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Rachid ALICHE. Sur le sentier de la langue maternelle : le village et le globe
jeudi 20 mars 2014
par Masin
Actuellement, le débat qui concerne l’officialisation par l’Etat algérien de la langue berbère, la mise en œuvre de son institutionnalisation devient l’affaire de tous. Ce débat porte ainsi sur le lancement des classes-pilotes expérimentales depuis 1995 dans les aires dialectales berbérophones malgré l’absence de documents publics concernant ses aspects qualitatifs et quantitatifs.



De la controverse au consensus, le débat laisse en marge les véritables acteurs des travaux et des acteurs grâce auxquels ce projet a pu disposer de supports et de méthodes de travail qui font aujourd’hui de l’enseignement en Kabylie une réussite relative malgré son caractère facultatif optionnel et l’insuffisance de moyens d’implémentation.
Rachid Aliche, physicien de formation, s’est très vite tourné, dans un second parcours, vers les sciences humaines (ethnologie, sémiologie, lettres et langues : allemand et anglais) afin de pouvoir servir, de façon approfondie, sa quête de la participation à la vitalisation savante de sa langue. Cet écrivain de Taguemount-Azouz (Haute Kabylie) s’est distingué par un engagement dans la mise en place d’un dispositif extra institutionnel offrant à l’enseignement du berbère des possibilités de concrétisation. Il fût d’abord l’auteur d’un premier roman en kabyle dans un genre littéraire nouveau, puisant spontanément dans l’environnement poétique kabyle (Abrous Dahbia, 1987) [1].

L’action de Rachid Aliche dans le domaine de l’enseignement et de la transmission de la langue a été quelque peu écrasée par la mise en exergue de son travail littéraire avec deux romans : Asfel (1980) et Faffa (1986) des pièces de théâtre réunies sous l’intitulé de Tasimfunit (1988) sans parler des nombreuses contributions en français à travers des textes de critique littéraire, publiés dans la presse algérienne.

Action pédagogique, l’apprenant scolaire et non scolaire
Dès l’ouverture du champ politique et associatif en 1989, Rachid Aliche a investi l’Université d’Alger – la fac centrale ensuite le Campus de l’Université de Bouzaréah – pour dispenser, en début de soirée, un cours de lectorat et d’écriture autour de la notation usuelle du berbère et de la grammaire sur la base de Tajerrumt [2]. De nombreux étudiants ont pu suivre ses cours et s’approprier un système en nette évolution et qui allait leur permettre de lire la production littéraire et journalistique (cette dernière était moindre : hebdomadaires partisans et associatifs à savoir Asalu, Izuran,Tamurt, Izen amazigh, Amaynut, etc.).

Son parcours à la radio algérienne dite Chaine II (radio en kabyle) entre 1990 et 1999 cristallise sa réflexion entre l’engagement concret et l’urgence d’une contribution pouvant bénéficier au plus grand nombre. Le nombre considérable d’émissions diversifiées : enfantines ludiques, culturelles et littéraires. Il intervenait à des créneaux différents en fonction des publics ciblés. A ce titre, il constituerait, à lui seul, un objet de recherche très pertinent.
Pour ce qui concerne les émissions pour enfants, elles étaient structurées autour d’une préoccupation essentiellement didactique et pédagogique : chaque vendredi en est un exemple concret.
Les différentes parties de ses émissions avaient pour socle un procédé de transmission inspiré du conte et de la comptine mis au goût du jour grâce à des thématiques nouvelles, moissonnées dans le quotidien sociétal et médiatique dans lequel baignaient les apprenants ciblés, jeunes et moins jeunes. Il amenait les enfants à s’exprimer avec à-propos et clarté, démarche intégrant l’idée que cela constituait la moitié du chemin qui s’accomplit vers la lecture. Les écoles des quartiers populaires devraient toutes avoir les moyens humains d’organiser chaque jour des petits groupes de langage. Pourtant, à force de réécouter ses émissions, il était clair qu’il cherchait à distinguer le langage écrit entendu et la langue orale, celle de l’oralité vive, vécue qui ne se confond pas, même dans ses formes les plus élaborées, avec les canons de l’écrit quoiqu’en cours de construction dans le cas de la langue berbère. Il semblait, sans aucun doute, chercher à extraire l’image de cette langue vivante de l’anachronisme dans lequel la renvoyaient d’autres acteurs en manque d’inspiration et de créativité.
Ce choix méthodologique était des plus subtiles ; le patrimoine oral ancien semblait être la source didactique majeure pour de nombreux enseignants et acteurs de l’intervention sur la modernisation de la langue en vue de son enseignement. Par ailleurs, la notion de la promotion et de la codification [3] de la langue occupait un espace significatif dans toutes ses expériences d’écriture et transmission.
Il était partie prenante, sans polémique aucune, de la tradition académique des études berbères impulsée par Mouloud Mammeri [4] et Salem Chaker [5]. Somme toutes, Rachid Aliche s’est approprié les enjeux de la pédagogie du langage, la langue de l’oralité et celle du langage écrit entendu tout en veillant à souligner qu’il s’agit d’une même langue et que seul l’usage en multipliait les facettes.
De ce fait, l’élève découvre une nouvelle façon de "vivre" sa langue maternelle, il apprend grâce à ce type de démarche, intelligente et pragmatique, à envisager la langue comme un objet manipulable, perfectible. Cela ne vaut pas seulement pour le sens et les codes qu’elle véhicule mais comme objet d’observation et d’analyse. Car malgré l’état de "chantier" de la langue berbère, cette phase paraît déterminante dans le sens où l’enfant – un futur acteur de sa langue ? – peut envisager de s’inscrire dans une continuité, un esprit de participation.
Ce cycle d’émissions radiophoniques a abouti à l’édition et la diffusion, dès 1995, d’un manuel de conversation accompagné d’une cassette audio. Cette méthode a été exploitée en contexte pédagogique par les premiers enseignants de berbère alors que l’improvisation permanente et le volontarisme étaient l’unique recours des personnes impliquées dans l’enseignement scolaire et associatif. La demande était pressante face à une administration qui n’assumait pas concrètement un projet d’institutionnalisation.

Sa participation aussi effective qu’emblématique à l’encadrement du stage organisé par le HCA [6] pour la première promotion d’enseignants de la langue berbère à Ben-Aknoun en 1995, a apporté une consistance à cette formation, par ailleurs très controversée (Nacira Abrous, 2010) [7] L’atelier pédagogique confié à Rachid Aliche a eu, sans doute, reçu l’un des meilleurs enseignements : la didactique du berbère dont on avait besoin ; apprendre à transmettre dans la rigueur et la profondeur les notions d’écriture, d’expression et de production. Des savoir-être et des savoir-faire, des attitudes et pratiques de base exigées par toute situation d’enseignement. Son engagement n’était pas à prouver, il n’avait pas besoin de tribune, il a été et demeure le fin pédagogue.

Chaque été, son village natal accueillait tous les enfants expatriés en France et ailleurs et l’Algérois notamment. Lui aussi y passait souvent ses vacances d’été. Une association dynamique, Tizizwit [8] et dont l’action a été pérennisée grâce aux jeunes du village, étudiants pour la majorité, filles et garçons, organise durant un mois des cours de soutien dans toutes les matières et des ateliers culturels : théâtre, chant et arts plastiques. Rachid Aliche a mené à bien cette mission et, lors de sessions multiples, il mettait en place des ateliers de théâtre avec les élèves estivants : saynettes, dialogues, monologues, chants. L’atelier aboutissait à une représentation le jour de la cérémonie de clôture devant le public villageois. Il envisageait de porter le fruit de ce travail devant un public très large mais le manque de ressources et de dispositifs faisait défaut car beaucoup d’associations se sont détournées de leur vocation initiale au profit de considérations partisanes peu concluantes. Les faits et les aboutissements constatés en sont la preuve.

Maintenant que l’enseignement est au cœur des préoccupations académiques, Rachid Aliche a posé des jalons qui peuvent servir d’échantillon et de chantier et qui ont impulsé une génération d’enseignants, d’écrivains et d’orateurs autant dans la méthode que dans la part accordée à l’âme de la langue et sa profondeur, au principe de la transmission vitale et intergénérationnelle.

Je conclue avec le propos bien documenté de Rachid Oulebsir [9], écrivain kabyle d’expression francophone, « Rachid avait l’étoffe d’un grand créateur ! Il avait senti venir les mutations douloureuses pour notre génération et sans doute indolores pour les jeunes générations coupées de notre matrice identitaire par une école meurtrière, une vision uniciste et jacobine de la culture. Il vivait pour Tamazight plus que pour tout autre projet, il avait la force inébranlable de croire en ce qu’il faisait et de faire ce qu’il croyait ».


Nacira Abrous,
Université de Provence.


Sur Rachid Aliche in Tamazgha.fr :

- Un grand homme nous a quittés.

- Rachid Aliche : encore un rempart qui tombe

Notes

[1Rachid Aliche, Asfel ou le sacrifice rituel, Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, vol. 44, n° 1, p. 150.

[2Mouloud Mammeri, Tajerrumt N Tmaziγt (Tantala Taqbaylit) – Grammaire berbère (kabyle), François Maspero, Paris, 1976

[3La codification est le processus de la normalisation et le développement d’une norme pour une langue.

[4Mouloud Mammeri, écrivain, anthropologue et ethnologue, ancien directeur du Crape (Centre de recherches anthropologiques préhistoriques et ethnographiques) actuel CNRPAH (Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique) et fondateur du Centre d’études et de recherches amazighes (CERA/EHESS)

[5Professeur des universités, linguiste berbérisant, spécialiste des études berbères, directeur de l’Encyclopédie berbère (INALCO/Université de Provence).

[6HCA : Haut commissariat à l’amazighité, institution rattachée à la présidence algérienne, créée en 1995 suite à la grève générale observée sur l’ensemble du territoire de la Kabylie par les écoliers et els enseignants, connue sous le nom de "Grève du cartable". Cette institution avait pour rôle l’introduction de l’enseignement de la langue berbère dans les écoles.

[7« L’enseignement du Tamazight (berbère) en Algérie : Genèse et contexte du lancement des classes pilotes dans les régions berbérophones en Algérie », Languages and linguistic, Revue internationale de linguistique et société, 25-26, Rabat, IRCAM, pp. 12-26.

[8Tizizwit (l’abeille) est une association indépendante du village Taguemount-Azzouz, Ait-Mahmoud, dans la confédération des At Aysi.

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2 Messages

  • Merci Tamazgha.fr et merci à la berbérisante Nacira Abrous pour cet excellent article très didactique. Merci de parler, d’évoquer et d’écrire sur Rachid ALICHE, un pionnier .... Le premier à s’intéresser à l’écrit, et son premier roman Asfel est un chef-d’oeuvre !!! Rachid s’était inscrit dans la transmission, il s’intéressait à la formation des petits, surtout, car il savait que ce sont eux les adultes de demain... Ses émissions radiophoniques était un des meilleurs bain linguistique, il le faisait avec rigueur, sincérité intellectuelle mais aussi avec engagement. Un engagement en faveur de la Tamazight.

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  • Merci Nacira Abrous pour cet hommage de cœur rendu à notre "Forgeron de la parole amazighe", Rachid Aliche ! Un homme d’exception, l’un des initiés de "la voie royale" amazighe portée aujourd’hui par des héritiers tout aussi dignes et fidèles au serment des braves pour que triomphe et vive à jamaiis notre langue ! Tanemirt.

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