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Interview
Abdallah Bouchtart : "Le mouvement amazigh nécessite une refonte totale"
dimanche 26 décembre 2004
par webmestre

Le 24 décembre 2003, des étudiants de l’Université Mouloud Mammeri à Imteghren ont été victimes d’agressions sauvages d’individus acquis à l’idéologie arabo-musulamne et qui développent une haine anti-amazighe exemplaire. Ce dont nous sommes sûrs, au jour d’aujourd’hui, c’est que cette agression qui avait fait plusieurs blessés au sein des militants de la mouvance amazighe avait, sans doute aucun, bénéficié de la protection des autorités marocaines lesquelles n’ont procédé à aucune enquête pour arrêter et sanctionner les auteurs de l’agression.

Quatre mois plus tard, les autorités marocaines ont agi à visage découvert à Agadir, puisque cette fois-ci, le 21 avril 2004, ce sont les policiers marocains qui ont eu à intervenir pour réprimer une manifestation pacifique des étudiants de l’Université d’Agadir.

Nous citons ces deux événements mais il faut bien rappeler que la monarchie marocaine a brillé ces trois dernières années par son action anti-amazighe. Rappelons-nous de l’agression de Mbarek Taouss, de l’intimidation de militants de Goulmima les menaçant de poursuites pour atteinte à la sûreté de l’Etat, de l’enlèvement et du passage à tabac de Saïd Bajji, d’interdictions d’activités associatives amazighes,....

Au vu de toute cette intense action de la monarchie allaouite, lorsque l’on nous parle de progrès de la monarchie sur la voix des droits de l’Homme, l’on aimerait bien savoir de quels "droits" et de quel "Homme" s’agit-il !!!

Nous avons posé des questions à Abdallah Bouchatart, un des étudiants d’Agadir arrêtés et torturés par la police marocaine. Il nous livre quelques précisions quant à ce qui s’est passé ce 21 avril 2004 à Agadir ainsi que ses positions quant au Mouvement amazigh.





Kra Isallen : Peux-tu te présenter aux lecteurs de Kra Isallen sur Tamazgha.fr ?

A. BOUCHTART : Je m’appelle Abdallah Bouchtart. Je suis originaire d’Aït Baamrane, précisément d’Ifni, au sud du Maroc. Etudiant en quatrième année d’Histoire à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines à l’université d’Ibn Zohr d’Agadir. Membre actif du mouvement culturel amazigh universitaire et aussi membre du Bureau de l’association Tamaynut - section d’Ifni.

Tu fais partie des étudiants arrêtés par la police marocaine lors de la manifestation estudiantine du 21 avril 2004. Peux-tu nous expliquer les raisons de cette arrestation ?

Effectivement, je fus le premier étudiant arrêté par les forces de répression makhzéniennes (CMI) pendant la manifestation estudiantine pacifique par laquelle nous entendions commémorer le printemps amazigh. Les raisons de cette intervention musclée des forces de l’ordre ne peuvent s’expliquer que par la volonté politique du makhzen d’empêcher l’enracinement et le prolongement du mouvement amazigh dans l’ensemble de la société marocaine et, par la même, empêcher tout soutien de la société civile aux revendications légitimes du mouvement amazigh.

A quel moment exactement la police marocaine a procédé à la répression de la manifestation ?

Pendant que nous traversions le tronçon de la rue qui sépare la Faculté des lettres et celle des sciences, on ne pouvait pas faire autrement, nous avons été surpris par l’assaut d’une horde de policiers qui nous ont roué de coups de matraques et brodequins. Ils nous avaient jeté comme des sacs à ordure au fond d’un fourgon. Le calvaire a duré de 17H à 23H00. Personnellement, j’ai été isolé dans une cellule ou plusieurs gaillards se sont relayés à me passer à tabac. J’ai eu droit à une pluie d’insultes à connotation raciste.
Lorsque je suis sorti, j’ai été voir un chirurgien, expert assermenté près les tribunaux d’Agadir. Ce dernier a refusé jusqu’à la simple auscultation. Il était évidement hors question d’obtenir de lui un certificat médicolégal. Le motif invoqué fût qu’il ne s’agissait pas d’un agresseur commun. Il a omis sa mission de médecin ne pensant ainsi qu’à ses intérêts et privilèges socio-économiques que le makhzen est capable de lui retirer.

Penses-tu que l’Etat marocain a peur que le mouvement amazigh gagne la rue et qu’il veut ainsi éviter tout contact entre les étudiants et la population ?

Certainement. Et comme je l’ai déjà signalé, la volonté politique du makhzen est celle d’éviter que tout courant de sympathie, à notre égard, ne traverse la société marocaine. Ceci est d’autant plus vrai que nos revendications et notre discours demeurent originels et foncièrement différents, sinon opposés, des discours officiel et partisan actuellement dominants.

Quelle était la réaction des organisations de défense de droits de l’homme ainsi que les partis politiques marocains ? Et les associations amazighes ?

Leurs réactions furent celles des cimetières : un mutisme total. Parce qu’au Maroc il n’est de droits que ceux de l’Homme arabe.
Les organisations amazighes, quant à elles, ont attendu longtemps avant de manifester leur solidarité avec les victimes du 21 avril. Je voudrais d’ailleurs apporter une précision à propos du retard marqué par certaines sections de Tamaynut dont je fais partie ainsi que par Tamunt n’Ifous. En effet, ce retard s’explique par notre engagement aux cotés du courant réformateur au sein de ces deux organisations. Ce courant vise à impulser plus de démocratie aux organisations du mouvement amazigh.

Que penses-tu de cette attitude des forces de répression de l’Etat marocain ?

A mon sens, c’est une attitude qui témoigne de l’absence de toute volonté politique à faire du Maroc un Etat de droit, respectueux des droits de l’Homme. Je pense que les programmes d’instruction et de formation des forces de répression n’incluent aucune allusion au respect de la dignité humaine.

Et la politique de la monarchie qui, d’une part, prend des mesures en faveur de tamazight (création de l’IRCAM, discours de Mohamed VI, ...) et, d’autre part, se donne à des pratiques répressives à l’égard des militants amazighs indépendants ?

Vous faites erreur. En milieu estudiantin, les militants amazighs n’accordent aucun crédit au discours officiel visant à faire croire à une reconnaissance de tamazight. La création de l’IRCAM, tout comme les autres mesures d’ailleurs, n’est que discours politicien. La seule vérité vérifiable est que le pouvoir marocain a la ferme volonté de faire des Marocains des arabistes pire que les Arabes eux-mêmes. Les programmes scolaires, les programmes des télévisions et des radios, exclusivement publiques, ne sont qu’une infime partie d’une multitude d’arguments qu’on peut opposer au discours officiel.

A props justement de la création de l’ IRCAM ainsi que du choix des tifinaghs comme caractères de tamazight, qu’as-tu à dire ?

Pour l’IRCAM, sa création, pour nous, est un acte politique qui vise à purger les revendications amazighes de leur contenu politique. L’institut est exclusivement à vocation scientifique et technique et il ne fait actuellement que distraire les militants amazighs qui ont accepté d’y entrer : il a donc la mission tactique de faire diversion. Pour ce qui est de l’adoption des tifinaghs par le makhzen, cela n’a jamais fait partie des revendications du mouvement. Lors de la bataille livrée sur les pages des journaux, à coup de déclarations et de communiqués, le mouvement amazigh a toujours choisi les caractères latins. Les tifinaghs risquent de nous retarder. Nous reprochons d’ailleurs aux scientifiques de l’IRCAM leurs arguments peu convaincants à ce sujet.

Comment expliques-tu la situation que traverse le mouvement amazigh dans Tamazgha occidentale ces dernières années ?

C’est vraiment extravagant et regrettable ce que le Mouvement amazigh est entrain de vivre ces dernières années. Nous avons besoin d’une petite pause qui nous permettra d’effectuer un véritable bilan. Il faudra aussi que le Mouvement amazigh se débarrasse de tous les arrivistes et étatistes qui l’ont investi.

N’y a-t-il pas besoin, à juste titre, que le mouvement amazigh se réorganise et adopte une nouvelle stratégie ?

Absolument. Le mouvement amazigh nécessite une refonte totale, du moins chez nous au Maroc notamment suite à ce processus de manipulation mené par le makhzen du Maroc en direction du Mouvement amazigh.

Revenons à l’université d’Agadir. Nous sommes au fin fond de Tamazgha et l’on trouve l’université de cette ville amazighe porter un nom d’un personnage qui symbolise l’arabo-islamisme. Penses-tu que cela est normal ? N’est-il pas temps que les étudiants d’Agadir procèdent, à l’instar de leurs camarades d’Imteghren, à rebaptiser leur université en lui donnant un nom qui symbolise plutôt l’amazighité ?

Ce problème fait partie des questions qui nous préoccupent au plus haut degré. Car, effectivement, il n’est pas normal que tous les établissements, monuments et constructions publiques ne portent que des noms arabes et étrangers et ne rendent jamais hommage aux personnalités historiques de Tamazgha. Nous ne savons pas encore comment procéder pacifiquement pour rebaptiser notre université en amazigh, mais nous allons sûrement trouver une solution ; je le souhaite.

Qu’as-tu à dire aux lecteurs de Kra Isallen sur Tamazgh.fr ?

Aujourd’hui nous devons comprendre que nous ne pouvons rien espérer de qui que ce soit. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour accéder à nos droits. Nous devons d’agir autant que possible et sans relâche, chacun dans son domaine et là ou il se trouve. Le monde occidental, malgré ses slogans de démocratie et des droits de l’Homme, n’accorde d’importance aux causes des peuples opprimés qu’autant que cela sert ses intérêts.




Propos recueillis par Ufrin.

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1 Message

  • Tout à fait d’accord sur votre position finale : le monde occidental ne soutient les peuples que si ça peut l’arranger. Témoins l’état français et ses journalistes qui ne soutiennent les Berbères et autres peuples minorisés que pour se donner bonne conscience ; ou bien pour se faire passer pour des gens soucieux de justice. Il vaut mieux être Berbère que Breton ou Corse dans les médias français. Il ne faut avoir aucune illusion, durant l’occupation du Maghreb par la France les Berbères étaient flattés dans leur identité seulement par rapport aux Arabes, et pas pour leur donner la possibilité de survivre.