la Kabylie. Il affirme également avoir constaté, lors de ses déplacements, une assimilation du Printemps noir au Kabyle qui détruit, qui s’oppose au pouvoir central et qui menace la tranquillité ! Pour lui, ceci est le résultat d’un manque flagrant d’information dans un pays où la télévision d’Etat détient le monopole.

Quant à l’urgence qu’il résume en le devenir de la situation en Kabylie aujourd’hui, il estime qu’il y a un problème sérieux contenu dans la plate-forme d’El-Kseur en l’occurence le terme "scellée et non négociable", contenu dans cette dernière. Il affirme son désaccord avec ce postulat qu’il trouve absurde. Des délégués de villages, selon le journaliste, souhaiteraient revenir sur ce point de la plate-forme.

Meziane Ourad affirme que de nouvelles idées commencent à voir le jour et qu’une réflexion est menée sur autre façon d’organiser l’Etat algérien. Il annonce une probable future proche réorganisation de l’Etat algérien avant de rajouter que Amara Benyounès, patron du quotidien "La Dépêche de Kabylie" récemment créé, s’apprête à déposer une demande d’autorisation d’un parti fédéraliste qu’il a préconisé il y a de cela quelques mois.

Ce qui nous étonne tout de même - et nous tenons à le signaler - c’est le revirement de M. Ourad quant à l’attitude des régions non-kabyles par rapport au combat de la Kabylie et le Printemps noir en particulier. Il y a un an, M. Ourad soutenait que les régions arabophones étaient solidaires de la Kabylie. Est-ce les déplacement et les enquêtes qui l’ont mis face à la réalité ou les prémices de révision d’une vision nationale et nationaliste algérienne mythique dans laquelle baignait le journaliste ? !

Nourredine Sadi : L’Algérie, dans sa forme actuelle, est un Etat hérité du jacobinisme colonial !

Originaire de Constantine, Nourredine Sadi affirme avoir découvert intellectuellement le problème kabyle en 1980 au sein du mouvement communiste dont il était militant. A cette époque le mouvement communiste n’avait pas dans sa problématique la question berbère.

"Le pays a besoin de vérité !" affirme Nourredine Sadi. Il suffit d’interroger l’Histoire pour savoir, par xemple, que "avant 1830, il n’y avait pas d’Etat algérien. Ce dernier, dans sa forme actuel, est une production de la colonisation." Rajoute-t-il. Il s’agit là d’une des vérités dont les Algériens ont besoin.

Pour Nourredine Sadi, anthropologiquement tous les Nord-Africains sont Berbères et ce dans toutes les structures culturelles même si sur le plan linguistique de réelles différences existent. Et c’est un acquis de l’Histoire.

Il dénonce l’attitude de la classe politique algérienne qui, selon lui, a pratiqué un véritable génocide culturel avec leur politique d’arabisation forcée.

Nourredine Sadi pense qu’il y a une spécificité kabyle. Une spécificité qui vient de l’Histoire et qu’il est nécessaire de la regarder de face au lieu de l’occulter si l’on veut avancer.

"La question berbère a été jusque là un enjeu de manipulation au sein du système algérien" précise-t-il en estimant qu’il faut bien traiter cette question politique avec toutes ses spécificités qu’il faut reconnaître et respecter sans quoi elle restera toujours une question de manipulation.

Dépasser le stade des slogans et des vœux pieux.

Lors de cette table-ronde, Salem Chaker rappelle ses positions favorables à l’autonomie de la Kabylie. Il insiste sur la nécessité du passage au politique et a le sentiment que le Mouvement berbère s’est, jusque là, auto-censuré en ne posant pas certaines questions comme celle de "Qu’est-ce être Berbère ?"

Selon Salem Chaker, la revendication "Reconnaissance du berbère" est une formule creuse. Les langue et identité berbères sont menacées et c’est là une réalité objective.

S’il y a quelque chose de négatif à relever dans l’expérience du Mouvement berbère est le fait qu’il s’est toujours contenté de slogans, slogans dans lesquels l’on peut mettre tout et rien en même temps. On a pas su regarder de très près et nous avons enregistré un énorme retard.

Il s’agit de construire avec une réalité de l’Histoire et de la société qui est autre que les souhaits des "élites kabyles" qui restent prisonnières d’un tabou qui remonte aux années 40.

Pour conclure, Salem Chaker suggère de développer une approche lucide et dépasser le stade des slogans et des vœux pieux.

Quant à Noureddine Sadi, il persiste sur la nécessité de rechercher la vérité. La lucidité et la vérité sont indispensables pour faire avancer les choses.

La Rédaction de Kra Isallen

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