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Un grand homme nous a quittés.
jeudi 20 mars 2008
par Masin

Un grand homme de culture et de cœur nous a quittés en silence, comme il avait toujours vécu:une force tranquille ! Je n’aurais pas ce chagrin indicible, si cela n’était pas vrai.

Tout comme son maître ou père spirituel, qui avait vu l’urgence d’installer la tradition de réfléchir et d’écrire en kabyle, Mouloud Mammeri qui avait rédigé son livre posthume "Inna-yas Ccix Muhend", Rachid Alliche a décidé d’écrire ses romans dans sa langue maternelle : le kabyle. Il reste d’ailleurs le précurseur indéniable dans ce registre. Lui aussi a voulu prouver qu’il n’y a pas que les autres langues qui peuvent dire la vérité des êtres et des choses de la vie. Il a donc écrit en kabyle ce qu’il pensait en kabyle : des œuvres littéraires dignes de ce nom.

Tout comme Mammeri, il a contribué avec compétence et abnégation à la sauvegarde de tout un trésor culturel et linguistique menacé de mort. En digne érudit des Montagnes kabyles, en toute humilité, il a pris part au combat de Tamazight. Un dur combat pour une place au soleil. Rachid Alliche n’est plus, mais sa plume et son intelligence ont laissé un message indélébile à l’adresse des nouvelles générations en quête d’une identité authentiquement algérienne.
Dans son célèbre texte : "Yemma tedda h’afi", il a brandi le courage de tamazight qui a su rester digne et intrépide en dépit de toutes les misères subies depuis la nuit des temps.

Jeune, il a donc épousé ce combat des justes, le combat des "Oubliés de l’Histoire", le combat d’une langue et d’une culture qui refusent de trépasser, et ce malgré tous les stratagèmes politiques ourdis depuis "l’indépendance confisquée" de l’Algérie. Une langue et une culture, les nôtres, dont la liberté de s’affirmer ne s’est jamais au grand jamais amenuisée qui rappelle à chacun de nous l’ignominie des geôles de Lambèse en 1980 ; la couleur du sang de plus d’une centaine de jeunes kabyles au Printemps Noir de 2001.

Si tant d’Algériens (consciemment ou non)ont omis le sort inique réservé, naguère encore, aux militants de la cause amazighe, tant d’autres ont entrepris de faire connaître cette réalité amère qui dans les années 70 déjà avait enfanté le plus clair de la chanson moderne kabyle, dite engagée, à une époque où s’exprimer était synonyme d’une condamnation et d’une incarcération sans nul recours. Si tant d’Algériens avaient peur d’affronter le spectre des geôles et de leurs fournisseurs anonymes, tant d’autres qui n’étaient armés que de leur courage et de leur conviction bien chevillée, tant d’autres que l’arbitraire n’avait pas ébréchés mais aguerris ont bravé le césarisme d’un sérail qui ne voulait pas voir l’évidence en face. Ceux-ci comptaient parmi eux Rachid Alliche. Ils ont propagé l’idéal d’un combat, à cette heure-là, non encore dévoyé : celui du valeureux MCB.

Il n’est certainement pas un effet du hasard si aujourd’hui encore Tamazight revendique franchement pignon sur rue. Il faut dire que des convictions, beaucoup de courage et beaucoup de souffrance ont maintenu la flamme d’un flambeau : celui d’une lutte sans merci pour le droit d’être soi-même, de rester soi-même. Ainsi Rachid Alliche s’est-il attelé à cette tâche ardue qui consiste à préserver son identité, celle de son peuple. Ainsi a-t-il vu dans le progrès de l’expression amazighe un gage de réussite,un moyen d’aboutir à de nouveaux buts culturels et artistiques : créer un nouveau point de départ, celui du développement,de l’enrichissement d’une langue et d’une culture algériennes plusieurs fois millénaires.

Avant d’aller rejoindre ses précurseurs en cette conviction sacrée, il a fait l’inventaire d’une réalité. Aux vivants d’assumer le reste ! Asfel : un de ses romans dont le titre à lui seul évoque le geste salvateur par lequel l’eau doit exorciser le feu...l’engagement par lequel la générosité du soleil dissipera les zones d’ombre qui enlaidissent le visage de tout un pays : l’Algérie des Algériens !

Encore une oraison qui m’arrache le cœur ! Nos étoiles s’éteignent l’une après l’autre. Ma main tremble car je pense à ce proverbe de la Kabylie immémorialement altière :

"A wer tenger tneqwlets, tedj-ed agwersal !" Amen.

Boualem Rabia,
Kabylie, le 19 mars 2008

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